Au fil des années, UPS a fait évoluer son image de marque avec des slogans de plus en plus centrés sur l’efficacité. En 2010, l’entreprise abandonnait son célèbre « What can brown do for you? » au profit d’un message plus technique, « We (heart) logistics ». Puis, en 2015, elle resserrait encore son discours avec « United Problem Solvers ». Derrière ces formules, une idée reste constante : dans l’univers des camions UPS, chaque seconde compte, et la logistique est avant tout une affaire de temps, d’argent et de rendement.
Cette logique d’optimisation se retrouve dans la manière dont les tournées sont organisées et dans le moindre geste des chauffeurs. En 2014, l’employé Jack Levis expliquait à NPR qu’« une seule minute gagnée par conducteur et par jour, sur une année, représente 14,5 millions de dollars ». À l’échelle d’un réseau mondial, la répétition de gestes apparemment anodins devient donc un enjeu majeur pour la société de livraison. Selon le Chicago Tribune, l’entreprise devait acheminer 750 millions de colis dans le monde entre Thanksgiving et Noël en 2017. Pour suivre ce rythme, les camions UPS sont équipés de capteurs qui enregistrent les mouvements des chauffeurs et permettent d’identifier ce qui peut encore être raccourci.

C’est dans cette quête de secondes économisées que s’explique en partie le fonctionnement très particulier des véhicules. L’ouverture des portes, en continu lors des livraisons, évite de perdre du temps à chaque arrêt. UPS a également remplacé les clés traditionnelles par des porte-clés électroniques à bouton-poussoir, afin de gagner encore quelques instants. Les conducteurs limitent aussi les virages à gauche pour économiser du carburant et accélérer leurs trajets. Dans cette même logique, les véhicules ne sont généralement pas climatisés, car un chauffeur ouvre la porte du compartiment de chargement à de très nombreuses reprises au cours d’une journée ; selon l’Atlanta Journal-Constitution, un livreur UPS ouvre en moyenne ses portes de chargement 130 fois par jour.
Pour beaucoup de chauffeurs, maintenir la porte passager ouverte pendant les livraisons participe de la même logique : sortir plus vite du véhicule, repartir plus vite, perdre moins de temps. Un conducteur cité par le Bristol Herald Courier expliquait d’ailleurs qu’en l’absence de climatisation, les chauffeurs utilisent des ventilateurs pour tenter de supporter la chaleur, ce qui rend le fait de laisser une porte ouverte presque indispensable pendant les mois d’été. Dans l’univers des camions UPS, l’efficacité logistique prime donc souvent sur le confort immédiat.

Mais cette rationalité a ses limites. Elle suppose que les chauffeurs peuvent encaisser sans dommage de longues heures dans des véhicules exposés à une chaleur extrême. Or, plusieurs enquêtes ont montré que les conditions peuvent devenir dangereuses. NBC a rapporté que des chauffeurs UPS ont relevé des températures allant jusqu’à 152 degrés à l’intérieur de leurs camions. À ces niveaux, le corps humain peut rapidement basculer vers l’hyperthermie ; Live Science rappelle qu’une chaleur extrêmement humide autour de 140 degrés peut entraîner ce type de risque en une dizaine de minutes seulement. Autrement dit, si la carrosserie des camions jaunes résiste, les personnes qui les conduisent n’ont pas la même marge de sécurité.
Le cas de James Klenk, 59 ans, illustre durement cette réalité. En août 2016, il a souffert d’un coup de chaleur et d’une insuffisance rénale après plusieurs jours passés dans un véhicule étouffant. En 2018, son épouse a lancé une pétition en ligne pour demander que UPS équipe ses chauffeurs de camions climatisés. L’entreprise a salué le travail de ses employés, tout en rappelant que travailler en extérieur toute l’année fait partie du métier. Elle ne conserve qu’un petit nombre de véhicules climatisés pour certains trajets qui traversent le désert californien. Pour les chauffeurs confrontés à des journées brûlantes, cela laisse pourtant peu de réconfort.
Les effets de cette chaleur ne sont pas théoriques. En juillet 2019, alors que ce mois était officiellement le plus chaud jamais enregistré, NBC a recueilli des témoignages et des dossiers médicaux montrant que des employés UPS avaient fait des convulsions, perdu connaissance ou dû être hospitalisés pour une insuffisance rénale liée à la chaleur. Seize livreurs ont déclaré avoir souffert de maladies associées à la température excessive. Dans le débat sur les camions UPS, l’efficacité prend alors une dimension sociale très concrète : celle de la santé des travailleurs.

Au fond, UPS fonctionne comme une machine de précision, et l’on attend de ses chauffeurs qu’ils se meuvent avec la régularité d’un mécanisme. Le problème, c’est qu’un être humain n’est pas un engrenage. Il a besoin de boire, de manger, de se reposer et même de temps pour satisfaire des besoins élémentaires. En 2015, un chauffeur anonyme cité par The Nation, sous le prénom « Bill », expliquait qu’aller aux toilettes pouvait être considéré comme du « vol de temps » par l’entreprise. Les capteurs embarqués enregistraient tout : le frein, la marche arrière, et chaque micro-mouvement jugé mesurable.
Cette surveillance ne concerne d’ailleurs pas uniquement UPS. Dans d’autres entreprises de livraison et de logistique, la pression sur la productivité peut se traduire par un suivi permanent des travailleurs. The Verge a ainsi décrit le cas d’Amazon, où des cadences trop faibles peuvent conduire à des licenciements automatiques. Dans cette culture de l’optimisation, chaque pause, chaque détour et chaque détour du regard peut être interprété comme une perte. Et lorsque l’on pousse trop loin la réduction des coûts, ce sont souvent les salariés qui en paient le prix le plus élevé.
