Un crâne complet, conservé depuis plus d’un demi-siècle au Muséum américain d’histoire naturelle à New York sous une étiquette générique, vient d’être ré-identifié comme celui d’Adelphailurus kansensis, un félin à dents de sabre primitif de la taille d’un puma qui vivait il y a environ cinq millions d’années. La description, publiée le 19 juin 2026 dans le Journal of Vertebrate Paleontology, livre pour la première fois la morphologie complète du crâne d’une espèce que les paléontologues ne connaissaient jusqu’ici que par des fragments de mâchoire.
Cinquante ans sous le mauvais nom
Le spécimen avait été rangé dans les collections du musée new-yorkais sous l’étiquette Pseudaelurus, un terme qui, dans la littérature paléontologique, sert souvent de catégorie par défaut pour classer les fossiles de félins non identifiés. « Pseudaelurus signifie « faux chat » et c’est une étiquette « poubelle » utilisée pour tout fossile qui ressemble à un chat sans avoir été clairement identifié », explique Narimane Chatar, postdoctorante à l’université de Californie à Berkeley et première autrice de l’étude.
C’est en parcourant les tiroirs du musée new-yorkais en 2022, avec un scanner de surface portable, que la chercheuse a remarqué le crâne, presque complet, accompagné d’un fragment de mandibule portant la denture entière. La pièce avait été extraite de la formation de Big Sandy, en Arizona. Intriguée par la complétude inhabituelle du spécimen, Chatar l’a scannée puis a repris l’analyse en 2025, en comparant le modèle numérique à ceux d’autres félins fossiles récoltés dans plusieurs musées.
Le chaînon manquant des félins à dents de sabre
L’Adelphailurus kansensis avait été décrit pour la première fois en 1934, à partir de fragments de mâchoire découverts en 1924 dans une carrière du Kansas — l’holotype est depuis conservé à l’université du Kansas. Quelques dents isolées étaient également connues dans ce même État. Le crâne retrouvé à l’AMNH, lui, provient d’un autre site, ce qui permet d’étendre géographiquement l’aire de répartition de l’espèce.
Surtout, la morphologie du crâne éclaire d’un jour nouveau l’évolution des canines chez les félins à dents de sabre. Chez A. kansensis, les canines supérieures sont courtes, mais aplaties latéralement, en forme de lame, et non rondes comme celles des lions ou des tigres actuels. Cette géométrie leur permettait déjà de trancher les chairs et de sectionner les artères des proies, mais sans la fragilité extrême des immenses crocs du Smilodon, qui atteignaient jusqu’à 18 centimètres chez Smilodon fatalis (fossile d’État de Californie), éteint il y a quelque 10 000 ans.
« Auparavant, quand on pensait aux félins à dents de sabre, on pensait « Smilodon » et c’est tout. On imaginait que toutes les espèces dotées d’une morphologie dentaire en lame chassaient comme Smilodon et se comportaient comme Smilodon », a déclaré Narimane Chatar à UC Berkeley News. « Nous commençons à voir une grande disparité au sein de ces animaux, et en particulier chez les taxons divergents précoces, comme Adelphailurus kansensis. »
Une lignée qui n’a jamais su faire marche arrière
Le travail de Chatar et de Jack Tseng, professeur de biologie intégrative à Berkeley, s’inscrit dans une théorie plus large : celle du « cliquet macro-évolutif ». Une fois qu’une lignée commence à allonger ses canines supérieures, elle ne revient jamais en arrière. « Nous n’avons jamais trouvé de lignée qui ait commencé à développer de longues canines supérieures puis se soit arrêtée et soit revenue à un état moins spécialisé ; une fois qu’un groupe commence, les crocs deviennent démesurés, puis le groupe s’éteint », résume Chatar.
Cette trajectoire s’observe dans quatre groupes indépendants qui ont produit des canines en lame au cours des 35 derniers millions d’années : les félidés (Smilodon, Homotherium, Homotherini), les Nimravidés, disparus il y a environ sept millions d’années, les Thylacosmilidés, marsupiaux sud-américains aux crocs à croissance continue, et quelques lignées apparentées. L’A. kansensis documente ainsi une étape ancienne de cette séquence évolutive, à un moment où les crocs étaient encore modestes mais déjà fonctionnellement tranchants.
Les tiroirs des musées, prochaine frontière
Au-delà du cas particulier, la découverte souligne le potentiel des collections existantes. « Cela souligne la nécessité de retourner dans ces vieilles collections et d’ouvrir chaque tiroir, un par un, et d’examiner ces spécimens, parce qu’il pourrait y avoir des fossiles extraordinaires comme celui-ci cachés quelque part, étiquetés « chat » ou « Pseudaelurus » ou autrement, qui n’attendent qu’à être décrits », souligne la chercheuse.
Les scientifiques ignorent encore la morphologie post-crânienne du félin : le squelette, le mode de locomotion et la stratégie de chasse restent à reconstituer. D’autres spécimens attendent peut-être dans les réserves d’une institution, rangés sous un nom qui ne leur appartient pas. Les techniques de numérisation 3D, qui permettent aujourd’hui de comparer un fossile à des centaines d’autres en quelques jours, rendent ces ré-identifications à la fois plus rapides et plus systématiques.
Sources
- Yasmin Anwar, « Newly identified fossil sheds light on evolutionary history of saber-toothed cats », UC Berkeley News, 22 juin 2026.
- Narimane Chatar & Z. Jack Tseng, « New material of Adelphailurus kansensis sheds light on the evolution of saber-toothed felids », Journal of Vertebrate Paleontology, DOI 10.1080/02724634.2026.2667939, publié en ligne le 19 juin 2026.
- Auriane Polge, « Mal étiqueté depuis 50 ans, ce fossile de félin à dents de sabre vieux de 5 millions d’années a enfin révélé sa véritable identité », Science & Vie, 1er juillet 2026.






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