Sommaire

Les tubes des années 1990 dont on se souvient le plus affectueusement aujourd’hui sont ceux qui ont fait bouger les lignes, élargissant notre conception de la bonne musique pop, ou tout simplement ceux qui ont fait chanter et danser les foules. Cette décennie fut celle de Boyz II Men, TLC, 2Pac, Garth Brooks et Nirvana. Cependant, les maisons de disques ont également propulsé des artistes consensuels et lisses, dont beaucoup traînaient déjà dans l’industrie depuis les années 1980.
Ces morceaux ont saturé les ondes et les chaînes musicales avec leur banalité, à tel point qu’ils n’ont eu d’autre choix que de se hisser à la première place des classements. Ces succès incontournables de l’époque constituent pourtant les pires numéros un des années 90. Ce sont des titres qui n’ont laissé aucune empreinte culturelle après leur brève ascension, que l’on juge ennuyeux et qui ne représentent en rien la musique novatrice de cette période. Voici les cinq pires succès numéro un sortis entre 1990 et 1999.
Extreme — More Than Words
Le titre « More Than Words » du groupe Extreme cache de multiples facettes, ce qui en fait une chanson particulièrement troublante. À la première écoute, cela ressemble à une chanson d’amour douce, enjouée et sans grande conséquence. Le groupe n’a besoin que d’une guitare acoustique et de deux voix masculines harmonieuses pour chanter que leur amour est trop complexe pour être décrit par de simples mots humains. Mais le véritable sens du morceau est tout autre.
Il ne faut pas oublier que ce tube de 1991 est l’œuvre d’Extreme, un groupe dont le nom jure de façon comique avec la douceur de cette ballade, puisqu’il s’agissait habituellement d’une formation de hair-metal rapide, bruyante et agaçante. Si leur manque de finesse musicale ne transparaît pas ici, leur arrogance et leur sexualité égoïste sont bien présentes. Le narrateur, incarné par le chanteur Gary Cherone, estime que « je t’aime » est une phrase vide de sens et que les actes valent mieux que les mots. En résumé, la personne à qui s’adresse la chanson ferait mieux de passer à l’acte et de se taire. Jouée à d’innombrables mariages dans les années 90, cette piste est en réalité un rejet élaboré des sentiments et une tentative de coercition intime déguisée en tendre ballade folk.
Bryan Adams, Rod Stewart et Sting — All for Love
Combien de rock stars blondes, à la voix éraillée et autrefois rebelles faut-il pour chanter un titre composé uniquement de clichés et de rimes faciles, écrit à la hâte pour promouvoir le remake d’un film oubliable ? La réponse est trois : Bryan Adams, Rod Stewart et Sting, réunis sur le tube numéro un de 1994, « All for Love ».
Après le succès monumental de son titre pour le blockbuster de 1991, « Robin des Bois : Prince des Voleurs », Bryan Adams a été de nouveau sollicité par Hollywood pour une autre aventure médiévale : une adaptation des « Trois Mousquetaires ». Mais la foudre n’a pas frappé deux fois, même en faisant appel à deux autres anciens rockeurs innovants reconvertis dans le soft-rock de facilité. L’idée est de les présenter comme les trois mousquetaires du soft-rock, en reprenant la seule chose que tout le monde retient de l’histoire : la devise « un pour tous, tous pour un ». Ce n’est qu’une phrase d’accroche vide de sens parmi tant d’autres dans cette chanson, qui enchaîne les déclarations d’amour fades semblant avoir été entendues dans d’autres morceaux plutôt que vécues. Ironie du sort, lorsque ces chanteurs entonnent le titre du morceau, la prononciation laisse presque entendre « awful love » (un amour affreux).
Michael Bolton — When a Man Loves a Woman
Il y a des moments où écouter les envolées vocales de Michael Bolton peut sembler physiquement douloureux. S’attaquer à une chanson d’amour emblématique des années 60, l’une des ballades les plus touchantes et profondes de tous les temps, n’arrange rien. La version originale de « When A Man Loves A Woman » fut un immense succès pour Percy Sledge en 1966, débordant de cœur et d’émotion. Le numéro un de Michael Bolton en 1991, en revanche, manque cruellement d’âme. Il semble avoir été conçu pour être diffusé doucement en fond sonore dans les salles d’attente ou les supermarchés.
Au moins, le chanteur n’essaie pas de s’approprier la culture R&B. Il plonge plutôt avec assurance dans un autre genre musical initié par les Afro-Américains : le blues. C’est tout simplement la mauvaise approche pour une œuvre aussi complexe et sincère. Toutes les touches de blues basiques et attendues sont ici curieusement rebondissantes et si peu convaincantes qu’elles ressemblent moins à un hommage aux influences supposées de Michael Bolton qu’à la bande-son d’une publicité pour de la bière des années 90.
Barenaked Ladies — One Week
Il est assez amusant de constater que « One Week » a passé exactement une semaine à la première place du Billboard américain en 1998. Bien que cela soit approprié au titre, c’est déjà une semaine de trop pour ce morceau de nerd-rock fastidieux, loufoque et chantant. « One Week » est une chanson en conflit avec elle-même. Le co-leader Steven Page y chante des couplets vaguement sexistes sur une relation en ruine avec une partenaire instable, avant de céder la place à son acolyte Ed Robertson.
Ce dernier se lance dans de longs couplets décousus, mélangeant un flot de pensées continu à une sorte de rap freestyle. Sauf qu’il ne s’agit pas vraiment de rap, car il n’y a aucun rythme : Ed Robertson essaie simplement de caser autant de mots que possible avant de manquer de temps à chaque ligne. La satisfaction personnelle des musiciens est palpable. On peut presque entendre leurs sourires narquois alors qu’ils enchaînent les rimes insipides et les absurdités totales. C’est un peu comme la leçon de jeu de mots de Beck sur « Loser », mais sans le côté cool ou le mélange des genres, ou encore comme la fresque historique de Billy Joel « We Didn’t Start the Fire », mais sans aucun but.
Will Smith avec Dru Hill et Kool Moe Dee — Wild Wild West
Will Smith était omniprésent à la fin des années 1990. Il jouait dans des blockbusters estivaux qu’il promouvait avec une chanson rap associée, rappelant l’époque de son duo hip-hop DJ Jazzy Jeff and the Fresh Prince. Ces titres envahissaient les stations de radio nationales et toutes les grandes chaînes de clips musicaux, créant le buzz pour ses films de manière un peu racoleuse tout en lui permettant de garder un pied dans le monde du rap. Le fond de cette tendance fut sans conteste « Wild Wild West » et sa chanson thème éponyme.
Ce film d’action comique, basé sur la série télévisée western des années 60 et éreinté par la critique, est un fouillis surchargé impliquant toutes sortes de gadgets steampunk farfelus et un diabolique assassin présidentiel. Tout cela est détaillé dans le titre de Will Smith, une production pompeuse, surchargée et inutilement prétentieuse. Le morceau utilise allègrement un sample du « I Wish » de Stevie Wonder, intègre le groupe R&B Dru Hill hurlant dans les chœurs, et fait revenir Kool Moe Dee reprenant le riff vocal de son propre succès rap des années 80. Il n’y a rien d’original dans la chanson « Wild Wild West », qui s’avère encore plus brouillonne que le film auquel elle est rattachée.
Il est curieux que quelqu’un ait eu envie d’écouter ce titre en 1999, tant il est incapable d’exister indépendamment d’un film impopulaire. S’il a atteint la première place, c’est très probablement grâce au matraquage radiophonique intensif imposé par la maison de disques.
