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Il est indéniable que « Piano Man » et « She’s Always a Woman » comptent parmi les titres les plus célèbres de Billy Joel dans les années 1970. Ces monuments de la culture pop figurent sans doute dans le top cinq personnel de nombreux auditeurs de l’époque. Pourtant, cela n’en fait pas nécessairement ses meilleures compositions. Pour découvrir les œuvres que les véritables admirateurs considèrent comme l’apogée de sa première décennie, il faut creuser au-delà de ses succès les plus commerciaux.

La force de Billy Joel réside dans son talent exceptionnel de conteur. Ses morceaux vont bien au-delà des simples refrains accrocheurs. Certaines des œuvres les plus abouties de tout son catalogue ont vu le jour au cours de la décennie qui l’a propulsé sur le devant de la scène. Ces chansons témoignent d’une maturité remarquable pour un auteur-compositeur qui cherchait encore à s’imposer dans l’industrie musicale. Des décennies plus tard, elles conservent leur pouvoir émotionnel et leur résonance intacts.
Les meilleures chansons de cette époque se distinguent par des textes brillants et une narration qui suscite une émotion inattendue. Si tout le monde peut fredonner « My Life », avoir les larmes aux yeux en écoutant « Honesty » ou « Vienna » prouve l’étendue du génie de l’artiste. Sélectionner l’élite de sa production des années 70 n’est pas une mince affaire, mais certains joyaux se démarquent incontestablement.
Scenes From an Italian Restaurant
Il n’y a probablement pas de mélodie plus nostalgique dans le répertoire de Billy Joel que cette douce évocation du passé. L’histoire de Brenda et Eddie dépeint une romance adolescente américaine insouciante qui se transforme en un mariage brisé, avec des détails qui ancrent profondément le récit dans les années 70. L’inspiration de cette chanson lui est venue lors d’une réunion d’anciens élèves, dix ans après le lycée, en revoyant un garçon qu’il idolâtrait autrefois et qui avait perdu de sa superbe.
Les paroles nous entraînent dans un récit en trois actes dont la mélancolie s’accentue à chaque écoute. L’introduction au piano, évoquant l’atmosphère feutrée de « notre restaurant italien », pose immédiatement le décor. Il est difficile de savoir s’il s’agit de Brenda et Eddie se retrouvant après leur divorce, ou de vieux amis réunis pour ressasser le destin de ce couple en apparence parfait. Un passage rock and roll plus enjoué vient ensuite souligner leur passé plein d’illusions. Lorsque le chanteur déclare que le roi et la reine sont retournés sur leurs terres, mais qu’on ne peut jamais vraiment y retourner, l’auditeur comprend qu’il n’y a pas de fin heureuse. La mélodie initiale revient alors avec force, accompagnée d’un saxophone plaintif, avant que le narrateur ne laisse une invitation ouverte : se retrouver n’importe quand à ce fameux restaurant italien. Frissons garantis.
Vienna
Qui aurait cru qu’un jeune artiste fougueux en pleine ascension écrirait une chanson aussi philosophique sur l’importance de s’accorder du répit ? Avec « Vienna », titre issu de son album emblématique « The Stranger », Billy Joel s’inspire d’un voyage en Autriche pour rendre visite à son père. Il y explore la vitesse à laquelle la vie défile, reprenant les conseils paternels l’invitant à savourer chaque étape de son existence.
L’introduction au piano est un clin d’œil à l’importance culturelle de Vienne, véritable berceau des compositeurs classiques. Le morceau bascule ensuite dans une balade aux accents blues, digne de la Tin Pan Alley, où le narrateur conseille un jeune homme destiné à s’épuiser trop vite. Au milieu du titre, un habile solo d’accordéon rappelle les musiciens de rue européens et fait écho à l’élégante introduction. Le refrain final se termine par ce rappel poignant : « Quand réaliseras-tu que Vienne t’attend ? », avant que le piano ne revienne pour une conclusion tout en douceur.
Au fil des ans, de nombreux auditeurs ont pris cette chanson pour un simple hommage à la ville européenne. La ville de Vienne elle-même célèbre ce titre sur son site culturel. C’est un véritable tour de force pour Billy Joel, d’autant que la ville sert ici de métaphore pour un accomplissement lointain qui sera là quand le moment sera venu. Les jeunes générations se sont d’ailleurs approprié ce titre, en faisant l’une des chansons les plus écoutées de l’artiste en streaming.
The Entertainer
Il n’a pas fallu longtemps à Billy Joel pour comprendre le cirque dans lequel il avait mis les pieds en signant avec une grande maison de disques. Tirée de l’album « Streetlife Serenade » (1974), « The Entertainer » dissèque sans pitié les coulisses peu reluisantes de l’industrie musicale. Elle dresse le portrait d’un artiste devenu la machine à sous de cadres cyniques et de promoteurs mielleux, tous avides d’une part du gâteau. C’est un poème à cœur ouvert, sans retenue, livré avec une allégresse presque diabolique.
Le titre associe l’une des mélodies les plus entraînantes de l’artiste à ses paroles les plus cinglantes. Les couplets s’ouvrent invariablement sur la phrase « Je suis l’artiste », suivie d’un mélange des bons et des mauvais côtés d’un succès stratosphérique. Le texte évoque le sexe, la richesse et les compromis qu’un créateur doit accepter pour la célébrité. Ces images illustrent la nature éphémère et capricieuse de la gloire, une ironie mordante quand on connaît aujourd’hui la fortune de Billy Joel et l’incroyable longévité de sa carrière.
Par coïncidence, ce titre est sorti la même année que le morceau instrumental « The Entertainer » de Marvin Hamlisch, thème du film « L’Arnaque », qui a atteint la troisième place du Billboard Hot 100. La chanson de Billy Joel s’est hissée à une honorable 34e place, mais elle a laissé une empreinte indélébile chez ses fans de la première heure. Il faut parfois plusieurs écoutes pour réaliser que cette chanson ne comporte aucun refrain, preuve qu’une composition aussi fluide et aboutie n’en a tout simplement pas besoin.
Captain Jack
Quand tous les autres thèmes du rock and roll s’épuisent, écrire sur les excès de substances reste un classique. « Captain Jack » prend la forme d’un drame musical poignardant, centré sur un jeune de banlieue paumé qui s’enfonce encore plus à cause de sa drogue de prédilection. Les couplets mélancoliques décrivent un individu qui semble avoir tout ce dont il a besoin, mais qui continue inlassablement de chercher autre chose. Lorsque le refrain fait chanter que le fameux Captain Jack va vous faire planer ce soir, la musique s’emballe, offrant une envolée mélodique puissante.
Mais qui est exactement ce Captain Jack ? Certains l’ont confondu avec le whiskey Jack Daniels ou y ont vu une métaphore pour des drogues dures. Comme l’explique l’artiste lui-même, Captain Jack était en réalité un dealer qui sévissait à Long Island, là où il a grandi. Il a précisé qu’il ne visait aucune drogue en particulier, mais plutôt tout ce que les gens prenaient pour fuir la réalité.
Au-delà d’être l’une de ses chansons les mieux écrites et les plus appréciées, « Captain Jack » a également servi de tremplin fulgurant à sa carrière. En 1972, lorsqu’une radio de Philadelphie a commencé à diffuser un enregistrement live du titre, celui-ci a attiré l’attention de Columbia Records, permettant à Billy Joel de décrocher un contrat avec l’emblématique Clive Davis.
Honesty
Lorsque le « Piano Man » s’attaque aux ballades déchirantes, le résultat ressemble souvent à un chapitre douloureux de sa propre vie. Dans sa poignante chanson d’amour « Honesty », il déplore la difficulté de trouver une personne sincère dans un monde fait de superficialité et de faux-semblants. C’est un joyau d’écriture qui ne reçoit pas toujours l’attention accordée à ses plus grands succès, à tort.
Le morceau débute innocemment, sur des accords de piano intenses, l’artiste réfléchissant à la facilité de trouver quelqu’un avec qui être. Puis, le refrain en mineur éclate, poussant la voix du chanteur dans les aigus. Il y révèle que tout le monde est si faux, et exige l’honnêteté de la part de son partenaire. Ce basculement donne des frissons et tient l’auditeur en haleine. Billy Joel confie que n’importe qui peut le réconforter avec des promesses, mais que ce qui lui manque profondément, c’est quelqu’un avec qui partager la vérité.
La chanson s’est hissée dans le Top 40 du Billboard en 1979, atteignant la 24e place, soit un cran plus haut que « Piano Man » cinq ans plus tôt. Lors d’une interview avec Howard Stern, Billy Joel a raconté que les paroles lui sont venues alors qu’il était en studio avec son groupe. Il tenait la mélodie mais manquait de mots. Il a trouvé que le mot « honesty » s’intégrait parfaitement à la musique. Le reste appartient à l’histoire : un classique bouleversant que les fervents admirateurs considèrent comme l’une de ses œuvres les plus authentiques.
