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L’année 1970 ne ressemblait à aucune autre. Ces douze mois ont été marqués par l’extension de la guerre du Vietnam et les manifestations pacifistes qui l’ont accompagnée, par la mission Apollo 13, ainsi que par le tout premier Jour de la Terre. Dans le monde de la musique, 1970 est l’année de la disparition tragique de Janis Joplin et de la séparation historique des Beatles. Face à des bouleversements d’une telle rapidité, il n’est pas surprenant que de nombreux musiciens se soient tournés vers l’introspection, écrivant des chansons qui mettent à nu l’essence même de notre humanité.

Pour s’interroger sur les grandes questions de l’existence, certains artistes ont observé les mutations politiques et culturelles qui les entouraient, tandis que d’autres ont cherché l’espoir et le réconfort dans leurs relations personnelles. Ces deux approches se retrouvent dans des titres emblématiques : le puissant hymne anti-guerre d’Edwin Starr, « War », directement inspiré par le conflit vietnamien, côtoie ainsi « Bridge Over Troubled Water » de Simon & Garfunkel, une œuvre qui résonne en quiconque a déjà été soutenu par un proche dans les moments difficiles.
À travers une diversité de messages, de perspectives et d’artistes aux univers très variés, voici cinq chansons de 1970 qui proposent une réflexion profonde sur le sens de la vie.
Crosby, Stills, Nash & Young — Teach Your Children
Le supergroupe de folk rock Crosby, Stills, Nash & Young ouvre « Teach Your Children » en avertissant ses auditeurs de l’importance du message à venir : « Vous, qui êtes sur la route / Devez avoir un code pour guider votre vie ». Ce code ? Il est simple : « Enseignez bien à vos enfants ». Les couplets suivants ajoutent que les enfants devraient en faire de même : « Enseignez bien à vos parents ». Dans son autobiographie parue en 2013, Wild Life, Graham Nash explique avoir été inspiré par une célèbre photographie de Diane Arbus montrant un enfant au regard sombre, tenant une grenade en plastique dans Central Park. « Je me suis dit : ‘Si nous ne commençons pas à apprendre à nos enfants une meilleure façon d’interagir, l’humanité ne réussira jamais’ », a-t-il écrit.
Les auditeurs peuvent retenir le conseil de Nash et se rappeler que le sens de la vie réside dans le partage de la sagesse durement acquise, en particulier avec ses proches. Que l’on soit enfant, parent, ou les deux, chacun peut tirer profit de ce rappel à cultiver l’amour plutôt que la haine ou la violence.
Joni Mitchell — Big Yellow Taxi
Publiée sur son album de 1970 Ladies of the Canyon, la chanson « Big Yellow Taxi » de Joni Mitchell porte un message écologiste résumé dès sa phrase d’ouverture mémorable : « Ils ont pavé le paradis pour en faire un parking ». Les couplets suivants décrivent d’autres atteintes portées à la planète, notamment la destruction des arbres et l’utilisation de pesticides toxiques — des combats que les défenseurs de l’environnement mènent encore aujourd’hui. À la fin du titre, Joni Mitchell se tourne vers l’intime et compare la destruction de la Terre à la fin d’une relation amoureuse, demandant : « Ne semble-t-il pas toujours / Qu’on ne sait pas ce qu’on a avant de l’avoir perdu ? »
Si beaucoup peuvent se retrouver dans ce sentiment de manque lié à un amour perdu, la chanson reste un rappel percutant de notre devoir de prendre soin de notre planète. Le timing était parfait : le mouvement écologiste battait son plein en 1970, année qui a d’ailleurs vu naître le premier Jour de la Terre.
Edwin Starr — War
S’il n’a pas écrit « War », Edwin Starr en a fait un véritable succès. The Temptations l’avaient initialement intégrée à leur album de 1970 Psychedelic Shack, mais Berry Gordy, le fondateur de la Motown, refusait de la sortir en single, craignant que son message ouvertement politique n’écorne l’image du groupe. C’est alors qu’Edwin Starr, un autre artiste du label, s’est porté volontaire pour réenregistrer la chanson en y apportant sa propre touche, ponctuant sa version de cris emblématiques comme « Good God, y’all ! ». Ces interjections confèrent au titre, sorti en single plus tard en 1970, une urgence palpable. « J’ai posé comme condition de devoir l’enregistrer avec l’émotion qui me semblait juste », a confié le chanteur à la station Palace FM.
Bien que controversée, la version d’Edwin Starr s’est hissée à la première place des classements. Elle a fait écho auprès des manifestants et des sympathisants du mouvement anti-guerre, en particulier les étudiants. Quel que soit le conflit évoqué, « War » rappelle le prix exorbitant des combats. Les paroles décrivent la mort de soldats et de civils innocents, les mères pleurant leurs enfants tombés au front, ainsi que les blessures physiques et psychologiques qui frappent les vétérans. Le chanteur exhorte ainsi ses auditeurs à privilégier « la paix, l’amour et la compréhension » plutôt que la destruction.
Simon & Garfunkel — Bridge Over Troubled Water
Chanson titre du dernier album de Simon & Garfunkel, « Bridge Over Troubled Water » est une ode poignante à l’amitié et au soutien, portée par des paroles telles que : « Quand les larmes sont dans tes yeux / Je les sécherai toutes / Je suis de ton côté ». Lors d’un entretien accordé au magazine Goldmine en 2015, Paul Simon a expliqué que la chanson lui était venue d’un seul coup. « C’est l’une de ces chansons dont les gens disent qu’elle vous traverse », a-t-il détaillé.
Les paroles, sublimées par la voix angélique d’Art Garfunkel et des arrangements majestueux, donnent l’impression d’un message tombé du ciel. C’est une promesse d’être présent pour un être cher, quoi qu’il arrive — une sorte de version platonique du « pour le meilleur et pour le pire » des vœux de mariage (la chanson est d’ailleurs souvent jouée lors de noces). Le propos prend une dimension encore plus forte lorsque l’on sait à quel point le duo était en conflit lors de l’enregistrement. Leur collaboration musicale touchait à sa fin, les disputes étaient fréquentes, mais ils ont tout de même réussi à graver ensemble ce chef-d’œuvre absolu.
The Beatles — Let It Be
Deuxième single tiré de l’ultime album studio des Beatles, « Let It Be » délivre un message profondément rassurant : « Et quand la nuit est nuageuse / Il y a encore une lumière qui brille sur moi / Brille jusqu’à demain / Ainsi soit-il (Let it be) ». Bien que certains auditeurs associent la mention de « Mother Mary » à la Vierge Marie, Paul McCartney a précisé s’être inspiré d’un rêve mettant en scène sa propre mère, Mary, décédée lorsqu’il avait 14 ans. La perte est une composante inéluctable de l’existence, et le musicien a canalisé cette inspiration pour offrir une voie de guérison simple et cathartique à quiconque doit y faire face.
McCartney traversait une période de grande difficulté au moment de l’écriture : il devait gérer la séparation imminente des Beatles. Dans son livre de 2021, The Lyrics: 1956 to the Present, il est revenu en détail sur ce rêve. « Je me suis immédiatement senti apaisé, aimé et protégé », écrit-il, ajoutant : « Elle semblait comprendre que j’étais inquiet de ce qui se passait dans ma vie et de ce qui allait arriver, et elle m’a dit : ‘Tout ira bien. Laisse faire (Let it be)’. » Quiconque écoute cette chanson peut puiser dans ses vers réconfortants et comprendre la nécessité d’accepter, parfois, que nous n’avons que peu de prise sur les détours les plus cruels de la vie.
