L’histoire tragique de Toto : du succès à la désillusion

par Olivier
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L'histoire tragique de Toto : du succès à la désillusion
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L’histoire tragique de Toto : du succès à la désillusion

Dans l’univers du rock, Toto occupe une place à part. Le groupe n’est peut-être pas le plus mythique de l’histoire, mais son parcours reste singulier : formé par des musiciens de studio parmi les plus talentueux de leur époque, il a réuni des instrumentistes déjà chevronnés, capables de jouer sur des milliers d’enregistrements célèbres avant même de créer leurs propres chansons. Jeff Porcaro, Steve Porcaro, David Paich, Steve Lukather et les autres ont fini par transformer cette expertise en succès mondial, avec des titres devenus incontournables comme Hold the Line, Georgy Porgy, Africa et Rosanna. Grâce à ce dernier, Toto a remporté le prix du disque de l’année aux Grammy Awards de 1983, ainsi que celui de l’album de l’année pour Toto IV.

Mais la période faste du groupe a été courte. Derrière les tubes de rock et l’image d’un succès éclatant, l’histoire de Toto s’est rapidement remplie de tensions, de fractures internes et de drames personnels. Voici le récit long, étrange et souvent triste de Toto, un groupe de rock dont l’ascension a été aussi brillante que la suite fut tourmentée.

David Paich de Toto

Une fratrie au sein d’un groupe, c’est aussi une alchimie complexe. Dire de quelqu’un qu’il est « comme un frère » évoque souvent une relation forte et saine, mais cela oublie que les frères se disputent parfois plus violemment que quiconque. Dans un groupe de musique, cette dynamique peut devenir explosive : ego, direction artistique, choix des chansons, partage de la place centrale… Les tensions sont fréquentes, et lorsque la rivalité fraternelle s’ajoute aux luttes de pouvoir du milieu musical, l’équilibre devient fragile.

Jeff Porcaro, batteur et cofondateur de Toto, a rapidement invité son frère Steve Porcaro, claviériste, à rejoindre le groupe. Plus tard, après le départ du bassiste David Hungate en 1982, un autre Porcaro, Mike, a quitté son rôle occasionnel de musicien associé pour devenir bassiste à temps plein. Résultat : un mélange humain intense, propice aux frictions. Steve Porcaro a d’ailleurs confié que ses premières années dans Toto avaient été marquées par un sentiment d’être sous-estimé, et que lui et Jeff étaient souvent en conflit. Selon lui, Mike s’entendait avec les deux, mais lui et Jeff se heurtaient régulièrement, au point que l’ambiance familiale devenait parfois électrique.

Toto

Il existe quelques groupes qui ont connu un succès immense tout en suscitentant une forme étrange de rejet culturel. Ils vendent des millions d’albums, remplissent les salles, décrochent des récompenses majeures, et pourtant une partie du public ou des critiques les considère comme peu crédibles, trop lisses ou pas assez « cool ». Toto fait clairement partie de cette catégorie, au même titre que d’autres formations souvent controversées de la pop et du rock.

L’album Toto IV, paru en 1982, a donné naissance à deux des plus grands succès radiophoniques de l’histoire du rock : Rosanna et Africa, respectivement classés numéro 2 et numéro 1 du Billboard Hot 100. En 1983, l’industrie musicale a salué le groupe avec plusieurs Grammy Awards, dont ceux de l’album de l’année, du producteur de l’année et du disque de l’année pour Rosanna. Sur le papier, Toto semblait enfin obtenir la reconnaissance qu’il méritait. Dans les faits, les critiques restaient féroces. Certains journalistes ont attaqué le groupe avec une virulence marquée, allant jusqu’à qualifier Toto IV de musique artificielle et sans profondeur. Steve Lukather a même raconté que le groupe avait refusé la couverture de Rolling Stone, persuadé que le magazine voulait les descendre. Malgré son immense popularité, Toto n’a donc jamais vraiment pu savourer son triomphe.

Toto IV

Comme beaucoup de groupes de rock à la fin des années 1970 et au début des années 1980, Toto n’a pas été épargné par la culture de la cocaïne. Bobby Kimball, chanteur principal du groupe sur ses quatre premiers albums, représentait la voix la plus reconnaissable de cette période. Sa puissance vocale a marqué des titres comme Hold the Line et Rosanna, mais son rapport aux drogues a fini par fragiliser le groupe.

Steve Lukather a expliqué que Toto n’était pas le seul groupe à consommer de la cocaïne, mais que les excès de Kimball étaient devenus particulièrement problématiques. Selon Steve Porcaro, Bobby ne parvenait plus à chanter correctement, affectant les performances du groupe. En 1983, juste après l’apogée commerciale de Toto, Bobby Kimball a été renvoyé. Cette décision est intervenue au moment où il était également jugé pour une affaire remontant à 1981, dans laquelle il aurait vendu de la cocaïne à un policier infiltré. Une période sombre, à la hauteur du basculement tragique que vivait alors le groupe.

Bobby Kimball

Le décès de Jeff Porcaro reste l’un des événements les plus marquants de l’histoire de Toto. Peu de groupes sont dirigés par leur batteur, mais Jeff en était clairement le moteur. Il avait cofondé la formation et, selon Steve Lukather, il en était la véritable figure centrale. Sa mort brutale en août 1992, à seulement 38 ans, a bouleversé ses proches et le monde du rock.

Les premières informations ont évoqué un accident lié à une pulvérisation de pesticides dans son jardin, dans la vallée de San Fernando. Jeff Porcaro s’était senti mal en travaillant dehors, et lorsqu’il a été pris en charge, il ne respirait plus et n’avait plus de pouls. Transporté à l’hôpital, il a été déclaré mort peu après. Dans un premier temps, certaines autorités médicales ont attribué le décès à une crise cardiaque déclenchée par une réaction allergique aux pesticides inhalés.

Jeff Porcaro

Quelques semaines plus tard, l’autopsie officielle a toutefois livré une autre version. Le rapport du coroner du comté de Los Angeles a conclu à une maladie coronarienne obstructive, autrement dit un durcissement des artères, favorisé par une consommation prolongée de cocaïne. Les analyses n’ont révélé aucune trace de pesticide dans l’organisme, mais elles ont en revanche détecté de la cocaïne ainsi qu’une substance dérivée de cette drogue.

Steve Lukather a vivement contesté cette conclusion, dénonçant un traitement journalistique irresponsable. Selon lui, la quantité retrouvée était infime et ne pouvait expliquer à elle seule une telle issue. Il avançait plutôt l’hypothèse d’un problème cardiaque ancien, combiné à l’habitude de fumer, qui aurait facilité la pénétration des produits chimiques dans le corps du batteur. Le débat autour de sa mort a ainsi ajouté une couche de tristesse à une disparition déjà insondable.

Jeff Porcaro

Après son grand succès du début des années 1980, Toto a progressivement perdu sa place centrale dans le paysage musical. Comme tant d’artistes autrefois au sommet, le groupe est passé de la gloire à une forme d’oubli relatif, malgré une activité soutenue. Les goûts du public changent vite, et l’industrie musicale se montre souvent impitoyable avec ceux qu’elle a pourtant portés.

Pourtant, Toto ne s’est pas dissous immédiatement. Après Toto IV, le groupe a encore publié plusieurs albums studio et albums live pendant des décennies, restant actif jusqu’en 2008. À ce moment-là, Steve Lukather était le dernier membre d’origine encore présent. Il a expliqué plus tard que la séparation n’était pas due à un désaccord artistique, mais à une période personnelle extrêmement difficile. Il a parlé d’alcoolisme, de la perte de son mariage et de la maladie de sa mère, une accumulation de drames qui l’a forcé à faire une pause pour survivre. Il a ensuite raconté avoir arrêté de boire et entamé une thérapie, essayant de reprendre le contrôle de sa vie.

Steve Lukather

La voix de Bobby Kimball faisait partie intégrante du son de Toto. Après son éviction, le groupe a eu du mal à retrouver son élan. L’album Isolation, paru en 1984, n’a pas rencontré l’accueil espéré et n’a pas retrouvé l’impact massif de Toto IV. Remplacer un chanteur emblématique est toujours risqué, et le successeur immédiat de Kimball, Dennis « Fergie » Frederiksen, avait pourtant l’expérience nécessaire pour relever le défi.

Frederiksen avait déjà chanté dans plusieurs formations rock, mais son passage dans Toto a été bref. Il a quitté le groupe après Isolation, remplacé ensuite par Joseph Williams. Plus tard, en 2010, il a révélé souffrir d’un cancer inopérable, avant de mourir à 62 ans, moins de quatre ans plus tard. Son histoire rappelle à quel point l’héritage de Toto est aussi traversé par la fragilité humaine.

Fergie Frederiksen

Parmi les musiciens de Toto, Mike Porcaro a lui aussi connu un destin tragique. Après avoir rejoint officiellement le groupe en 1982, il est devenu un élément essentiel de la section rythmique, jouant de la basse sur scène et en studio pendant de nombreuses années. Son départ, en 2007, a été imposé par de graves problèmes de santé.

Tout a commencé par des engourdissements dans les doigts pendant qu’il jouait. Les médecins lui ont ensuite diagnostiqué une sclérose latérale amyotrophique, ou SLA, également connue sous le nom de maladie de Charcot. Cette affection neurodégénérative, progressive et mortelle, détruit peu à peu la capacité à parler, manger et respirer. Mike Porcaro a combattu la maladie avec courage pendant huit ans avant de mourir en 2015, à l’âge de 59 ans.

Mike Porcaro

Toto a traversé plus de quarante ans d’histoire, et cette longévité s’accompagne inévitablement de changements, de départs et de pertes. Dans le cas de Steve Porcaro, un autre coup dur est venu frapper l’entourage du groupe : il a dû subir l’ablation d’une tumeur au cerveau. Heureusement, la tumeur était bénigne, mais l’épreuve n’a pas été sans conséquence.

Selon Bobby Kimball, l’opération a laissé Steve Porcaro partiellement sourd de l’oreille gauche. Pour un musicien professionnel, dont le métier repose sur la précision de l’écoute et la finesse du son, une telle atteinte est particulièrement douloureuse. C’est une autre facette de la tragédie discrète qui accompagne l’histoire de Toto : même lorsque la vie est sauvée, elle laisse parfois des cicatrices profondes.

Steve Porcaro

Comme beaucoup de groupes de sa génération, Toto a fini par remonter sur scène avec une partie de sa formation classique. En 2015, Steve Lukather, David Paich, Steve Porcaro, David Hungate et d’autres collaborateurs se sont retrouvés pour une tournée autour de Toto XIV, premier album du groupe depuis neuf ans. Officiellement, il s’agissait d’accompagner ce nouveau disque ; en réalité, la raison était plus terre à terre et bien plus triste.

Le groupe avait été engagé dans une bataille juridique avec Sony au sujet de royalties impayées liées aux téléchargements numériques. Après expertise, Toto a poursuivi le label pour réclamer des dommages et intérêts, mais Sony a répliqué en contestant les sommes demandées. Au terme de plusieurs années de procédure, un juge a finalement estimé que le label ne devait rien au groupe. Pour Toto, cette défaite a renforcé la nécessité de repartir en tournée et de relancer une activité devenue indispensable.

Steve Lukather a résumé cette renaissance comme un disque « né du contentieux ». Selon lui, après les années de litige, les mauvais souvenirs liés à la gestion du groupe et les différentes tensions accumulées, Toto a décidé de transformer une situation négative en élan créatif. L’objectif n’était pas simplement de toucher un chèque, mais de faire aussi bon disque que possible avec toutes les ressources, l’expérience et le talent accumulés au fil des ans.

Toto en 2015

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