La Tragique Histoire de Karen Carpenter : Une Star Égarée

par Olivier
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La Tragique Histoire de Karen Carpenter : Une Star Égarée
États-Unis

Le destin tragique de Karen Carpenter dans le monde du divertissement

Karen Carpenter, moitié du duo fraternel The Carpenters, s’est imposée dans le divertissement des années 1970 grâce à une voix de velours portée par des succès comme Close to You, Rainy Days and Mondays, We’ve Only Just Begun et Top of the World. Son ascension fulgurante fut pourtant suivie d’une disparition presque littérale aux yeux du public, jusqu’à sa mort prématurée en 1983, à seulement 32 ans. Son histoire reste aujourd’hui l’une des plus marquantes de la culture populaire américaine.

Elle fut l’une des premières célébrités à livrer au grand jour un combat contre l’anorexie mentale. À cette époque, la maladie était encore mal comprise, y compris au sein du monde médical et dans son entourage. Il fallut malheureusement la disparition de Karen Carpenter pour que l’opinion publique commence enfin à mesurer la gravité de ce trouble. Le paradoxe est cruel : celle qui chantait l’amour, la tendresse et la romance est morte persuadée de ne pas être digne d’être aimée.

Voici, dans le détail, l’histoire bouleversante d’une star de la musique dont la lumière a vacillé trop tôt.

Karen Carpenter

Karen Carpenter est née en 1950 à New Haven, dans le Connecticut, avant que sa famille ne s’installe à Downey, en Californie, lorsqu’elle avait 13 ans. À cette époque, son frère aîné Richard était déjà perçu comme un prodige du piano, et il était aussi, très clairement, le favori de leur mère, Agnes. Cette préférence a pesé lourd dans la construction fragile de Karen, qui aurait grandi avec le sentiment douloureux de ne pas être vraiment aimée.

Selon la biographie de Randy L. Schmidt, Little Girl Blue: The Life of Karen Carpenter, ses troubles alimentaires — elle souffrit de boulimie autant que d’anorexie — auraient été, en partie, une réponse à cette blessure intime. Karen ne pouvait pas contrôler l’affection de sa mère, mais elle pouvait contrôler ce qu’elle mangeait. Dans un foyer où l’apparence comptait davantage que la santé mentale, la nourriture est devenue pour elle un terrain de lutte et de maîtrise.

Un épisode rapporté après sa première hospitalisation illustre ce climat familial. Lors d’une séance de thérapie, on demanda à ses proches de lui dire qu’ils l’aimaient. Son père et son frère s’exécutèrent sans difficulté, mais Agnes évita la demande et reprocha même au thérapeute de l’avoir appelée par son prénom. Dans une version romancée de son histoire, la mère de Karen trouve un moment de rédemption ; en réalité, cette scène n’a jamais eu lieu.

Richard, Agnes et Karen Carpenter

Adolescente, Karen Carpenter a commencé à suivre des régimes. Mesurant environ 1,63 m pour 66 kilos, elle entendait souvent qu’elle avait un peu trop de rondeurs. Elle se lança d’abord dans le régime à l’eau de Stillman et perdit rapidement une vingtaine de kilos. Puis son obsession pour son apport alimentaire s’intensifia, jusqu’à faire chuter son poids à un niveau alarmant, autour de 41 kilos.

À l’époque, personne ne comprenait réellement ce qu’était l’anorexie mentale. Son entourage pensait surtout qu’elle devait simplement manger davantage. Même dans son cercle professionnel, certains ignoraient jusqu’au mot « anorexie ». Or, derrière la question du poids, se cachait un besoin profond de contrôle, dans une vie marquée à la fois par une mère distante et par un frère très dominant dans sa carrière.

Cette méconnaissance du trouble a retardé la prise en charge dont Karen Carpenter avait besoin. Quand des soins adaptés lui furent enfin proposés, le mal était déjà avancé. Son parcours illustre encore aujourd’hui la nécessité d’une meilleure compréhension des troubles du comportement alimentaire.

Karen Carpenter

Le rapport de force entre Karen et Richard Carpenter a également façonné sa vie artistique. Richard, enfant chéri de leur mère et virtuose formé à Yale, a longtemps incarné l’autorité musicale du duo. Lorsque Karen le rejoignit après le lycée, elle ne fut même pas envisagée comme chanteuse principale : on la plaça derrière la batterie, un poste qu’elle accepta avec plaisir tant elle aimait le rythme.

Après la séparation du groupe initial, Richard lui proposa de former un duo frère-sœur. Leur percée fut rapide : en 1969, ils signèrent chez A&M Records. Leur premier album, Offering, passa presque inaperçu, mais Close to You fut un immense succès. Les auditeurs furent séduits par leur son doux et mélodique, et la voix de Karen, plus que le piano de Richard, devint le cœur du phénomène.

Ce succès ne fut pas sans tensions. Habitué à être au centre de l’attention, Richard supportait mal l’éclat grandissant de sa sœur. Sa dépendance aux Quaaludes accentua encore les difficultés. Plus tard, lorsqu’elle enregistra un album solo en 1980, il le ridiculisa, et le disque fut finalement mis de côté avant de sortir, de manière posthume, après sa mort.

Richard et Karen Carpenter

Le rapport de Karen Carpenter à son corps devint une spirale sans fin. Convaincue d’être trop grosse, elle enchaîna les régimes, fit appel à un entraîneur personnel et utilisa même des laxatifs, des médicaments pour la thyroïde et des expectorants pour rester mince. Au départ, ses proches la félicitèrent : lorsqu’elle descendit à environ 50 kilos, après avoir atteint 75 kilos, on lui dit qu’elle était superbe.

Mais la perte de poids continua, et l’inquiétude grandit. Des fans pensaient qu’elle souffrait peut-être d’un cancer. Lors de concerts, certains spectateurs furent choqués en la voyant apparaître sur scène, ses os saillants visibles sous des robes très fines. Un critique de Variety se concentra davantage sur son apparence que sur sa performance, jugeant qu’elle était trop maigre. Même son mari, Thomas Burris, la décrivit cruellement comme un « sac d’os ».

Le tragique réside dans cette contradiction : celle qui se croyait trop forte finit accusée d’être trop mince. Quand, à l’hiver 1983, elle tenta enfin d’adopter un mode de vie plus sain et reprit progressivement du poids, son cœur, affaibli par des années de privation et d’abus de médicaments, ne put supporter ce changement.

Karen et Richard Carpenter

En 1975, Richard et Karen Carpenter étaient sur le point d’entamer leur première tournée mondiale. Les cinquante dates prévues se vendirent en quelques heures. Mais Karen était trop malade pour voyager : son poids avait chuté et elle passait jusqu’à 14 heures par jour alitée. Les médecins s’opposèrent à son départ, et la tournée fut annulée.

Cette décision eut un coût financier important, mais surtout un poids émotionnel immense. Karen culpabilisait pour les désagréments causés à sa maison de disques et aux spectateurs, qui furent remboursés. En coulisses, Richard et l’exécutif de A&M, Terry Ellis, se rendirent à Londres et à Tokyo pour présenter leurs excuses publiquement. Lors d’une conférence de presse, Ellis alla jusqu’à attribuer l’échec à Karen et au fait qu’elle était une femme, avant de revenir sur ses propos.

Cette annulation montrait à quel point la machine du divertissement pouvait se montrer impitoyable, même face à une maladie grave. Pour Karen Carpenter, il ne s’agissait plus seulement de chanter, mais de survivre à une pression devenue écrasante.

Karen Carpenter et Thomas Burris

Malgré sa réussite artistique, Karen Carpenter rêvait de deux choses simples : l’amour véritable et une famille. Elle crut les trouver en Thomas Burris, un promoteur immobilier de 39 ans rencontré en juin 1980. Leur liaison éclair déboucha sur un mariage célébré en août, au grand étonnement de plusieurs proches. Burris semblait séduisant, ambitieux et financièrement à l’aise.

La désillusion fut brutale. Quelques jours avant la cérémonie, Burris révéla qu’il avait subi une vasectomie des années plus tôt. Karen, qui espérait devenir mère, fut anéantie. Elle appela sa mère pour lui dire que tout était terminé, mais Agnes lui répondit qu’elle devait assumer ses choix, sans égard pour la trahison. Karen resta malgré tout dans cette union toxique et subit des violences physiques et psychologiques, tandis que Burris dilapidait son argent.

Le mariage prit fin après moins d’un an. Karen en sortit brisée, sans enfant, dépouillée financièrement et profondément blessée dans sa confiance en l’amour.

Karen et Richard Carpenter

À ces drames s’ajoutait une relation difficile avec certains admirateurs. Karen Carpenter recevait des lettres de fans obsédés, souvent chargées de confessions sur la drogue, la maladie mentale ou des parents aimants absents. Elle les appelait avec humour « les étranges », tout en reconnaissant qu’elle n’était pas en mesure de leur donner les réponses qu’ils attendaient.

Lors d’un concert à Dallas, un homme monta même sur scène et s’assit à la batterie de Karen. D’abord pris pour un gag, il fut finalement escorté hors de scène par la police après s’être présenté comme son fiancé. Ce n’était qu’un exemple parmi d’autres : à l’apogée de la popularité des Carpenters, des hommes se présentaient sans cesse au domicile familial de Downey, réclamant à la voir. L’un d’eux termina sa veillée à crier son nom à répétition.

Mais ce qui pesa sans doute le plus sur Karen, c’était le sentiment d’être observée comme un modèle pour toute une génération. Elle résumait cette pression avec une simplicité désarmante : ils voulaient seulement faire un peu de musique.

Karen Carpenter

Le détail le plus déchirant de la vie de Karen Carpenter est sans doute celui-ci : lorsqu’elle mourut d’une insuffisance cardiaque en 1983, elle semblait aller mieux. La veille de sa mort avait été d’une banalité presque rassurante. Elle avait passé la journée à chercher un lave-linge séchant, puis dîné avec ses parents dans un restaurant Big Boy, avant de rentrer regarder la télévision avec eux.

Cette soirée ne portait rien du drame extrême associé à ses derniers mois. Elle avait même mangé quelques tacos devant l’écran. Son poids était revenu à environ 50 kilos, contre près de 36 lors de sa dernière hospitalisation. Son frère et partenaire musical Richard croyait à une amélioration réelle, alors que les deux travaillaient au douzième album du duo, Voice of the Heart.

Karen s’effondra dans la chambre de la maison familiale en Californie. Son cœur, fragilisé par des années d’amaigrissement extrême et par l’usage du sirop émétique Ipecac, céda finalement. Elle fut retrouvée nue, à portée d’une robe de bain qu’elle essayait d’atteindre. La scène, à elle seule, résume la violence silencieuse de son combat.

Étoile de Karen Carpenter sur le Walk of Fame

Dans les années 1970, les Carpenters étaient, pour reprendre le titre de l’un de leurs plus grands succès, « au sommet du monde ». Leurs chansons douces comme Close to You, Superstar et We’ve Only Just Begun dominaient les ondes, et le duo accumulait les distinctions, dont plusieurs Grammy Awards. Leur style easy listening et la voix de contralto de Karen leur assuraient une base de fans fidèle.

Mais l’arrivée des années 1980 changea la donne. Leur popularité déclina, en partie à cause des démons personnels qui les rongeaient — la dépendance aux Quaaludes pour Richard, l’anorexie mentale pour Karen — mais aussi parce que le goût du public évoluait. Les groupes à cheveux longs et le heavy metal prenaient le dessus, reléguant au second plan les ballades suaves sur les oiseaux mystérieusement apparus et les amours naissantes.

Leur héritage divise encore les amateurs de musique. Certains les trouvent trop sirupeux pour être pris au sérieux ; d’autres, parmi lesquels Paul McCartney, continuent de défendre leur importance. Un chiffre suffit pourtant à mesurer leur impact dans la culture populaire : la vidéo officielle de Karen Carpenter interprétant Rainy Days and Mondays cumulait déjà près de 30 millions de vues en 2019.

Les films consacrés à sa vie n’ont pas toujours su rendre justice à cette trajectoire. En 1989, CBS diffusa The Karen Carpenter Story, un téléfilm qui, malgré certains atouts, reste souvent en surface. Il multiplie les scènes faciles, comme Richard taquinant Karen avec une pizza ou Agnes lui disant enfin qu’elle l’aime le jour même de sa mort, avant de conclure sur un sourire adressé à la caméra.

Plus radical encore, le court métrage Superstar: The Karen Carpenter Story de Todd Haynes, avec des poupées Barbie à la place des acteurs, propose une lecture acerbe de la féminité, du pouvoir et de l’Amérique consumériste. Le film s’ouvre le jour de sa mort et vise aussi bien Richard Nixon que sa mère, Agnes, ou les logiques de domination du capitalisme. Richard Carpenter intenta d’ailleurs un procès à Haynes en 1990, ce qui entraîna l’interdiction de l’œuvre.

Karen Carpenter

En janvier 2017, Richard Carpenter attaqua en justice son ancienne maison de disques A&M ainsi que Universal Music Group, les accusant de l’avoir, lui et la succession de Karen, privés des redevances liées aux téléchargements numériques. Il affirma n’avoir touché qu’une fraction infime des sommes dues. Selon lui, des erreurs de comptabilité répétées expliquaient cette situation, et il demanda une indemnisation de 2 millions de dollars.

Son argument reposait sur le succès colossal du catalogue des Carpenters : leurs enregistrements figurent parmi les plus vendus de l’histoire de la musique populaire et continuent de générer des revenus importants. Il estimait donc qu’un règlement équitable s’imposait envers la succession de sa sœur et envers lui-même. L’affaire fut finalement réglée à l’amiable, sans que les termes de l’accord soient rendus publics.

Ainsi se referme l’histoire de Karen Carpenter, icône de la musique et du divertissement, dont le talent inoubliable fut sans cesse accompagné d’une lutte intime d’une rare intensité. Son nom demeure associé à la beauté d’une voix, à la fragilité d’une destinée et à une prise de conscience qui a changé le regard porté sur les troubles alimentaires.

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