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Si une décennie mérite d’être interrogée sur le sens de la vie, ce serait sans doute les années 1960. Poussée par d’importants bouleversements culturels et une croissance rapide, elle est marquée par des tensions contre-culturelles qui dialoguent avec la Guerre froide et la course à l’espace, par le Civil Rights Act de 1964 et par la guerre du Vietnam. Les assassinats de figures emblématiques et d’autres épisodes historiques ont nourri chez de nombreux artistes une quête sur ce que la vie signifie, souvent vue à travers un prisme sociopolitique. Plutôt que d’imposer une vérité, ces musiciens ont posé des questions et capté des instants universels de l’expérience humaine. Cette sélection privilégie des morceaux des années 60 qui illustrent la vie dans toute sa diversité, du sublime au brutal.

Bob Dylan — The Times They Are A-Changin’
Peu de choix résonneraient aussi fortement sur le plan lyrique et musical que « The Times They Are A-Changin’ », extrait de l’album éponyme publié en 1964. Dylan, pionnier du folk qui ouvrit la voie à des artistes comme Joan Baez, Joni Mitchell et Simon & Garfunkel, écrivit cette chanson dans sa jeunesse, en pleine tourmente des années 60. Il l’a même présentée sur scène le 23 novembre 1963, le lendemain de l’assassinat de John F. Kennedy.
Plus qu’un instant figé dans les années 60, cette pièce dit quelque chose d’une inquiétude sociale qui traverse les générations lorsque l’esprit du temps change. Le texte appelle à l’action et à l’adaptation face au changement plutôt que de le subir, et s’appuie sur des motifs issus du folk irlandais et écossais, créant un rythme cyclique qui porte l’émotion et le sens. L’éclat singulier de la voix de Dylan et la force de l’écriture ont fait de ce titre un hymne durable; une portion de papier griffonnée avec les paroles s’est vendue aux enchères pour plus de 422 500 dollars en 2010.
The Mothers of Invention — Plastic People
Ce morceau surprend car il n’essaie pas d’emportement lyrique par de grandes envolées, mais expose plutôt l’absurdité des normes et du consumérisme naissant. « Plastic People », issu de l’album Absolutely Free paru en 1967, porte la signature des Mothers of Invention et le génie caustique de Frank Zappa, son meneur et maître de la satire musicale.
La chanson exprime ce sentiment universel qui peut naître en traversant une foule, en assistant à une fête ou en traversant les couloirs d’une école : les gens sont épuisants. En mêlant des éléments sociopolitiques de l’Amérique des années 60 et une dénonciation de l’artifice marchand, le morceau propose une posture de rejet du faux-semblant, avec un humour acéré qui fait mouche. Si Zappa n’a pas été immédiatement compris par tous, une revue britannique de 1967 a même rapproché Absolutely Free de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles, tout en le qualifiant d’aussi audacieux que déroutant. La thèse finale pourrait se lire comme: l’amour ne peut être qu’un produit de la plasticité du monde.
Nina Simone — I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free
À l’origine instrumentale écrite en 1952 par le pianiste Billy Taylor et publiée sous le titre I Wish I Knew en 1963, la pièce prend une voix plus affirmée lorsque Nina Simone l’interprète sur Silk & Soul en 1967. Ses paroles et son interprétation s’accordent au mouvement des droits civiques et expriment ce désir humain d’une vie libre et autonome: chacun mérite d’être libre.
La chanson est une fusion de gospel et de jazz, avec des racines claires dans le répertoire religieux, et elle a accompagné la carrière de Simone tout en faisant d’elle une figure majeure des activistes noirs de l’époque. Sa vie personnelle, marquée par l’instabilité et l’engagement, illustre les choix difficiles que pouvaient nécessiter la quête de liberté et l’expression de convictions.
Leonard Cohen — Stories of the Street
Dans le corpus de Cohen, « Stories of the Street » figure parmi les pièces maîtresses de Songs of Leonard Cohen, son premier album publié en 1967. Elle dépeint les sentiments d’aliénation au sein des échanges humains et explore la tension entre autonomie personnelle et pressions extérieures, tout en décrivant la quête d’amour et la recherche d’autres personnes qui partagent ce ressenti. Les histoires de la rue deviennent ainsi le cadre où se tissent les vies et les rêves.
Il est difficile d’identifier avec certitude la source d’inspiration de Cohen pour cette chanson, mais un voyage à Cuba en 1961 pourrait avoir joué un rôle, à une époque où les affaires mondiales et personnelles s’entremêlaient. Ce contexte nourrit l’idée que les expériences vécues nourrissent les textes et les mélodies, et que les rues recèlent des récits qui parlent de notre condition humaine.
Joni Mitchell — I Think I Understand
Issue de Clouds, le deuxième album de Mitchell sorti en 1969, « I Think I Understand » s’inscrit dans la phase folk dépouillée et directe de sa carrière. Le refrain exprime l’idée centrale: « La peur est comme un pays sauvage », et montre comment transformer l’épreuve en force peut aider à traverser ce pays sauvage. Cette capacité à convertir l’adversité en force demeure une réflexion profondément humaine et universelle.
Mitchell a expliqué que son inspiration venait aussi d’un univers littéraire et héroïque; elle a notamment évoqué le Seigneur des Anneaux, qui l’a fortement marquée et inspirée des associations linguistiques et des images qui éclairent le sens de la vie. Le recours à des éléments issus de l’univers tolkienien, notamment le mot wilderland, illustre cette transposition art-à-art qui permet de percevoir l’espoir et la lumière même dans les passages les plus sombres.
