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Le single « Smells Like Teen Spirit », sorti par Nirvana en 1991, est incontestablement une œuvre brillante qui a déclenché une révolution culturelle et inauguré l’ère du grunge. Cependant, après plus de trente ans d’omniprésence radiophonique, cette saturation risque d’atténuer la perception de l’impact monumental du groupe.

Le célèbre trio originaire de l’État de Washington — composé de Kurt Cobain au chant et à la guitare, de Krist Novoselic à la basse, et de Dave Grohl, futur leader des Foo Fighters, à la batterie — n’a dominé la scène mondiale que pendant un peu plus de deux ans. Cette ascension fulgurante s’est tragiquement achevée en avril 1994 avec le décès de Cobain. Durant cette brève période, la formation a enregistré un grand nombre de morceaux novateurs et emblématiques du rock des années 90, qui méritent tout autant d’attention que leur plus grand succès.
Sliver
À ses débuts, face à une attention médiatique massive, Nirvana tentait de convaincre le public que son approche n’avait rien d’inédit et s’apparentait davantage à celle d’un groupe punk traditionnel. Pour étayer ce propos, le trio pouvait s’appuyer sur des titres plus anciens comme « Sliver », un morceau de 1990 qui a touché un plus large public grâce à la compilation de raretés « Incesticide » parue en 1992.
Avec son attitude insolente, cette chanson pousse l’esprit punk à l’extrême en racontant simplement la soirée d’un enfant gardé par ses grands-parents. L’histoire ne dure que quelques heures, mais le narrateur imaginé par Cobain trouve le temps de piquer une crise de colère tout en dînant, en mangeant de la glace et en regardant la télévision. Pour cet enfant rebelle, la situation est d’une banalité affligeante.
« Sliver » illustre un trait rare dans la discographie de la formation, mais souvent mis en avant lors de leurs concerts et interviews : l’humour. Le titre délaisse les appels aux armes anti-système pour dépeindre une expérience enfantine universelle, le tout sublimé par le sens mélodique si particulier du groupe.
In Bloom
Il est logique que le label Geffen Records ait choisi « In Bloom » comme l’un des singles pour promouvoir l’album « Nevermind » dans le sillage de leur premier tube. Bien que son succès commercial ait été moindre, ce titre condense toutes les qualités qui ont fait la renommée du groupe.
Le morceau adopte un ton résolument anti-conformiste, avec des paroles pleines d’autodérision qui évoquent l’étrangeté de la vie moderne et du statut d’artiste professionnel. Musicalement, il s’appuie sur un riff de guitare entraînant et sur les frappes d’une précision mathématique de Dave Grohl. Kurt Cobain y livre un solo de guitare vertigineux, mêlant larsen et notes distordues, flirtant avec l’anarchie avant de revenir à des mélodies pop calibrées. Les lignes de basse massives de Krist Novoselic complètent l’ensemble, invitant inévitablement les auditeurs à se lancer dans un pogo effréné.
Drain You
Issu du deuxième album studio « Nevermind », « Drain You » montre le groupe sous son jour le plus brut, provocateur et proche du metal. Bien que les producteurs de la maison de disques aient tenté de canaliser l’énergie parfois incontrôlable de leurs concerts électriques, ils n’ont pas réussi à lisser toutes les aspérités de ce morceau.
Kurt Cobain n’hésitait pas à utiliser des images physiques et biologiques explicites pour illustrer des concepts émotionnels ou psychologiques. L’introduction de « Drain You » est délicieusement macabre, mettant en scène une conversation entre deux bébés où l’un déclare à l’autre qu’il est de son devoir de le vider complètement en voyageant à travers un tube pour finir dans son infection. Le refrain évoque ensuite le transfert de viande mâchée par des baisers à pleine bouche, un texte dérangeant habilement dissimulé sous des couches de guitares saturées et un chant traînant.
You Know You’re Right
En 2002, près d’une décennie après la disparition de Kurt Cobain, une chanson longtemps entourée de rumeurs a finalement fait l’objet d’une sortie officielle. Le morceau « You Know You’re Right », argument de vente majeur d’une compilation rétrospective éponyme, constitue le tout dernier enregistrement réalisé par le chanteur avec le reste du groupe.
Dépourvu du vernis des studios à gros budget, ce titre aux allures de maquette offre un aperçu brut de l’identité sonore de Nirvana. L’auditeur est immédiatement plongé dans la dynamique caractéristique de la formation, alternant passages calmes et explosions sonores, avant de sombrer dans un chaos menaçant saturé de larsens.
La chanson témoigne également des convictions politiques progressistes de Cobain. Dans le dernier refrain, il transforme habilement les paroles « you know you’re right » (tu sais que tu as raison) en « you know your rights » (tu connais tes droits), faisant de l’ultime enregistrement studio de sa carrière un véritable appel à l’action.
