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Si les années 1960 évoquent souvent le mouvement hippie et le « flower power », elles marquent également une période de fertilité exceptionnelle pour le bluegrass. En 1968, ce genre musical, pourtant réputé pour son attachement rigoureux aux racines, a connu une transformation audacieuse, mêlant innovation et tradition pour s’imposer sur le devant de la scène culturelle.

Une genèse entre Europe et Afrique
L’histoire du bluegrass remonte aux années 1600, lorsque des colons d’Irlande, d’Écosse et d’Angleterre se sont installés dans la région des Appalaches. Ils y ont apporté leurs traditions musicales, comme les gigues, qu’ils ont fusionnées avec les sonorités américaines du blues, de la country et du gospel issues du delta du Mississippi. Fait notable : le banjo, instrument emblématique du genre, est d’origine africaine.
Le style s’est structuré autour de figures comme Bill Monroe, dont le groupe, les Blue Grass Boys, a donné son nom au genre. Si la naissance officielle du bluegrass est souvent datée de 1939, le genre n’a pas disparu avec l’avènement du rock ‘n’ roll. Au contraire, l’année 1968 a prouvé sa vitalité à travers cinq succès marquants.
Foggy Mountain Breakdown — Flatt and Scruggs
Lester Flatt et Earl Scruggs, anciens membres du groupe de Bill Monroe, ont formé les Foggy Mountain Boys en 1948. Earl Scruggs a révolutionné le banjo en développant une technique de jeu à trois doigts, devenue une référence mondiale sous le nom de « style Scruggs ».
En 1967, le film culte « Bonnie and Clyde » a utilisé leur morceau « Foggy Mountain Breakdown », enregistré initialement en 1949. Une nouvelle version sortie en 1968 a intégré les classements de ventes et a remporté un Grammy Award. Ce succès cinématographique a permis de faire découvrir le bluegrass à une toute nouvelle génération de fans.
Rocky Top — The Osborne Brothers
Les frères Sonny et Bobby Osborne ont marqué l’histoire par leur audace. Sonny était un prodige du banjo, tandis que Bobby possédait une voix exceptionnellement haute. Ils n’ont pas hésité à s’attirer les foudres des puristes en intégrant des instruments électriques et des batteries dans leurs enregistrements.
Leur titre emblématique, « Rocky Top », a connu un succès fulgurant, se vendant à 85 000 exemplaires en seulement dix jours lors de sa sortie fin 1967. En 1968, leur album « Yesterday, Today & the Osborne Brothers » a ouvert la voie au mouvement bluegrass progressif des années 1970.
Del McCoury Sings Bluegrass — Del McCoury
Del McCoury est une autre figure majeure lancée par Bill Monroe. Initialement engagé comme joueur de banjo, il est devenu le chanteur principal du groupe de Monroe après un concours de circonstances. En 1968, il a lancé sa carrière solo avec l’album « Del McCoury Sings Bluegrass ».
Ce disque a marqué le début d’une carrière monumentale. McCoury est devenu l’un des artistes les plus récompensés de l’histoire du genre, influençant de nombreux groupes contemporains et des formations de la scène « jam band » comme Phish.
Wheatstraw Suite — The Dillards
Formé au début des années 1960, le groupe The Dillards a su faire le pont entre le bluegrass traditionnel et les sonorités pop, jazz et rock de l’époque. En 1968, ils ont publié « Wheatstraw Suite », un album considéré comme leur chef-d’œuvre.
Ce disque mélangeait des compositions originales et des reprises audacieuses, notamment du groupe The Beatles. Bien que le succès commercial n’ait pas été immédiat, l’album a été salué par la critique et les musiciens pour sa capacité à moderniser le genre sans en trahir l’essence.
New Shades of Grass — Emerson et Waldron
Bien que leur collaboration ait été brève, Bill Emerson et Cliff Waldron ont marqué l’année 1968 avec l’album « New Shades of Grass ». Ce disque illustrait parfaitement la phase de transition du bluegrass à la fin des années 1960.
En fusionnant le bluegrass traditionnel avec des éléments de folk et de country, Emerson et Waldron ont contribué à définir ce que l’on appellera plus tard le « newgrass ». Leur rencontre fortuite lors d’un concert a permis de créer une harmonie unique entre le banjo d’Emerson et le jeu de guitare distinctif de Waldron.
