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Les années 1970 ont été un terreau fertile pour les excentriques de la musique. Des langues fictives à la fin du monde, en passant par le bien-être émotionnel des plantes et les voyages spatiaux, aucun sujet n’était trop étrange pour être gravé sur vinyle. À l’ère du numérique, ces pépites ésotériques autrefois réservées aux fouineurs de vide-greniers sont désormais accessibles à tous.

Plantasia — Mort Garson
Théoriquement, l’album « Mother’s Earth Plantasia » de Mort Garson n’a pas été conçu pour les humains, mais pour les plantes. Sorti en 1976, ce disque propose 31 minutes de synthétiseur apaisant avec des titres comme « Ode to an African Violet ». Initialement vendu dans une seule boutique de plantes à Los Angeles ou offert pour l’achat d’un matelas chez Sears, l’album a trouvé une seconde vie grâce à Internet et une réédition officielle.
Garson, diplômé de Juilliard et compositeur prolifique pour la télévision, avait notamment mis en musique l’alunissage pour la télévision américaine. « Plantasia » reste une exception dans sa discographie, souvent publiée sous des pseudonymes, comme l’album occulte « Black Mass » sorti en 1971 sous le nom de Lucifer.
Cheap Imitation — John Cage
Le compositeur expérimental John Cage est célèbre pour ses œuvres repoussant les limites de la musique. Avec « Cheap Imitation », il revisite une pièce d’Erik Satie. Ce projet est né d’un litige de droits d’auteur : son partenaire Merce Cunningham ne pouvant obtenir les droits de « Socrate » de Satie pour un spectacle de danse, Cage a créé cette « imitation bon marché » pour permettre au projet de voir le jour.
Pour composer, Cage a utilisé un processus aléatoire basé sur le I Ching, conservant le rythme original mais transposant les notes de manière imprévisible. Le résultat mêle le jeu délicat de Satie à l’approche déroutante de Cage, créant une œuvre curieuse qui défie les attentes de l’auditeur.
Creatures of the Street — Jobriath
La carrière de Jobriath est marquée par une gestion désastreuse et une surpromotion qui a fini par l’isoler. Figure précoce du glam rock et l’une des premières célébrités victimes du sida, il n’a jamais pu exprimer tout son potentiel. Son second album, « Creatures of the Street », offre pourtant un aperçu de son génie excentrique.
Avec une voix nasillarde et une énergie débordante, Jobriath propose des expérimentations audacieuses, allant d’accents country à des sonorités de percussions métalliques. Cet album témoigne d’une maturité croissante et laisse imaginer ce que l’artiste aurait pu accomplir dans un monde plus ouvert à son identité et à son style inclassable.
666 — Aphrodite’s Child
Le groupe grec Aphrodite’s Child, composé notamment de Vangelis et Demis Roussos, a signé avec « 666 (The Apocalypse of John, 3/18) » une œuvre monumentale inspirée de l’Apocalypse de saint Jean. L’album s’ouvre sur des chants hypnotiques avant de plonger dans une interprétation musicale de la chute de Babylone.
Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse y sont introduits par des solos de guitare techniques, tandis que des narrations intenses ponctuent les morceaux. Malgré la gravité du sujet, le groupe s’autorise des moments plus légers, flirtant parfois avec le ragtime. Ce fut le dernier album du groupe avant que ses membres ne poursuivent des carrières solos couronnées de succès.
Mëkanïk Dëstruktïẁ Kömmandöh — Magma
Le groupe français Magma a créé son propre univers, incluant une langue construite : le Kobaïan. Cet album est l’un des piliers du « zeuhl », un genre musical signifiant « céleste » en Kobaïan, mêlant métal, néo-classique et opéra spatial. « Mëkanïk Dëstruktïẁ Kömmandöh » semble littéralement venir d’une autre planète.
L’œuvre est rythmée par des chants à l’unisson, des cris calibrés et une instrumentation complexe évoquant l’espace. Troisième volet d’une série d’opéras rock spatiaux, cet album est un projet marginal qui a exercé une influence considérable, privilégiant l’intérêt artistique à la simple mélodie plaisante.
Rock Bottom — Robert Wyatt
En juin 1973, le batteur Robert Wyatt est devenu paralysé des membres inférieurs après une chute accidentelle d’un quatrième étage. Durant sa convalescence, il a délaissé sa batterie pour explorer les voix et d’autres instruments. Six mois plus tard, il enregistrait « Rock Bottom », un album captivant et étrange.
Wyatt y défie les règles musicales traditionnelles, utilisant sa voix de manière inhabituelle et s’essayant même au scat. L’instrumentation est d’une originalité constante, oscillant entre des passages structurés rappelant Philip Glass et des moments de pure dissonance. C’est le témoignage d’un musicien talentueux qui réinvente son art face à l’adversité.
The War of the Worlds — Jeff Wayne
En 1978, Jeff Wayne a relevé le défi d’adapter « La Guerre des Mondes » de H.G. Wells en version musicale. Ce pionnier du synthétiseur Moog a créé une partition électronique parfaite pour évoquer une invasion extraterrestre. L’album est devenu l’une des meilleures ventes de l’histoire du rock progressif.
Le projet bénéficie d’un casting prestigieux, avec Richard Burton en narrateur et Phil Lynott du groupe Thin Lizzy. La musique de Wayne utilise le synthétiseur non pas comme une simple imitation d’orchestre, mais comme une force innovante. Le succès a été tel que l’album a été adapté en un spectacle vivant qui tourne encore occasionnellement.
Maggot Brain — Funkadelic
Dès sa pochette montrant une femme hurlante émergeant de la terre, « Maggot Brain » annonce la couleur. George Clinton y livre des textes sombres et oniriques, reflets d’une époque marquée par des influences mystiques et radicales. Pourtant, derrière cette imagerie provocatrice se cache un album de funk magistral.
L’album brille par ses solos de guitare transcendants et ses rythmes entraînants. C’est une porte d’entrée idéale pour comprendre l’essence du funk. « Maggot Brain » a marqué la fin d’une époque pour cette formation spécifique du groupe, laissant derrière elle un héritage musical indélébile.
Dolly Dots — Dolly Dots
Apparu en 1979, ce groupe de filles néerlandais a connu un succès fulgurant aux Pays-Bas mais aussi dans des pays comme le Japon, l’Islande ou la Turquie. Bien que moins connues dans les pays anglophones, les Dolly Dots restent une référence de l’Europop pour les passionnés du genre.
Leur style doit beaucoup à ABBA, avec des introductions instrumentales mémorables et des voix féminines chantant à l’unisson des mélodies faciles à retenir. C’est une musique légère et festive, typique de la fin des années 70, idéale pour ceux qui apprécient l’esthétique des concours de l’Eurovision de cette époque.
Betty Davis — Betty Davis
Seconde épouse de Miles Davis, Betty Davis était une figure audacieuse. Sur la pochette de son premier album solo, elle arbore un look naturel et des bottes argentées futuristes. Mais derrière cette image se cache une musique brute et provocante.
Loin des chansons d’amour classiques, Davis chante ses désirs avec une voix rauque et agile. L’album est d’une franchise désarmante pour l’époque. Betty Davis savait exactement ce qu’elle voulait et comment l’exprimer, créant un funk agressif et séduisant qui n’a rien perdu de sa force.
X-Dreams — Annette Peacock
L’album « X-Dreams » d’Annette Peacock est une œuvre inclassable. Entre funk et envolées vocales contrôlées, l’artiste aborde des thèmes complexes, de l’intimité à la critique de la consommation de pornographie. L’album est né d’un hasard, après qu’Annette Peacock se soit installée à Londres suite à un vol manqué.
Enregistré avec 22 musiciens dont beaucoup ne s’étaient jamais rencontrés, l’album privilégie les premières prises en studio. Ce chaos maîtrisé et ce lyrisme dense font de « X-Dreams » un disque qui impose le respect par son authenticité et son audace expérimentale.
