Dans l’univers du divertissement, peu d’artistes ont incarné avec autant d’élégance la longévité, le raffinement et la constance que Tony Bennett. Sa voix, d’une douceur rare, a traversé les décennies en restant fidèle aux grands standards du jazz et de la pop traditionnelle américaine. Né Anthony Benedetto, il s’est imposé après la Seconde Guerre mondiale, à une époque où le rock’n’roll n’avait pas encore bouleversé la scène musicale, en faisant vibrer des chansons devenues intemporelles. À l’image de Frank Sinatra ou Dean Martin, il a occupé une place centrale dans la culture populaire, notamment grâce à I Left My Heart in San Francisco, devenue sa signature artistique.
Son ascension commence dès les années 1950, et il ne quittera jamais vraiment le premier plan. Bien au contraire, il connaîtra un retour spectaculaire dans les années 1990, porté par une nouvelle génération et par l’énergie médiatique de l’époque MTV. Tony Bennett a continué à enregistrer et à se produire bien après ses 90 ans, confirmant un parcours hors norme dans l’histoire de la musique américaine. Il est décédé le 21 juillet 2023, à l’âge de 96 ans.

Avant de devenir une légende du divertissement, il a dû apprendre son art à force de persévérance. Dès l’enfance, Anthony Benedetto chante devant des foules, notamment lors de l’inauguration du pont Triborough à New York en 1936. À 16 ans, il quitte l’école pour aider sa famille et se tourne naturellement vers ce qu’il sait faire le mieux : chanter. Il travaille alors comme serveur chanteur dans un restaurant du Queens, à New York, avant d’interrompre brièvement ce début de carrière pour servir pendant la Seconde Guerre mondiale. De retour aux États-Unis, il se produit partout où on accepte sa voix.
Un tournant décisif survient en 1949 : la grande vedette de Broadway Pearl Bailey l’entend lors d’une audition et l’invite à assurer la première partie d’une série de spectacles à Greenwich Village. Une nuit, Bob Hope assiste à l’une de ses prestations et lui propose de chanter dans son propre spectacle, à condition d’abandonner le nom de scène « Joe Bari ». En entendant son vrai nom, Anthony Benedetto, Hope juge qu’il est trop long pour une affiche. Le chanteur devient alors Tony Bennett : un nom plus court, plus mémorable, et le point de départ d’une carrière exceptionnelle.

Au début des années 1950, Tony Bennett signe chez Columbia Records, au moment même où son idole Frank Sinatra quitte le label. Cette coïncidence le rend d’abord prudent, mais Columbia lui laisse la liberté de chanter à sa manière, et le pari s’avère gagnant. Sinatra dira même de lui : « Pour moi, Tony Bennett est le meilleur chanteur que j’aie jamais entendu. » Les deux hommes sont des pairs, mais Bennett considère Sinatra comme un mentor. Malgré ses succès avec Because of You et Cold, Cold Heart, il garde longtemps le trac avant de monter sur scène. Sinatra lui transmet une leçon simple : le public n’est pas un ennemi, mais un allié.
Cette relation au métier explique aussi pourquoi Bennett a préféré rester à l’écart du Rat Pack, ce cercle mondain et tapageur gravitant autour de Sinatra. Installé pendant près de vingt ans à Las Vegas, il décline pourtant l’invitation, estimant ne pas avoir le tempérament des Dean Martin ou Peter Lawford. Il reconnaîtra avec humour qu’ils menaient une vie nocturne bien trop longue pour lui.

Le parcours de Tony Bennett est aussi marqué par son expérience militaire pendant la Seconde Guerre mondiale. Incorporé en novembre 1944, à 18 ans, il est envoyé s’entraîner au Fort Robinson, dans l’Arkansas. Très vite, il comprend que la vie militaire lui convient mal. Dans son autobiographie The Good Life, il décrit un environnement brutal, dominé par une discipline qu’il juge inhumaine et par un racisme qu’il ne supporte pas. Selon lui, les soldats afro-américains et juifs subissaient eux aussi des discriminations graves.
Vers la fin du conflit, il est stationné en Allemagne et participe, avec le 255e régiment, à la capture de soldats SS nazis. L’unité prend ensuite part à une mission finale essentielle : la libération d’un camp de concentration. Bennett n’oubliera jamais les visages épuisés des prisonniers. Ces images feront de lui un pacifiste convaincu. Plus tard, il dira que la première fois où il a vu un soldat allemand mort, il est devenu pacifiste pour de bon.

Comme beaucoup d’artistes italo-américains à New York dans les années 1940, Tony Bennett n’évolue pas dans un milieu toujours éloigné du crime organisé. En 1949, lassé des résultats décevants de son ancien management, il engage Ray Muscarella, un promoteur aux liens supposés avec la mafia. Grâce à son argent et à ses relations, Muscarella lui ouvre les portes de coachs vocaux, arrangeurs, compositeurs, attachés de presse et promoteurs de disques.
Cette aide a un prix. Bennett se retrouve endetté envers des réseaux criminels, et certaines sources évoquent même un financement venu de la famille Capone. Pendant des années, il se produit lors d’événements liés à la mafia. Ce n’est que dans les années 1960 qu’il parvient à se libérer de cet engrenage, en payant 600 000 dollars pour être laissé tranquille.

L’un de ses plus grands succès naît presque par hasard : I Left My Heart in San Francisco. Vers 1959 ou 1960, les auteurs George Cory Jr. et Douglass Cross confient la partition à Ralph Sharon, pianiste de Bennett, lors d’une rencontre à New York. Sharon range la feuille dans un tiroir et l’oublie presque deux ans. En préparant une tournée en 1961, il retombe dessus et découvre cette chanson destinée à devenir culte. Après un concert en Arkansas, il la joue dans un bar d’hôtel, et Bennett l’adore immédiatement.
Peu après, la tournée passe par San Francisco, où le chanteur interprète pour la première fois ce qui deviendra son titre emblématique, au Venetian Room du Fairmont Hotel, juste avant Noël. Le succès local est immédiat. Pour toucher un plus large public, la chanson est d’abord reléguée en face B d’un 45 tours, mais les disc-jockeys du pays s’empressent de diffuser ce morceau supposé secondaire. Son passage dans The Tonight Show, dès la première soirée de Johnny Carson comme présentateur, renforce encore sa popularité.

Dans les années 1960, prendre position publiquement n’était pas courant pour une star de sa stature. Pourtant, Tony Bennett fait partie de ces artistes qui acceptent de risquer une partie de leur public pour défendre ce qu’ils jugent juste. Il soutient le mouvement des droits civiques et participe à la marche de Selma en 1965, organisée par Martin Luther King Jr. À l’échelle internationale, il refuse aussi de se produire en Afrique du Sud en raison des lois d’apartheid.
Son engagement repose sur une idée très simple : nous partageons tous la même humanité. Il estime qu’aucune forme de violence contre un autre être humain ne peut être tolérée. Pour cet engagement, il est honoré par l’International Civil Rights Walk of Fame et reçoit le Martin Luther King Center’s Salute to Greatness Award.

Bien qu’il soit resté fidèle au jazz et aux grandes chansons du répertoire américain, Tony Bennett n’a pas totalement ignoré l’évolution de la musique populaire. Comme d’autres géants du divertissement, il a tenté à sa manière de suivre les tendances, mais sans jamais renier sa véritable identité artistique. Les années 1960 et 1970 voient ainsi Columbia Records essayer de l’ouvrir à un public plus jeune et plus branché.
En 1967, il reprend For Once in My Life de Stevie Wonder à la demande de Clive Davis. Puis vient en 1970 l’album Tony Sings the Great Hits of Today!, sur lequel il aborde aussi bien Stevie Wonder que les Beatles avec Something et Eleanor Rigby. L’expérience ne convainc pas le public, pas plus que l’album suivant. En 1972, Columbia met fin à son contrat après deux décennies de collaboration.

La décennie 1970 est l’une des plus sombres de sa vie. Battu par l’endettement, fragilisé par les changements de goûts du public, Tony Bennett sombre aussi dans la consommation de médicaments et de drogues. Il dira plus tard avoir pris des cachets « pour monter, pour descendre et pour dormir ». Il décrit cette période comme la plus difficile de son existence. La mort de sa mère en 1977 aggravera encore sa détresse, et il se tournera de plus en plus vers les stupéfiants pour trouver du réconfort.
En 1979, après un appel angoissant de ses comptables au sujet de l’IRS et de la possible saisie de sa maison, il fait une overdose de cocaïne et perd connaissance dans son bain. Son épouse de l’époque, Sandy Grant, revient à temps pour le faire hospitaliser. Par la suite, Bennett réussit à retrouver la sobriété, avec l’aide de son fils Danny, qui l’accompagne aussi dans la remise en ordre de ses finances.

Son nom réapparaît encore dans une histoire liée au crime organisé en 1979. Alors qu’il se produit à Las Vegas, récemment séparé de Sandra Grant, Bennett traverse une période très fragile. Selon un témoignage relayé plus tard par David Evanier, il fréquente alors une femme qui est déjà la compagne d’Anthony Spilotro, un gangster de Las Vegas connu pour avoir inspiré un personnage violent du film Casino. Lorsque Spilotro apprend l’affaire, il aurait frappé Bennett à la tête avec un annuaire téléphonique et l’aurait laissé au sol. Peu après cet incident, Bennett entre en cure de désintoxication.
Le grand retour de Tony Bennett repose ensuite sur un mélange de ténacité, de stratégie et de fidélité à son style. Son fils Danny prend en main sa carrière en 1979 et organise son renouveau, notamment en lui permettant de retrouver Columbia Records. En 1986, The Art of Excellence devient son premier album classé depuis quatorze ans. Progressivement, Bennett s’impose à nouveau dans le paysage du divertissement musical, soutenu par les médias, les concerts et une image devenue à la fois classique et moderne.
Au début des années 1990, Columbia joue la carte de la nostalgie avec deux albums conceptuels : Perfectly Frank, hommage à Sinatra, puis Steppin’ Out, consacré à Fred Astaire. Les deux lui valent des Grammy Awards consécutifs dans la catégorie du meilleur album vocal pop traditionnel. Le clip du titre Steppin’ Out reçoit une forte diffusion sur MTV, jusqu’à pousser la chaîne à l’inviter dans sa série Unplugged. En 1994, l’enregistrement live issu de cette émission remporte le Grammy de l’album de l’année.

La vie sentimentale de Tony Bennett est presque aussi riche que sa discographie. En 1952, il épouse Patricia Beach, mère de ses deux fils, dont Danny, devenu plus tard son manager. Le couple divorce en 1969, après une liaison supposée avec l’actrice Sandra Grant, que Bennett épouse ensuite et avec qui il élève deux filles. Leur union dure jusqu’en 1979. Ce n’est qu’en 2007 qu’il se marie pour la troisième fois, avec Susan Crow, beaucoup plus jeune que lui.
Leur histoire a pourtant commencé bien avant cela. Selon le livre Just Getting Started, Susan Crow était à 19 ans présidente de son fan-club dans la baie de San Francisco lorsqu’elle demanda à rencontrer Bennett en coulisses. Touché par l’engagement d’une si jeune admiratrice, il l’invita à l’accompagner pour la soirée. Ce qui semble n’être qu’une rencontre charmante devient encore plus singulier quand on apprend que les parents de Susan étaient eux aussi admirateurs du chanteur : en 1966, ils assistent à un de ses concerts à San Francisco, posent avec lui pour une photo, et sa mère est alors enceinte… de Susan.

À partir de 1979, Danny Bennett prend en main la gestion de la carrière et des finances de son père. En 1990, l’artiste a remboursé ses dettes fiscales les plus lourdes, et la décennie suivante, marquée par son grand retour, lui permet d’atteindre une fortune estimée entre 15 et 20 millions de dollars. Son activité ne faiblit pas dans les vingt dernières années de sa vie : il continue à se produire sur scène et à enregistrer des albums de prestige.
Une partie importante de ce succès repose sur les duos. Entre 2002 et 2014, Tony Bennett enregistre quatre albums collaboratifs avec de grands noms de la musique, dont des projets complets avec k.d. lang et Lady Gaga. Tous sont certifiés or ou platine, avec des ventes dépassant respectivement 500 000 et un million d’exemplaires. Selon Celebrity Net Worth, sa fortune totale aurait atteint environ 200 millions de dollars.

Les difficultés liées à la drogue ont profondément marqué Bennett, mais elles n’ont pas éteint sa réflexion sur le sujet. En 2012, après la mort de Whitney Houston, il propose publiquement que les drogues soient légalisées afin que leur accès soit encadré par les médecins plutôt que par les trafiquants. Selon lui, cette approche aurait permis de mieux protéger les usagers face aux substances dangereuses.
Ses propos suscitent des critiques, mais aussi des soutiens, notamment de la part de Neill Franklin et Katharine Celentano, qui défendent une politique de légalisation élargie. Ils expliquent que la prohibition entretient une stigmatisation artificielle autour du traitement des addictions. Dans plusieurs pays européens, soulignent-ils, la question des drogues est davantage considérée comme un enjeu de santé publique que comme un problème purement criminel.

Au-delà de la musique, Tony Bennett s’est toujours exprimé sous son vrai nom, Anthony Benedetto, dans un autre domaine artistique : la peinture. Passionné par l’art depuis l’enfance, il en a fait une pratique quotidienne, y compris en tournée. Ses œuvres ont été réunies dans son premier livre, What My Heart Has Seen, publié en 1996.
Son travail pictural a été exposé dans plusieurs institutions et musées. Une toile représentant David Hockney fait partie de la collection permanente du Butler Institute of American Art, et certaines de ses œuvres sont conservées au National Arts Club ainsi qu’au Smithsonian’s American Art Museum. Il a également été sollicité pour des projets liés au Kentucky Derby et aux Nations unies. Enfin, ses peintures ont souvent servi à des campagnes de collecte de fonds de l’American Cancer Society, notamment sous forme de cartes de vœux.

Jusqu’au bout, Tony Bennett est resté un homme de travail et de discipline. Dans les années 2010, il enchaîne les concerts et noue une collaboration remarquée avec Lady Gaga. Mais en 2017, un diagnostic de maladie d’Alzheimer change la donne. L’information reste d’abord privée, et le chanteur continue comme il peut à monter sur scène. En 2021, cependant, malgré une voix toujours solide et une mémoire musicale intacte, son état physique ne lui permet plus de suivre le rythme des tournées.
Cette année-là, sa maladie devient publique et son fils Danny annonce la fin des concerts. Il explique qu’il s’agit d’une décision difficile, car son père reste un interprète capable, mais qu’elle répond aux recommandations des médecins. Après sa retraite, Bennett continue pourtant à répéter trois fois par semaine. Une manière, selon Danny, de rester fidèle à l’exigence qui a guidé toute sa vie : travailler sans relâche, encore et encore, comme on prépare une grande scène.
