À une quarantaine de mètres sous la surface de la Méditerranée, entre la Sicile et la Tunisie, le plongeur néerlandais Derk Remmers nettoyait un filet de pêche abandonné sur une épave quand un grand requin blanc adulte est sorti du bleu. Sa caméra, qu’il destinait à la fin de la plongée, a enregistré ce que les biologistes marins consultés par la BBC décrivent comme la première vidéo sous-marine d’un grand requin blanc dans son milieu naturel en Méditerranée. Trois semaines plus tôt, une étude publiée dans la revue Acta Ichthyologica et Piscatoria ravivait une question scientifique ouverte depuis 1862 : la population méditerranéenne de l’espèce, que les chercheurs qualifient de « fantôme », survit-elle et, surtout, se reproduit-elle encore dans la région ?
Une revue de 160 ans de signalements
L’étude, publiée le 21 juin 2026 par la maison d’édition scientifique en accès libre Pensoft Publishers, est partie d’un fait divers banal. Le 20 avril 2023, des pêcheurs espagnols ont remonté par accident un grand requin blanc juvénile (Carcharodon carcharias) au large de la péninsule ibérique orientale. L’animal mesurait environ 210 centimètres pour 80 à 90 kilogrammes — un jeune individu, pas un adulte de passage.
Cet événement a conduit l’équipe du Dr José Carlos Báez à compiler méthodiquement 160 ans de signalements en Méditerranée espagnole, de 1862 à 2023. Leur constat : les observations restent sporadiques, mais elles n’ont jamais complètement cessé. Pour les chercheurs, cela suffit à parler d’une « population fantôme » — une population réelle, mais si difficile à observer qu’elle échappe largement aux inventaires classiques.
Pourquoi un juvénile change la donne
« La présence d’individus juvéniles est d’une importance particulière », explique le Dr Báez dans le résumé de l’étude. « L’occurrence de spécimens juvéniles soulève la question de savoir si une reproduction active peut être en cours dans la région. » Le chercheur précise immédiatement qu’il s’agit d’une hypothèse, et que des preuves supplémentaires seraient nécessaires pour la confirmer.
L’enjeu est de taille : si des juvéniles sont observés à plusieurs endroits et à plusieurs époques, l’hypothèse d’une simple dérive d’individus venus de l’Atlantique devient plus difficile à tenir. La Méditerranée pourrait alors héberger un fragment reproductif autonome, distinct des populations de part et d’autre du détroit de Gibraltar.
Une rencontre au milieu d’un filet fantôme
La vidéo de mai 2026 est venue s’ajouter à ce dossier par un autre canal. Derk Remmers est membre de la Ghost Diving Foundation, une organisation de plongeurs techniques spécialisée dans le retrait des filets de pêche perdus en mer. La mission, organisée avec la fondation Healthy Seas (dont la directrice Veronika Mikos a réagi à la rencontre dans le reportage de CNN), visait justement à débarrasser une épave de ces « filets fantômes » qui piègent poissons, tortues et mammifères marins.
C’est au cours de cette opération qu’un grand requin blanc adulte est apparu à quelques mètres des plongeurs. « Il faut que je dise que je n’avais pas peur du tout, mais c’est faux », a raconté Remmers à CNN. « Je devais absolument réussir à activer la caméra, parce que personne ne nous croirait si nous n’avions pas de preuve. » Le plongeur a retiré le capuchon de l’objectif avec les doigts qui tremblaient ; la caméra, prévue pour la fin de la mission, fonctionnait encore.
Une première sous-marine
Si quelques observations en surface ont déjà été enregistrées en Méditerranée, « il n’y a pas eu, auparavant, de rencontre sous-marine connue filmée par des plongeurs », écrit la BBC Newsround le 8 juin 2026. Le média britannique ajoute que les grands requins blancs « étaient autrefois relativement communs dans certaines parties de la Méditerranée, mais la surpêche a conduit à un déclin de leurs effectifs », et que les scientifiques craignent une disparition complète de l’espèce dans la région.
La BBC précise que la rencontre a eu lieu au large, à de nombreux milles des côtes, et que les biologistes marins interrogés ne craignent pas pour la sécurité des baigneurs. Ils y voient surtout un signal scientifique et un argument supplémentaire pour la création d’aires marines protégées.
Une espèce sous pression
Le grand requin blanc figure sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) avec le statut « Vulnérable ». L’étude publiée en juin 2026 rappelle qu’il s’agit d’un superprédateur pélagique migrateur, dont la biologie et l’écologie restent, selon les termes mêmes de ses auteurs, « extraordinary and poorly understood » — extraordinaire et mal comprise, comme le résume un article de Sky News.
Ce que les preuves actuelles ne permettent pas d’affirmer
Reste l’essentiel, et c’est là que le dossier reste scientifiquement ouvert. La capture d’un juvénile isolé en 2023 et la vidéo d’un adulte en mai 2026 constituent deux points de données. Elles ne suffisent pas à établir :
| Hypothèse | Indice disponible | Niveau de preuve |
|---|---|---|
| Présence continue d’une population méditerranéenne | Signalements répétés de 1862 à 2023 | Fort |
| Reproduction active dans la région | Présence de juvéniles | Indication à confirmer |
| Taille et stabilité de cette population | Aucune estimation publiée | Inconnu |
| Lien avec les populations atlantiques voisines | Capacité de migration longue distance documentée | Compatible mais non tranché |
Le Dr Báez insiste sur ce point : il ne s’agit pas d’annoncer la renaissance d’une espèce, mais de signaler qu’un dossier documentaire, longtemps considéré comme trop maigre, mérite d’être rouvert avec des outils modernes — marquage satellite, génétique, retours de captures — comme le suggère l’étude.
Ce que la rencontre de mai 2026 change vraiment
L’apport le plus immédiat de la vidéo de Remmers est ailleurs que dans la statistique : il est dans la preuve visuelle qu’un grand requin blanc adulte se trouve, en 2026, dans une zone centrale de la Méditerranée. Les plongeurs décrivent un animal « pas du tout agressif », qui ne s’est pas intéressé à eux. Pour les biologistes, cela recadre la perception publique de l’espèce, construite par la culture populaire bien plus que par les données de terrain.
Le Dr Báez cite lui-même, dans le résumé de son étude, une phrase de H. P. Lovecraft : « la plus ancienne et la plus forte émotion de l’humanité est la peur, et la plus ancienne et la plus forte forme de peur est la peur de l’inconnu. » Pour lui, la recherche scientifique est précisément l’outil qui permet de remplacer les mythes par une connaissance — même imparfaite — du vivant. La vidéo de mai 2026, à sa manière, en est une illustration : une rencontre qui ne prouve pas la reproduction, mais qui rend la question à nouveau visible.
Sources
- ScienceDaily / Pensoft Publishers — A « ghost » great white shark just reignited a 160-year Mediterranean mystery (26 juin 2026) : https://www.sciencedaily.com/releases/2026/06/260621052722.htm
- CNN — Rare footage of Mediterranean great white shark captured by ghost diver (9 juin 2026) : https://edition.cnn.com/2026/06/09/science/great-white-shark-mediterranean-diver-footage-scli-intl
- BBC Newsround — Rare sighting of Great White shark caught on camera in Mediterranean Sea (8 juin 2026) : https://www.bbc.co.uk/newsround/articles/c1jydgz6g6zo






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