Monument de Yonaguni : la pyramide engloutie qui pourrait réécrire l’histoire de l’humanité

par Olivier
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Plongeur explorant les terrasses de grès du Monument de Yonaguni dans les eaux cristallines au large de l'île de Yonaguni, Japon

En 1986, Kihachiro Aratake, moniteur de plongée japonais, explorait les fonds marins au large de l’île de Yonaguni, à la recherche de nouveaux sites pour ses clients. Ce qu’il découvrit par 25 mètres de fond le laissa sans voix : une structure colossale de grès, aux allures de pyramide à degrés, hérissée de terrasses, d’escaliers et d’arêtes si rectilignes qu’elles semblaient avoir été taillées de main d’homme. Presque quarante ans plus tard, le débat fait toujours rage.

Surnommé l’« Atlantide japonaise », le Monument de Yonaguni est devenu l’un des grands casse-tête de l’archéologie et de la géologie contemporaines. S’agit-il des vestiges d’une cité engloutie, antérieure aux pyramides d’Égypte, ou simplement d’un caprice géologique façonné par les séismes et l’érosion marine ? Les scientifiques, loin d’être unanimes, continuent de s’affronter.

Une pyramide sous le Pacifique

Le monument mesure environ 50 mètres de long sur 20 mètres de large, pour une hauteur avoisinant les 27 mètres. Il repose à une centaine de kilomètres à l’est de Taïwan, au large du cap Arakawabana, à la pointe sud de Yonaguni — l’île la plus occidentale de l’archipel japonais des Ryukyu. Sa composition géologique est bien connue : des grès et des lutites du Miocène inférieur, déposés il y a environ 20 millions d’années et appartenant au Groupe de Yaeyama.

Mais c’est son apparence qui sidère : des plates-formes étagées, des marches qui s’enchaînent avec une régularité troublante, des surfaces planes et des angles marqués. Vu d’en haut, l’ensemble évoque irrésistiblement les fondations d’un temple antique ou d’une pyramide à degrés.

Deux camps, deux visions du monde

Le principal avocat de la thèse artificielle est le géophysicien japonais Masaaki Kimura, professeur émérite à l’université des Ryukyu. Voilà plus de trente ans qu’il arpente le site, plongée après plongée, et sa conviction est inébranlable : ces pierres ont été façonnées par l’homme.

Kimura affirme avoir identifié des marques de carrière, des roches sculptées en forme d’animaux et même ce qu’il décrit comme un « sphinx sous-marin » évoquant un roi chinois ou un souverain de l’ancienne Okinawa. Sa première hypothèse situait la construction il y a plus de 10 000 ans, à une époque où le niveau de la mer était bien plus bas et où le site se trouvait sur la terre ferme. Il l’attribuait au peuple Jōmon, qui occupa le Japon préhistorique. Plus tard, il a révisé son estimation à une fourchette de 2 000 à 3 000 ans.

Le sismologue Toru Ouchi, de l’université de Kobe, est venu appuyer cette lecture après avoir plongé lui-même sur le site : « Ce que dit le professeur Kimura n’a rien d’exagéré. Il est facile de constater que ces vestiges n’ont pas été causés par des tremblements de terre. » Kimura rappelle par ailleurs qu’en 1771, un tsunami dévastateur avait frappé Yonaguni avec des vagues atteignant 40 mètres de hauteur, causant près de 12 000 morts. Un tel cataclysme, selon lui, aurait pu engloutir une cité entière.

Le verdict de la géologie

À l’autre extrémité du spectre se tient le géologue américain Robert Schoch, professeur à l’université de Boston et connu pour ses travaux controversés sur le Sphinx de Gizeh. Après avoir plongé à Yonaguni, son diagnostic fut sans appel : « J’ai tout de suite su que ce n’était pas artificiel. La régularité n’est pas aussi parfaite qu’on le prétend, et les angles droits ne concordent pas en de nombreux endroits. »

Pour Schoch, l’explication est limpide : « C’est de la géologie élémentaire et de la stratigraphie classique des grès, qui ont tendance à se fracturer le long de plans de clivage, produisant des bords très droits — particulièrement dans une région aussi tectoniquement active. » L’archipel des Ryukyu est en effet l’une des zones les plus sismiques de la planète, et les failles comme les joints naturels de la roche suffisent amplement à expliquer ces géométries spectaculaires.

Le géologue allemand Wolf Wichmann, qui a étudié le site à plusieurs reprises — notamment lors d’une expédition pour Spiegel TV en 1999 —, partage cette analyse. Selon lui, les surfaces et les parois des terrasses suivent rigoureusement les zones de faiblesse naturelles de la roche sédimentaire : joints de stratification et fractures perpendiculaires. Il souligne qu’on y observe aussi des chenaux de houle, des trous de tourbillonnement et des perforations d’oursins, autant de signatures typiques de processus naturels.

L’étude la plus récente, publiée en 2019 par Takayuki Ogata et son équipe dans la revue E-journal GEO, a porté un coup sérieux à la thèse artificielle. En combinant relevés topographiques numériques et analyses de terrain sur trois sites de l’île, les chercheurs ont conclu que le Monument de Yonaguni est une formation entièrement naturelle, sculptée par l’érosion et les intempéries le long des plans de stratification et des diaclases du grès. Ils ont également noté la présence de formations quasi identiques à Sanninudai, sur la côte sud de la même île.

Le précédent de Göbekli Tepe

Si le monument était réellement artificiel et datait de plus de 10 000 ans, il serait antérieur à Göbekli Tepe, le sanctuaire mégalithique du sud-est de la Turquie érigé vers 9500 avant notre ère. Or, Göbekli Tepe a déjà contraint les historiens à réviser leurs certitudes en démontrant que des constructions monumentales pouvaient exister avant même l’invention de l’agriculture.

C’est sur ce terrain que s’est engouffré l’écrivain Graham Hancock, figure de proue des théories sur les civilisations perdues. Lors d’un épisode très commenté du Joe Rogan Experience, qui a relancé la polémique en 2024 et 2025, Hancock a affronté l’archéologue Flint Dibble. « C’est stupéfiant que tu voies cela comme purement naturel », a lancé Hancock. « Je suppose que nous n’avons simplement pas les mêmes yeux. »

Dibble, inflexible, a répondu : « Je ne vois rien qui suggère une construction humaine. » Hancock, lui, pointe ce qu’il considère comme des indices manifestes d’intelligence : des marches taillées, des mégalithes, des arches et même un visage gravé dans la roche. Il ajoute que, si les formations de grès similaires existent ailleurs dans le monde, la concentration de tant de singularités sur un espace aussi réduit rend improbable une origine exclusivement naturelle.

Le silence des institutions

Un fait mérite d’être souligné : ni l’Agence des Affaires culturelles du Japon ni le gouvernement de la préfecture d’Okinawa ne reconnaissent le Monument de Yonaguni comme un bien culturel digne d’intérêt. Aucune de ces institutions n’a jamais financé la moindre fouille archéologique ni le moindre travail de conservation sur le site. Pour l’administration japonaise, il n’y a tout simplement rien à protéger.

L’archéologue Richard J. Pearson, spécialiste du Pacifique, juge la datation de Kimura peu probable. Le géoscientifique Patrick D. Nunn, de l’université du Pacifique Sud, classe quant à lui les formations comme purement naturelles, au même titre que celles de Sanninudai.

Un sanctuaire pour plongeurs

Au-delà des querelles académiques, le Monument de Yonaguni est devenu un spot de plongée de renommée internationale. Chaque hiver, des centaines de plongeurs bravent les courants puissants de la zone pour admirer de leurs propres yeux ces terrasses énigmatiques. La saison est aussi propice à l’observation des requins-marteaux qui fréquentent ces eaux.

Le légendaire apnéiste Jacques Mayol, premier homme à descendre à 100 mètres en apnée, compta parmi les visiteurs les plus célèbres du monument. Il en tira un livre entier. Les plongeurs ont baptisé les différentes zones de noms évocateurs — « Triangle Pool », « Waterway » — qui continuent d’alimenter le mythe d’un passé englouti.

Le dossier n’est pas refermé

À l’heure actuelle, le poids des preuves penche nettement du côté de l’explication géologique. Les études de terrain, les analyses stratigraphiques et le consensus majoritaire des spécialistes des sciences de la Terre convergent vers une origine naturelle. Mais l’absence de fouilles archéologiques approfondies laisse subsister une zone d’ombre ténue.

Robert Schoch lui-même, pourtant chef de file du camp naturaliste, se refuse à clore définitivement le dossier : « Je pense que cette structure doit être considérée comme principalement naturelle tant qu’aucune nouvelle preuve ne viendra indiquer le contraire. Mais en aucun cas je ne considère l’affaire comme close. »

En attendant, le Monument de Yonaguni repose sous les eaux du Pacifique, impassible, gardant pour lui le secret de ses origines. Et si Ariel, la sirène, surgissait soudain de derrière les pierres, comme l’écrivait poétiquement la Süddeutsche Zeitung, personne n’en serait vraiment surpris.

Sources

  • Wikipedia — Yonaguni Monument (données géologiques, chronologie du débat)
  • BBC Mundo — « Cómo es Yonaguni, la misteriosa ciudad sumergida de Japón » (Naotomo Umewaka, Yasmin El-Beih, 2021)
  • DW Español — « La Atlántida japonesa : ¿milagro natural o ciudad perdida ? » (Felipe Espinosa Wang)
  • The Jerusalem Post — « Is Japan’s Atlantis older than the pyramids ? » (avril 2025)
  • IFLScience — « Yonaguni Monument : Structures That Look Eerily Human-Made » (James Felton, mars 2026)
  • La República — « La formación submarina que parece una ciudad antigua » (Diego Gallegos, février 2026)
  • NDTV — « 12,000-Year-Old Underwater Pyramid Near Japan Sparks Buzz » (avril 2025)

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