Pourquoi la reprise de « Satisfaction » par Devo surpasse l’original

par Sophie
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Pourquoi la reprise de "Satisfaction" par Devo surpasse l'original
Divertissement

Avec son riff de guitare inoubliable, son rythme entraînant et ses gémissements vocaux, le titre « (I Can’t Get No) Satisfaction », sorti en 1965, a propulsé les Rolling Stones au sommet. Il s’agit du premier single du groupe à atteindre la première place du classement américain Billboard Hot 100. Les couplets de Mick Jagger, traitant d’aliénation, de désespoir, de consumérisme et de sexe, posés sur la guitare saturée de Keith Richards, présentaient le groupe comme une version plus brute des Beatles.

Devo sur scène en combinaisons jaunes
Le groupe Devo en concert, célèbre pour son esthétique atypique.

Bien que l’œuvre originale soit incontestablement légendaire, la reprise excentrique de « Satisfaction » par Devo en 1977 — figurant sur leur premier album, « Q: Are We Not Men? A: We Are Devo! » — s’empare de ce matériau brut, l’usine et le transforme en un produit supérieur.

Parfois, une reprise permet de révéler le génie d’une chanson en l’éclairant d’un jour nouveau. La version cuivrée d’Otis Redding, parue la même année que l’original des Rolling Stones sur l’album « Otis Blue/Otis Redding Sings Soul », se montre par exemple bien plus sensuelle et tourmentée. Pourtant, personne n’aurait pu réinterpréter ce classique comme l’a fait Devo lors de ses premières années d’expérimentation. Mécanique, frénétique et accélérée, cette version capture avec plus de justesse la frustration et le désespoir du texte. N’en déplaise à Jagger et Richards, cette relecture est si novatrice qu’elle finit par éclipser l’œuvre originelle.

L’art de la désévolution

Devo n’a pas commencé comme un simple groupe de musique. C’était avant tout l’expression d’un courant de pensée, un projet artistique multimédia et un mouvement. L’idée centrale reposait sur le concept de désévolution : l’humanité évoluerait dans la mauvaise direction, devenant plus stupide et violente à mesure que la société industrielle et de consommation progresse. Selon le chanteur et claviériste Mark Mothersbaugh, l’objectif était de produire une imagerie simple, audacieuse et transgressive, conçue pour susciter le rire ou le mépris, agissant comme un véritable pistolet conceptuel braqué sur la tempe de la société.

Ce qui rend cette interprétation si brillante, c’est qu’elle illustre littéralement une désévolution du titre des Rolling Stones. Le groupe abandonne le célèbre riff d’ouverture — que Richards affirme avoir composé en rêve — pour le remplacer par des lignes de guitare hurlantes jouées sur une seule note, par-dessus un rythme robotique. Cette ambiance minimaliste, digne d’une chaîne de montage, rend l’aliénation des paroles encore plus cinglante. Les phrases évoquant la radio diffusant des informations inutiles frappent plus fort lorsqu’elles sont portées par la plainte maîtrisée mais angoissée de Mothersbaugh.

Là où les Rolling Stones insufflent une forme de défi au désespoir, la version désévoluée de Devo se veut purement dystopique. Dans ce nouveau récit, la satisfaction après laquelle nous courons est produite en masse dans des usines, et nos vies semblent dictées par une machinerie infernale.

Un hymne anticapitaliste d’une autre dimension

Sur le plan lyrique, « (I Can’t Get No) Satisfaction » fustige la culture de consommation, offrant aux Rolling Stones une crédibilité immédiate en tant que groupe contestataire. La chanson souligne l’impossibilité d’être satisfait face à un homme à la télévision vantant la blancheur de ses chemises. Cette critique acerbe a profondément attiré Mark Mothersbaugh, qui a fait jouer le titre à différentes vitesses par son groupe dès leurs débuts. Il a d’ailleurs déclaré qu’il s’agissait de l’un des textes les plus incroyables de l’histoire du rock, abordant à la fois la consommation ostentatoire, la stupidité du capitalisme et la frustration sexuelle.

Forgé par cette même lutte contre l’ordre établi, Devo s’est formé en réaction à la fusillade de l’université d’État de Kent contre des étudiants opposés à la guerre du Vietnam, un drame tragique dont Mothersbaugh et le bassiste Jerry Casale ont été les témoins directs.

L’hymne des Rolling Stones est devenu canonique, ramenant toute une génération à ses années de lycée et de rébellion juvénile. Mais entre les mains de Devo, il se transforme en une diatribe frénétique issue d’une chronologie alternative plus sombre. En avance sur son temps, cette reprise réactualise le mordant de l’original de Jagger et Richards pour l’adapter à un futur dystopique et automatisé. Un avenir qui, troublante ironie, ressemble de plus en plus au monde d’aujourd’hui.

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