Sommaire
L’essentiel
- Plusieurs vidéos TikTok racontent le destin d’un livreur Amazon, également rappeur, présenté comme victime d’une injustice.
- Selon ces contenus, après avoir sauvé la vie d’une femme victime d’une agression, il aurait été accusé de « comportement inapproprié », condamné à 10 ans de prison ferme puis « libéré » 24 heures plus tard.
- Si le livreur-rappeur existe, l’enquête montre que le récit publié sur TikTok semble entièrement inventé — une infox Roubaix.
Les vidéos qui ont fait le buzz
Deux vidéos publiées par la chaîne TikTok « Tekamecplace » ont été vues plus de deux millions de fois et présentent un même scénario : un livreur Amazon, surnommé « Le Ness », sauve une femme agressée en pleine rue, puis se retrouve accusé par cette femme et licencié par son employeur avant d’être arrêté.
La première vidéo affirme que, malgré des témoins attestant l’acte héroïque, la femme a porté plainte pour « comportement inapproprié ». Un second contenu publié le lendemain (lien) prétend que l’homme, déjà sous le coup d’un sursis, a été condamné à 10 ans de prison ferme.
Ces vidéos, illustrées par des images censées provenir du procès, ont alimenté un fort débat sur les réseaux sociaux et ont été largement commentées — en soutien ou en accusation envers « Le Ness ».
Variantes et prises de parole
D’autres comptes, notamment « Tekamec2000 », ont repris le récit avec des variantes : certains posts affirment que « Le Ness » a été « libéré grâce à son avocat » 24 heures après l’annonce de la condamnation. Plusieurs vidéos montrent l’intéressé s’exprimant face caméra, mais la plupart des séquences sont confuses, incompréhensibles ou sans rapport apparent avec l’affaire.
Une exception : une vidéo consultée par plusieurs centaines de milliers de personnes où « Le Ness » raconte en termes à peu près clairs que la femme qui l’a accusé connaissait son agresseur et le dissuade désormais de défendre des inconnus. Mais, dans l’ensemble, le fil narratif reste très flou.
FAKE OFF
Des recherches permettent de retrouver l’artiste derrière le nom « Le Ness » : il s’agit bien d’un nom de scène utilisé par un rappeur actif sur YouTube, Instagram, TikTok et sur des plateformes de streaming (lien).
Contacté via TikTok et par e‑mail pour obtenir sa version, l’artiste n’avait pas, au moment de la rédaction, apporté de réponse publique confirmant les allégations. Entre-temps, l’examen des éléments disponibles invite à la prudence quant à la véracité du récit viral.
Ce qui colle… et ce qui ne colle pas
Sur son compte, « Le Ness » explique exercer une activité de livreur salarié dans une vidéo (lien), sans préciser l’employeur. Sa géolocalisation publique le situe plutôt entre Toulouse et Alger, sans mention de Roubaix.
Plus étonnant : le rappeur ne fait aucune allusion publique aux démêlés judiciaires dont il serait l’objet, alors que d’autres contenus traitent de sa biographie ou de sa carrière. De même, en dehors des deux comptes TikTok qui propagent le récit, aucun média local ou national n’a relayé une affaire d’une telle ampleur ni trouvé d’autres traces corroborantes sur les réseaux sociaux, alors que le récit prétend avoir déclenché un important mouvement d’indignation en ligne.
Ce qui ne tient pas debout
Plusieurs éléments contenus dans les vidéos posent problème. Les extraits de « procès » utilisés au début des publications montrent des audiences filmées. Or, même si la captation et la diffusion d’audiences judiciaires sont autorisées depuis 2021 sous conditions strictes, la diffusion publique reste encadrée et ne peut intervenir qu’après décision définitive. Le montage et la présentation en temps réel laissent soupçonner l’usage d’images générées ou manipulées par une intelligence artificielle.
La qualification « comportement inapproprié » est formulée de manière vague et difficilement compatible avec une peine de 10 ans de prison ferme. L’invocation d’un sursis dans ces vidéos est également peu cohérente : les sursis s’appliquent généralement à des condamnations pour des faits graves et ne rendent pas compte aisément d’une incarcération aussi rapide ni d’une condamnation lourde suivie d’une annulation 24 heures plus tard.
Enfin, la rapidité annoncée entre verdict et « libération grâce à l’avocat » paraît juridiquement invraisemblable. Une procédure d’appel ne peut se clore en 24 heures, et l’annulation d’une condamnation pour vice de procédure reste exceptionnelle et rarement immédiate. Ces incohérences renforcent l’hypothèse d’une mise en scène ou d’une manipulation numérique.
Quant aux témoignages proposés par les comptes qui relaient l’affaire, la plupart sont incohérents ou hors sujet ; seule une prise de parole de « Le Ness » est relativement compréhensible, mais elle n’apporte pas d’éléments de vérification solides et laisse ouverte l’éventualité d’un deepfake réalisé à partir des contenus authentiques du rappeur.
Conclusion provisoire
En l’absence de preuves indépendantes, de documents judiciaires consultables ou de confirmations par des médias et compte tenu des nombreuses incohérences et signes de manipulation, tous les éléments penchent en faveur d’une infox Roubaix fomentée sur les réseaux sociaux.
