Little Richard : un regret qui en dit long
Pour bien comprendre la portée de ce regret, il suffit de mesurer l’influence de Little Richard sur la musique moderne. Après sa disparition en mai 2020, Rolling Stone l’a décrit comme « un père fondateur du rock & roll », dont les cris passionnés, le style flamboyant et la personnalité joyeuse et transgressive ont incarné l’esprit d’un nouvel art. Pourtant, tout au long de sa carrière, il a souvent été trahi par l’industrie qui aurait dû le protéger.

Dans un entretien repris par Jet en 1984, il confiait que son plus grand regret était « de ne pas avoir été assez éduqué pour me protéger des dirigeants de maisons de disques sans scrupules ». Se qualifiant lui-même « d’ignorant, vraiment analphabète », il expliquait qu’il se réjouissait d’être célèbre, mais qu’avec une meilleure éducation il aurait pu se défendre et préserver ses droits. Il déplorait notamment que sa musique continue d’être exploitée — citant, par exemple, une vidéo montrant Donald Duck reprenant « Tutti Frutti » — sans qu’il ait perçu les royalties correspondantes.
Pour tenter de récupérer ce qu’on lui devait, Little Richard a intenté une action en justice réclamant 112 millions de dollars à plusieurs sociétés musicales. Le traitement inéquitable dont il a souffert a été documenté par Forbes, qui rappelle que ses difficultés remontent au contrat de « Tutti Frutti », pour lequel Specialty Records lui avait versé « 50 dollars et un demi-cent par disque vendu ». Lorsque « Tutti Frutti » a atteint 500 000 exemplaires vendus, Little Richard n’avait perçu que 25 000 dollars.
Rémunérations forfaitaires = pas de redevances

Les contrats au forfait, largement répandus à l’époque, amputaient les artistes noirs de leurs droits futurs. Forbes relève que ces accords étaient « typiques pour les musiciens noirs de l’époque », alors que des artistes blancs touchaient souvent 3 à 5 % des ventes. Payés une somme fixe, les artistes perdaient le bénéfice des redevances lorsque d’autres interprètes enregistraient leurs titres ; les labels prenaient alors en charge les droits, mais les revenus pouvaient finir dans les poches des dirigeants.
Un phénomène courant fut la reprise par des chanteurs blancs de succès originellement enregistrés par des artistes noirs. Pat Boone, par exemple, a proposé des versions plus lisses de « Tutti Frutti » et de « Long Tall Sally », rendant ces titres plus acceptables pour certains publics. Comme le disait Little Richard : « Les gamins blancs voulaient la mienne, parce qu’elle était brute et réelle, et Pat Boone avait une version douce. Alors les gamins blancs mettaient la mienne dans le tiroir et posaient la sienne sur la commode. J’étais en colère. »
Sa plainte de 112 millions de dollars contre Specialty Records a finalement été réglée à l’amiable pour un montant non divulgué. Dans les années 1980, Michael Jackson a acquis le catalogue de Specialty, ce qui a permis d’accéder aux enregistrements de Little Richard et d’autres artistes de la maison.
- Contrats au forfait et pertes de redevances
- Pratiques discriminatoires envers les artistes noirs
- Reprises par des artistes blancs réduisant la visibilité et les revenus des originaux
- Actions en justice pour tenter de recouvrer des droits non perçus
En tenant compte de ces éléments, le regret exprimé par Little Richard — celui de ne pas avoir été mieux instruit pour se protéger — éclaire les mécanismes économiques et raciaux qui ont façonné l’industrie musicale de son époque, et rappelle l’importance de la connaissance juridique et financière pour les créateurs.
