Stonehenge : la pierre d’autel a-t-elle été transportée par un glacier ?

Stonehenge : la pierre d’autel a-t-elle été transportée par un glacier ?

Une étude de juin 2026 (Clarke & Veness, Journal of Quaternary Science) teste l'hypothèse d'un transport glaciaire de la pierre d'autel de Stonehenge. Verdict : possible jusqu'au Doggerland, insuffisant pour Salisbury.

Elle pèse six tonnes, mesure près de cinq mètres de long, et aucun chemin de glace ne semble capable de l’avoir menée jusqu’à la plaine de Salisbury. La pierre d’autel de Stonehenge, couchée au centre du cercle mégalithique, livre cette semaine un nouvel épisode de son enquête d’origine : une équipe australo-britannique a testé l’hypothèse, séduisante, d’un transport par un glacier de la dernière période glaciaire, et conclut qu’elle n’est pas suffisante.

La question n’est plus « d’où vient cette pierre », désormais établie depuis 2024 : le nord-est de l’Écosse, à environ 750 kilomètres, et non le pays de Galles comme on le pensait. La question est devenue « comment a-t-elle voyagé ». Une étude parue le 15 juin 2026 dans le Journal of Quaternary Science, signée par Anthony Clarke (université de Curtin, Australie) et son co-auteur principal Remy Veness, déplace le curseur sans le fermer.

Une pierre de six tonnes, deux origines, deux enquêtes

Pour comprendre ce que change le nouveau travail, il faut d’abord mesurer ce que l’on savait déjà. En 2024, la même équipe publiait dans Nature une analyse géologique qui battait en brèche l’idée reçue : la pierre d’autel n’est pas une bluestone galloise comme ses voisines du cercle intérieur. Elle est constituée de grès rouge ancien datant de la dernière période glaciaire (le Devensien), et son analyse la rattache au bassin des Orcades, dans le nord-est de l’Écosse.

La nouvelle étude, parue en juin 2026, affine la zone source : grâce à la datation des zircons — un silicate présent dans la plupart des roches, véritable signature géologique —, les chercheurs écartent les Orcades elles-mêmes et désignent la région de Sarclet, sur la côte nord-est écossaise, comme la plus compatible avec la signature de la pierre. Mais l’enquête se heurte à une difficulté de taille : le bassin des Orcades s’étend entre 5 000 et 10 000 km², et atteint par endroits quatre kilomètres d’épaisseur. La carrière exacte reste donc à découvrir.

Doggerland, leur premier « monde perdu »

Pour tester l’hypothèse glaciaire, les auteurs ont modélisé la dérive des glaciers de la dernière période glaciaire au départ de la zone source. Résultat : un bloc de grès rouge ancien du nord-est écossais peut, en théorie, dériver vers le sud-est par étapes glaciaires successives — mais pas plus loin que le Dogger Bank, un relief sous-marin de la mer du Nord. Pas plus loin, en tout cas, que ce que les chercheurs appellent « le vestige le plus connu de ce paysage disparu, souvent appelé Doggerland ».

Le Doggerland mérite qu’on s’y arrête. À la fin de la dernière période glaciaire, une grande partie de l’eau était encore piégée dans les calottes polaires, et le niveau de la mer se situait bien plus bas qu’aujourd’hui. Une vaste plaine habitée par des chasseurs-cueilleurs reliait alors la Grande-Bretagne au continent, jusqu’à ce que la fonte des glaces l’inonde progressivement. Selon les estimations, le Dogger Bank est resté émergé jusqu’à environ 9 000 à 7 000 ans avant notre ère — donc largement avant l’érection de Stonehenge, datée d’environ 5 000 ans avant notre ère.

« À mesure que la glace fondait, le niveau de la mer s’est élevé et ces zones ont été progressivement inondées, en particulier au début de l’Holocène », explique Anthony Clarke à Sciences et Avenir. Pour les bâtisseurs de Stonehenge, le Dogger Bank n’était déjà plus qu’un banc de moraines à 400 kilomètres au nord-est du site — et une mer infranchissable pour six tonnes de grès.

Pourquoi la piste glaciaire ne tient pas

La conclusion des auteurs est ambivalente. D’un côté, la modélisation montre qu’un transport par étapes glaciaires est en principe géologiquement possible jusqu’au Dogger Bank. De l’autre, elle ne propose aucune voie glaciaire convaincante entre ce relief et la plaine de Salisbury, à 400 km plus au sud. La glace éloigne en réalité la pierre du sud de la Grande-Bretagne, elle ne l’en rapproche pas.

« Le déplacement de blocs de grès depuis le nord-est de l’Écosse vers le sud, en direction de la mer du Nord, est en principe géologiquement possible, mais notre modélisation suggère que ce n’est pas un itinéraire convaincant pour acheminer la pierre de l’autel jusqu’à la plaine de Salisbury », résume Anthony Clarke. Et d’ajouter : « La plupart des voies de glissement de glace plausibles éloignent au contraire ces matériaux du sud de la Grande-Bretagne. »

Sur le site de GEO, le Dr Veness va plus loin : « La montée du niveau de la mer causée par la fonte des glaces à la fin de la dernière période glaciaire pourrait être la raison de la décision audacieuse de déplacer le bloc de grès de six tonnes sur ce qui est aujourd’hui la Grande-Bretagne. » En d’autres termes, la disparition du Doggerland aurait pu, par effet de cascade, décider des bâtisseurs à tenter l’impensable : déplacer une dalle de six tonnes par voie humaine.

Le précédent des bluestones galloises

L’étude de juin 2026 s’inscrit dans une série. Quelques mois plus tôt, la même équipe avait déjà réfuté l’hypothèse glaciaire pour les bluestones classiques du Pays de Galles, en démontrant l’absence de résidus détritiques de pierres bleues dans les sédiments fluviaux de la plaine de Stonehenge. Si la glace n’a pas suffi à transporter les pierres galloises, pourquoi aurait-elle suffi pour la pierre d’autel, venue de plus loin et plus lourde ?

La logique de l’étude est inverse : puisque l’hypothèse glaciaire a déjà été invalidée pour les pierres galloises, on pouvait au moins tester sérieusement ce qu’elle donnerait pour la pierre la plus intrigante du site. Et le résultat est un aveu d’impuissance partielle : « À moins que la source ne soit déplacée de manière significative, notre conclusion générale resterait sans doute la même : le transport humain est l’explication la plus probable », tranche Anthony Clarke.

Ce que change la nouvelle étude

Reste l’hypothèse humaine — la plus vertigineuse. Déplacer six tonnes de grès sur des centaines de kilomètres, par voie maritime ou terrestre, suppose des capacités logistiques de premier ordre. Le voyage a probablement été échelonné sur plusieurs millénaires : la pierre aurait pu être déplacée bien avant l’érection du cercle, au moment où le Doggerland était encore praticable, et stockée ou transportée par étapes à travers les communautés préhistoriques.

La recherche ne ferme pas le dossier. La priorité, écrivent Clarke et Veness, est désormais d’affiner la zone source au sein de la région de Sarclet, et d’étudier les voies de transport possibles à différentes époques. Le mystère de la pierre d’autel reste donc exactement ce qu’Obscura cherche : un document scientifique ouvert, daté, signé, et pas encore résolu. Avec, en arrière-plan, cette conclusion simple : aucun glacier n’a fait le travail. Quelqu’un, il y a très longtemps, l’a fait — et personne n’a encore réussi à dire comment.

Sources

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