À quelques centaines de mètres du centre historique de Narbonne, sur une parcelle de 6 300 m² appelée à devenir des logements sociaux, l’Inrap vient de refermer l’une des fenêtre archéologiques les plus denses ouvertes en France en 2026. En moins de cinq mois de fouille, l’institut y a documenté une occupation humaine quasi continue, du Néolithique jusqu’au bas Moyen Âge, avec un épisode antique qui touche directement à la fondation de Narbo Martius en 118 avant J.-C.
Une fouille qui se referme vendredi 19 juin
Le chantier, ouvert le 26 janvier 2026 sur le site de l’ancienne gendarmerie du 8 rue Paul-Vieu, est une fouille préventive classique : l’Inrap intervient en amont de la réhabilitation de la caserne par Alogea, entreprise sociale pour l’habitat, qui doit y bâtir des logements sociaux. La parcelle, située à l’ouest du centre historique, était autrefois hors-les-murs : pendant l’Antiquité et le Moyen Âge, elle longeait la voie d’Aquitaine, l’axe majeur qui reliait la future Narbonne à Toulouse. C’est précisément ce positionnement extra-muros qui a guidé les attentes des archéologues — et qui explique la densité des vestiges retrouvés.
Le 13 juin 2026, l’équipe a ouvert ses portes au public. Derrière les grillages, des anciens gendarmes du quartier Anatole-France, des riverains et de simples curieux ont pu voir l’état du chantier quelques jours avant la restitution du terrain à l’aménageur, prévue vendredi 19 juin. Une fois les archéologues partis, les vestiges retourneront aux archives de la recherche et la caserne entamera sa deuxième vie.
Une nécropole du Haut-Empire au carrefour de la voie d’Aquitaine
Le cœur de la fouille tient dans un chiffre : entre 45 et 60 sépultures antiques, d’après le bilan dressé par l’équipe scientifique et les publications associées. La grande majorité relève de l’incinération, pratique funéraire dominante dans le monde romain du Ier siècle après J.-C. Quelques inhumations ont été identifiées — cinq selon l’Inrap, huit selon le bilan dressé par Historia auprès du responsable scientifique Emmanuel L’Hénaff, dont trois adultes et deux enfants. Parmi ces inhumations, l’une concerne un nourrisson déposé dans une amphore, pratique attestée dans l’Antiquité pour les très jeunes défunts.
Plusieurs tombes ont livré un mobilier funéraire notable : des balsamaires — petits vases à parfum qui accompagnaient le défunt —, des éléments de parure en verre (perles formant probablement un collier), et les vestiges métalliques d’un coffret. Dans l’angle nord du secteur funéraire, un enclos maçonné est encore en cours de dégagement. L’ensemble est daté entre le Ier siècle et le IIIe siècle après J.-C., avec quelques tombes qui pourraient descendre jusqu’au IVe siècle.
« Cette nécropole s’est installée — comme souvent à cette période — au carrefour entre la voie d’Aquitaine et une autre voie que nous avons mise au jour. »
Emmanuel L’Hénaff, responsable scientifique de la fouille, Inrap — entretien Historia
L’implantation n’a rien d’un hasard. Dans le monde romain, les nécropoles se placent systématiquement hors de l’enceinte urbaine, le long des grandes voies. Retrouver ce type de dispositif à quelques centaines de mètres du centre antique de Narbonne confirme la géométrie de la ville à l’époque impériale, et probablement aussi son périmètre à la période de la fondation.
Sous la nécropole, un sol antérieur à la colonie romaine
L’un des apports majeurs du chantier concerne ce qui se trouve sous la nécropole. Au fur et à mesure que les tombes sont fouillées, les archéologues décapent les niveaux plus anciens. Et là, surprise : le diagnostic de 2024 et la fouille actuelle livrent un épisode beaucoup plus ancien, situé dans la seconde moitié du IIe siècle avant J.-C. — soit juste avant, voire au moment de la fondation officielle de Narbo Martius.
L’élément le plus spectaculaire est un grand four de plus de cinq mètres de diamètre, à l’ouest de la parcelle, flanqué de deux petits fours accolés. Le mobilier céramique associé plaide pour une datation autour de 130-120 avant J.-C. Les années 1980 avaient déjà documenté sur place des fosses du même siècle, certaines remplies d’amphores — amphores gréco-italiques et ibériques, donc importées par voie maritime. L’hypothèse classique voyait dans ce secteur une simple décharge : les amphores arrivaient pleines, étaient vidées dans des contenants plus petits, puis les enveloppes vides étaient brisées et jetées dans des fosses.
La présence d’un four de cinq mètres relève ce schéma. « À la lumière de ces récentes découvertes, nous nous demandons si ce secteur ne correspondait pas, autour de 120 avant J.-C., à une occupation plus pérenne que ce que l’on pensait jusqu’à présent — qui pourrait ne pas avoir servi uniquement au déchargement des amphores », résume Emmanuel L’Hénaff. La nuance a son importance : si l’activité était déjà structurée avant l’arrivée officielle des colons romains, c’est tout le scénario de la fondation qu’il faut relire.
Deux foyers, six millénaires d’écart
Plus profondément encore, le chantier a livré deux foyers circulaires du Néolithique ou du Bronze ancien, dont l’un contenait des galets ayant servi à chauffer des aliments. Cette présence repousse l’occupation de la parcelle à plusieurs millénaires avant la fondation de la colonie — dans la lignée de ce que livrent d’autres sites funéraires européens, comme la tombe néolithique d’Ajvide sur l’île de Gotland, dont l’ADN a révélé un secret familial vieux de 5 500 ans. avant la fondation de la colonie. Elle n’a rien d’étonnant à l’échelle d’un terroir comme celui de Narbonne, mais elle prend un sens particulier sur ce site : la parcelle a été habitée, exploitée ou fréquentée à peu près en continu sur près de six mille ans.
Ce que disent les strates, en clair
- Néolithique / Bronze ancien — deux foyers circulaires à galets chauffants, trace d’une occupation préhistorique.
- Seconde moitié du IIe s. av. J.-C. — fosses à amphores importées, grand four de plus de 5 m, deux fours satellites. Période qui pourrait précéder ou accompagner la fondation de Narbo Martius en 118 av. J.-C.
- Haut-Empire (Ier — IIIe siècle après J.-C., jusqu’au IVe pour certaines tombes) — nécropole à incinérations dominantes, quelques inhumations, balsamaires, perles, coffret, enclos maçonné.
- Bas Moyen Âge — deux grands fours, six fosses quadrangulaires alignées à fonction encore discutée.
Le Moyen Âge livrera-t-il un atelier ?
L’épisode médiéval est, avec la nécropole antique, la deuxième surprise du chantier. À l’est de la parcelle, quatre fosses alignées ont livré une grande quantité de mobilier du bas Moyen Âge. Dans la partie sud, un grand four aux traces de rubéfaction importantes a livré un abondant mobilier céramique. Un deuxième four, de forme circulaire, a été identifié.
L’équipe évoque ouvertement l’hypothèse d’un atelier de potier, qui reste à confirmer par un travail d’archives et par les analyses de laboratoire en post-fouille. Plus intrigant : six petites fosses quadrangulaires alignées, chacune contenant un vase, ont été repérées assez loin de ces fours. « Ce type de structures est connu pour l’Antiquité — elles servaient à faire pousser des plantes — mais reste inédit pour la période médiévale », souligne Emmanuel L’Hénaff. Pour l’heure, personne ne sait avec certitude à quoi elles servaient au Moyen Âge — et c’est l’un des points que la phase de post-fouille devra trancher.
Une parcelle déjà lue trois fois en quarante ans
L’intérêt de la fouille de 2026 se mesure aussi à l’échelle de l’histoire du site. En 1981-1982, la construction de la caserne avait d’abord livré — par accident — des vestiges antiques. Une association locale était intervenue pour une opération de sauvetage ; les objets retrouvés à l’époque sont aujourd’hui exposés au musée Narbo Via, le musée Narbo Via, le musée de la ville romaine. En octobre 2024, l’Inrap est revenu pour un diagnostic sur 10 % de la parcelle, qui a confirmé le potentiel archéologique. Et depuis janvier 2026, la fouille préventive donne enfin une vision d’ensemble.
À chaque passage, le puzzle s’est affiné. La géométrie de la nécropole est aujourd’hui connue dans ses grandes lignes, les niveaux du IIe siècle avant J.-C. commencent à livrer leur logique, et la présence d’une activité médiévale hors-les-muros est désormais documentée. Ce qui ne sera jamais résolu sur place, en revanche, c’est la fonction exacte des fours médiévaux et l’usage des six fosses quadrangulaires : ces questions relèvent désormais de la paillasse et des archives.
Ce que la fouille change, et ce qu’elle ne dit pas
Au-delà de l’inventaire, la fouille de la rue Paul-Vieu oblige à relire un certain nombre d’idées reçues sur Narbo Martius. Longtemps, on a considéré que les abords de la future colonie étaient, avant 118 avant J.-C., un espace de transit — un lieu où l’on déchargeait des amphores avant de les réexpédier. Le grand four de cinq mètres complique cette lecture. Il suggère qu’il existait déjà, sur la future emprise urbaine, une activité artisanale structurée — artisanale ou de production — au moment même où Rome fondait officiellement la colonie.
À l’inverse, certaines questions restent ouvertes et le resteront probablement encore longtemps. La datation fine de la voie d’Aquitaine — a-t-elle été aménagée en même temps que la nécropole, ou lui est-elle antérieure ? — fait partie des points que la deuxième tranche de la fouille, qui doit reprendre le 7 avril sur d’autres secteurs de la parcelle, pourrait permettre de préciser. Pour le reste, c’est dans les laboratoires de l’Inrap que l’histoire de cette gendarmerie continuera de s’écrire, une fois la pelle et la truelle rangées.
Sources
- Inrap — Des vestiges antiques et médiévaux mis au jour dans un quartier péri-urbain de Narbonne (Aude) — inrap.fr
- L’Indépendant — 60 sépultures dans une nécropole, des urnes, du mobilier découverts… Avant sa métamorphose, l’ancienne gendarmerie de Narbonne livre ses derniers secrets (13 juin 2026) — lindependant.fr
- Historia — Archéologie : une cinquantaine de sépultures antiques et d’étonnants vestiges médiévaux découverts à Narbonne (entretien avec Emmanuel L’Hénaff, Inrap) — historia.fr
- actu.fr (Maxence Dourlen) — À Narbonne, des vestiges vieux de plus de 2 000 ans découverts avant un projet de logements — actu.fr






0 réactions de la communauté