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Tout au long du film A Beautiful Day in the Neighborhood, la frontière entre la réalité et la fiction se brouille pour mieux raconter l’influence de Fred Rogers, incarné par Tom Hanks. Le long-métrage s’attache à explorer la relation entre Mister Rogers et un journaliste amer, Lloyd Vogel, et à montrer comment une seule rencontre peut transformer une vision du monde. Mais derrière cette fresque émotive, plusieurs éléments ont été réinventés, condensés ou déplacés pour servir le récit.
Voici donc les principales libertés prises par A Beautiful Day in the Neighborhood, un film qui préfère parfois l’émotion à l’exactitude historique.
Tout ce que A Beautiful Day in the Neighborhood vous a fait croire
Un bon film inspiré de faits réels donne chair à des noms connus et les rend étonnamment humains. A Beautiful Day in the Neighborhood appartient à cette catégorie : il s’intéresse à la vie de Fred Rogers, figure familière pour des générations de téléspectateurs grâce à Mister Rogers’ Neighborhood. L’homme enseignait que reconnaître ses émotions est essentiel, mais que la bienveillance envers les autres l’est encore davantage.
Le film n’est pas tant un biopic qu’une réflexion sur la manière dont la bonté de Fred Rogers peut modifier une vie, ici celle d’un écrivain blessé et désabusé. Pour raconter cela, la réalisatrice Marielle Heller et les scénaristes Micah Fitzerman-Blue et Noah Harpster ont pris certaines libertés avec les faits. Voici plusieurs moments où A Beautiful Day in the Neighborhood s’éloigne sensiblement de la vérité.
Lloyd Vogel n’existe pas dans la vraie vie
Sans doute la plus grande liberté prise par A Beautiful Day in the Neighborhood concerne Lloyd Vogel, le journaliste interprété par Matthew Rhys. Ce personnage n’a jamais existé sous ce nom. Le film s’inspire d’un article publié en 1998 dans Esquire, intitulé « Can You Say … Hero? », signé Tom Junod.
Les scénaristes ont tellement modifié, amplifié ou inventé des éléments de personnage et d’intrigue que Junod a demandé aux auteurs du film de donner un autre nom au journaliste principal inspiré de lui. Il ne voulait pas que le public pense que les situations gênantes vécues par son personnage, ou par sa famille, lui étaient réellement arrivées. En outre, le parcours professionnel de Lloyd Vogel ne correspond pas exactement à celui de Tom Junod : dans le film, l’action se situe surtout en 1998 et Vogel remet le National Magazine Award annuel, un honneur réservé au lauréat de l’année précédente. Junod, lui, n’avait pas reçu ce prix en 1997, mais en 1995 et 1996.
Le journaliste au centre du film n’était pas aussi colérique
Beaucoup de films reposent sur une transformation : un personnage change au fil des épreuves et devient quelqu’un d’autre. A Beautiful Day in the Neighborhood suit ce schéma en montrant Lloyd Vogel passer d’un homme cynique et en colère à un jeune père plus patient, plus ouvert, grâce aux leçons tirées de sa rencontre avec Mister Rogers.
L’histoire est touchante, mais le film accentue fortement la dureté du personnage au départ. Lloyd Vogel n’est qu’une version romancée de Tom Junod, et les deux hommes diffèrent profondément. Dans le film, son rédacteur en chef l’envoie interviewer Mister Rogers pour l’obliger à s’assouplir, comme s’il s’agissait d’un journaliste habitué aux coups bas. Junod, en réalité, n’était pas ce type de figure dure et cynique. Comme il l’écrivait dans The Atlantic, son travail sur Fred Rogers a été confié à cause du contraste amusant entre sa réputation de journaliste incisif et le fait de devoir écrire sur « l’homme le plus gentil du monde ».
Le journaliste n’avait pas de petit garçon
Avec son décor attachant issu de Mister Rogers’ Neighborhood et son exploration d’une icône de la télévision, A Beautiful Day in the Neighborhood parle aussi, en arrière-plan, de paternité et de blessures familiales. Au début du film, Lloyd Vogel vient d’accueillir la naissance d’un fils avec sa femme Andrea, interprétée par Susan Kelechi Watson. Son malaise face à sa nouvelle vie familiale s’explique rapidement : il porte une rancœur profonde envers son père, qui a trompé sa mère mourante avant d’abandonner la famille.
Cette situation ne correspond pas à celle de Tom Junod. Lorsque celui-ci a rencontré Fred Rogers, sa femme Janet n’avait pas mis au monde un petit garçon. Le couple n’avait pas d’enfant, et ses échanges avec Rogers ont plutôt aidé Junod à croire en lui-même au point de poursuivre pleinement une adoption, celle d’une petite fille.
La relation entre le journaliste et son père était moins tendue
Le cœur dramatique du film repose sur la capacité de Mister Rogers à amener Lloyd Vogel à se réconcilier avec son père mourant avant qu’il ne soit trop tard. Ce père, Jerry Vogel, joué par Chris Cooper, est presque entièrement une création de cinéma.
Le personnage trouve bien un écho lointain dans la vie de Tom Junod, mais son père réel, Lou Junod, ne ressemblait à Jerry Vogel que de manière très générale. Junod a lui-même reconnu que son père était certes un philanderer porté sur l’alcool, mais il a aussi ajouté qu’il l’avait idolâtré malgré les avertissements de sa mère et qu’il ne l’avait jamais rejeté. L’angle du fils brouillé avec son père n’était donc pas une réalité vécue. De la même façon, Tom Junod n’a jamais frappé son propre père, contrairement à ce que montre le film. Il a même précisé : « Je ne me suis pas battu avec mon père au mariage de ma sœur. Ma sœur n’a pas eu de mariage. »
Cette phrase sur la souffrance a été dite à quelqu’un d’autre
Parmi les scènes les plus fortes de A Beautiful Day in the Neighborhood, il y a celle où Fred Rogers rend visite au père de Lloyd, Jerry, alors que celui-ci est mourant. Ce moment est essentiel pour les trois grands personnages : il fait basculer la relation père-fils vers l’apaisement, tout en révélant la bonté et le désintéressement de Mister Rogers.
L’intensité émotionnelle est réelle, mais pas les faits. Rogers n’a jamais rendu visite à Lou Junod sur son lit de mort, ce qui signifie que la tarte appétissante qu’il apporte dans la scène relève elle aussi de la fiction. En revanche, une phrase du passage s’enracine bien dans le réel. Quand Rogers demande à Jerry de prier pour lui et que Jerry lui demande pourquoi, il répond : « Quelqu’un qui souffre autant doit être très proche de Dieu. » C’est, en substance, ce que le vrai Fred Rogers avait déjà confié à un jeune garçon atteint de paralysie cérébrale, épisode qu’il évoque dans l’article de Esquire à l’origine du film.
Le moment de silence a bien eu lieu… à la télévision
A Beautiful Day in the Neighborhood suit l’évolution de Lloyd Vogel, qui passe du scepticisme à une forme d’ouverture du cœur. Un tournant majeur intervient lorsqu’il interviewe Fred Rogers dans un restaurant. Mister Rogers lui demande alors de prendre un moment de silence, précisément dix secondes, afin de penser « aux personnes qui nous ont aimés jusqu’à nous faire devenir ce que nous sommes ».
Ce geste a bien existé, et devant un public nombreux, mais pas dans le contexte montré au cinéma. En 1997, Fred Rogers a reçu un prix pour l’ensemble de sa carrière lors des Daytime Emmy Awards 1997. Après avoir remercié l’assistance — composée de professionnels de la télévision déjà debout pour l’applaudir — il a demandé un moment de calme, rappelant que chacun devait penser, pendant dix secondes, aux personnes qui l’avaient aidé à devenir lui-même.
L’épisode de la tente s’est produit des années plus tôt
A Beautiful Day in the Neighborhood n’est pas une biographie complète de Mister Rogers. Le documentaire Won’t You Be My Neighbor? remplit plutôt ce rôle. Le film s’intéresse surtout à l’effet de sa bonté sur un homme, mais aussi au public adulte qui a grandi avec Mister Rogers’ Neighborhood.
L’une des scènes emblématiques montre Lloyd Vogel assistant à l’enregistrement d’un épisode. Fred Rogers tente d’assembler une petite tente dans le décor extérieur de son émission, sans y parvenir. Lorsqu’on lui propose de recommencer avec une autre prise, il refuse, estimant qu’il est important que les enfants comprennent que tout ne se passe pas toujours comme prévu, même pour les adultes.
Fred Rogers a bien échoué à monter une tente sur le plateau de Mister Rogers’ Neighborhood, mais cela s’est produit en 1975, bien avant l’article de Tom Junod qui a inspiré le film. Ce n’était peut-être pas l’incident le plus spectaculaire de l’histoire de la télévision pour enfants, mais le message qu’il transmettait aux jeunes spectateurs était, lui, profondément marquant.
Mister Rogers était bien plus religieux que le film ne le laisse entendre
Pour son engagement constant envers la gentillesse, la bonté et l’attention portée aux enfants, Fred Rogers est admiré à juste titre. Beaucoup ont même l’impression qu’il incarnait une sorte de saint laïque. Le film A Beautiful Day in the Neighborhood aborde brièvement cette idée lorsque Joanne Rogers, interprétée par Maryanne Plunkett, rappelle que le considérer comme un saint rend son message inaccessible.
Cette remarque souligne justement son humanité, peut-être au cœur même de son message, mais elle masque un aspect important de sa vie que le film développe à peine. Fred Rogers était un homme profondément croyant. Ordonné pasteur presbytérien, il a nourri sa personnalité, son image publique et le message de son émission à partir de sa foi chrétienne et de sa conviction durable qu’il fallait répandre l’amour. Il était presque un saint laïque à la télévision, mais aussi un homme de religion, et cette dimension essentielle mérite d’être rappelée.
Le végétarisme de Mister Rogers n’a jamais été évoqué avec le vrai journaliste
Tom Hanks rend Fred Rogers d’une douceur remarquable dans A Beautiful Day in the Neighborhood. Le film et son matériau d’origine, l’article de Tom Junod dans Esquire, rappellent tous deux que le personnage télévisé et l’homme réel ne faisaient qu’un : Fred Rogers était aussi doux dans la vie qu’à l’écran.
Cette douceur allait loin. Comme Joanne Rogers l’explique à Lloyd Vogel dans le film, son mari détestait faire du mal, y compris aux animaux. C’est vrai : le Fred Rogers réel avait adopté un régime végétarien dans les années 1970, à une époque où renoncer à la viande relevait presque d’un geste radical. Son explication, reprise dans le film, est qu’il refusait de « manger quoi que ce soit qui ait une mère ».
On raconte que Rogers répétait souvent cette phrase lorsqu’on lui demandait pourquoi il préférait une salade à un steak, même s’il ne l’a pas dite à Tom Junod dans l’article à l’origine du film. Et s’il l’avait fait, Junod l’aurait sans doute retenue tant elle résume parfaitement la délicatesse de Fred Rogers. Ainsi, A Beautiful Day in the Neighborhood s’autorise plusieurs écarts avec les faits, mais conserve l’essentiel : l’étrange pouvoir de la bonté, et la trace durable qu’elle laisse dans la culture populaire.
