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C’est une histoire qui commence sous un terrain de cricket, à l’est d’Édimbourg. En 2010, des archéologues mandatés pour une inspection de routine avant la construction d’un pavillon à Lewisvale Park, à Inveresk, mettent au jour des fragments de pierre sculptée. Personne, alors, ne mesure encore l’importance de ce qui vient d’être trouvé. Seize ans plus tard, les Musées nationaux d’Écosse lèvent le voile : ces fragments sont deux autels romains d’exception, vestiges du temple de Mithra le plus septentrional jamais identifié dans l’Empire romain.
Les deux pièces, uniques en Écosse et parmi les plus beaux exemples de sculpture de la Bretagne romaine, seront présentées au public pour la première fois à partir du 14 novembre 2026, dans le cadre de l’exposition Roman Scotland: Life on the Edge of Empire, au Musée national d’Écosse à Édimbourg.
Aux confins de l’Empire : une frontière réévaluée
Les autels d’Inveresk datent des années 140 après J.-C., sous le règne de l’empereur Antonin le Pieux. Rome, qui avait déjà tenté de s’implanter en Calédonie, lance une nouvelle offensive et construit le Mur d’Antonin, une ligne fortifiée reliant le Clyde au Forth, à travers la partie la plus étroite de l’Écosse. Le fort d’Inveresk, base d’approvisionnement côtière, devient alors une pièce maîtresse du dispositif romain au nord du Mur d’Hadrien.
Longtemps, l’idée dominante fut que le Mur d’Hadrien marquait la limite définitive de l’expansion romaine. Les autels d’Inveresk racontent une tout autre histoire : celle d’une présence militaire étendue, structurée, et spirituellement active bien au-delà de ce que l’on imaginait.
Mithra, le culte qui fascinait les soldats
Le culte de Mithra, d’origine perse, s’est répandu dans l’Empire romain à partir du Ier siècle. Religion à mystères, il était réservé aux hommes et structuré en grades d’initiation. Ses cérémonies se déroulaient dans des temples souterrains, les mithraea, souvent aménagés pour reproduire la grotte où Mithra aurait sacrifié le taureau primordial.
Le Dr Fraser Hunter, conservateur en chef de l’archéologie préhistorique et romaine aux Musées nationaux d’Écosse, souligne la portée de ce culte : « Le culte de Mithra représentait le triomphe du bien sur le mal et donnait aux soldats le sentiment que leur monde avait un sens et qu’il existait une vie après la mort. »
Dans les brumes de la Calédonie, à des semaines de marche de Rome, cette promesse de lumière et de sens devait résonner avec une intensité particulière.
L’autel de Sol : un visage fait pour briller dans l’obscurité
Le premier autel est dédié à Sol, le dieu Soleil. Sa particularité tient à une prouesse technique : le visage de la divinité, sculpté dans un grès beige et encadré d’un cercle, est percé au niveau des yeux, de la bouche et des six rayons de la couronne solaire. L’autel a été conçu pour être éclairé par l’arrière.
Dans la pénombre du mithraeum, la flamme d’une lampe à huile ou d’une torche traversait ces ouvertures : le dieu semblait alors s’illuminer de l’intérieur. « Dans l’obscurité du temple, on pouvait voir les rayons et les yeux du dieu Soleil vous fixer », a raconté Fraser Hunter.
L’autel porte également des reliefs représentant les quatre saisons sous les traits de divinités féminines — une méditation sur le passage du temps, motif central de la théologie mithraïque. Ce n’était pas seulement un objet de dévotion, mais une véritable mise en scène du sacré.
Le second autel : Mithra et les attributs d’Apollon
Le deuxième autel est consacré à Mithra lui-même. Il est orné de symboles associés à Apollon, autre divinité de la lumière — une lyre, un plectre, un griffon et deux corbeaux. Ces derniers sont des figures récurrentes dans l’iconographie mithraïque, souvent interprétés comme des messagers entre le monde visible et le monde invisible. L’association Mithra-Apollon-Sol signe un programme religieux cohérent où la lumière occupe une place centrale.
Gaius Cassius Flavianus : le centurion qui a laissé sa trace
Les deux autels portent une inscription abrégée : « G CAS FLA ». Les épigraphistes y reconnaissent Gaius Cassius Flavianus, un centurion légionnaire qui commandait vraisemblablement la garnison du fort d’Inveresk. C’est lui qui, depuis ce poste avancé aux limites du monde romain, a commandé ces monuments coûteux et spectaculaires pour honorer ses dieux.
On ignore presque tout de lui — son origine, son parcours, son destin. Mais son geste, figé dans la pierre, traverse les siècles.
Des couleurs sous la poussière
La restauration des autels, qui a nécessité la reconstruction de nombreux fragments et la stabilisation de la pierre, a révélé un détail inattendu : des traces de pigments. Les autels n’étaient pas de simples blocs de pierre brute. Ils étaient peints de couleurs vives — rouges, ocres, peut-être bleus et ors —, ce qui contredit l’image tenace d’une statuaire romaine uniformément blanche.
Dans leur état originel, ces monuments étaient aussi éclatants que le message qu’ils portaient.
Ce que ces pierres nous disent de nous
La force de cette découverte tient moins à sa rareté matérielle qu’à ce qu’elle révèle de la condition humaine aux frontières de l’Empire. Des hommes, loin de chez eux, confrontés à l’incertitude et à la violence latente de la frontière, ont bâti sous terre un espace où la lumière triomphait des ténèbres — au moins le temps d’un rituel.
L’archéologie confirme par ailleurs que le culte de Mithra était déjà solidement implanté dans l’armée romaine de Bretagne au milieu du IIe siècle, alors que l’essentiel des preuves disponibles datait jusqu’ici du IIIe siècle. Les autels d’Inveresk repoussent donc la chronologie et élargissent la carte du mithraïsme impérial.
Ils seront visibles au Musée national d’Écosse à compter du 14 novembre 2026. Près de deux mille ans après avoir été enfouis, le dieu à la couronne de rayons s’apprête à briller de nouveau.
Sources : Musées nationaux d’Écosse, The Independent, La Razón, The Scotsman, BBC Newsround, Ancient Origins, La Brújula Verde, El Universo.
