Histoire
De nos jours, l’idée que l’on se fait des démons vient sans doute autant de séries comme Supernatural que de descriptions parfois floues relayées par certains prédicateurs. Pourtant, une grande partie de l’histoire humaine s’est construite autour de croyances beaucoup plus précises en des esprits maléfiques. Par le biais du folklore et de la tradition orale, ces créatures ont traversé les cultures, tantôt comme forces du chaos, tantôt comme anti-héros mythiques chargés de punir ceux qui s’écartent des normes morales.
Les récits les plus marquants sur les démons se trouvent peut-être dans les textes religieux officiels, là où la simple rhétorique bascule dans le domaine du canon spirituel. Il y a quelque chose de particulièrement glaçant dans une foi qui promet à ses adeptes un monde meilleur tout en leur rappelant qu’un autre, bien plus terrible, les attend aussi. Voici donc quelques-uns des monstres les plus redoutables issus des textes religieux à travers l’histoire des civilisations.

Mara incarne le mal absolu
Si vous n’avez jamais entendu parler de ce personnage, voici un bref aperçu du démon bouddhiste nommé Mara. Il est mauvais, sans la moindre ambiguïté. Mara est l’incarnation de la tromperie, de la ruse et du mensonge. L’une des plus grandes religions du monde repose en partie sur le constat que personne n’aime Mara. À défaut d’autre chose, vous disposez désormais d’un exemple à citer si vous connaissez quelqu’un prénommé Mara que vous n’appréciez guère.
Les écritures bouddhiques connues sous le nom de Samyutta Nikaya racontent comment Mara tente de détourner Gautama Bouddha de sa quête d’éveil par toutes sortes de procédés sournois. Il y a la perfidie ordinaire, comme le fait de lui rappeler de mauvaises nouvelles concernant sa famille, et des horreurs plus surnaturelles, comme le déclenchement de tempêtes terrifiantes faites de rochers et d’obscurité ou la convocation d’une horde de monstres infernaux. Dans un geste particulièrement machiavélique, Mara aurait envoyé ses trois belles filles, personnifications de la soif, de la passion et du mécontentement, offrir au grand maître une sorte de spectacle de séduction magique pour le déstabiliser.
Au final, selon « The Legend and Cult of Upagupta » de John S. Strong, Mara finit même par se convertir au bouddhisme. C’est une histoire assez puissante et importante pour que vous en ayez déjà vu des représentations sans forcément le savoir. Des statues et peintures du Bouddha le montrant assis en lotus, les doigts touchant le sol, représentent précisément l’instant où il invoque la Terre comme témoin de sa victoire sur le tentateur.
Asmodée, le proto-slasher
On a tous vu ça mille fois : dans un film d’horreur, le couple sur le point de céder à la passion est interrompu quand le tueur émerge soudain de l’ombre pour semer la mort. C’est un cliché, et il est en réalité bien plus ancien qu’on ne l’imagine.
Le démon Asmodée apparaît dans le Livre de Tobit, un texte judéo-chrétien de la Bible qui est considéré comme canon ou apocryphe selon la branche du christianisme à laquelle on se rattache. Asmodée y est présenté comme « le pire des démons ». Il n’hésite pas à tuer et il possède ce qui ressemble sans doute au point faible le plus absurde et le plus précis de toute l’histoire des monstres.
Dans le Livre de Tobit, une jeune femme nommée Sarah souhaite se marier. Elle se fiance, se marie, puis, au moment même de la douce consommation du mariage, Asmodée apparaît et tue son époux. Ce qui pourrait passer pour un accident devient vite une habitude : cela se produit un total de sept fois.
Lors du huitième essai, Sarah — qui devait être une redoutable causeuse pour que tant d’hommes acceptent de retenter l’expérience — épouse un homme nommé Tobias. L’archange Raphaël lui explique alors comment vaincre Asmodée. Le démon surgit la nuit de noces, et Tobias jette sur des braises le cœur et le foie d’un poisson, provoquant une fumée qui déclenche l’asthme d’Asmodée, ou quelque chose d’approchant. Asmodée détale, et Raphaël le retrouve ensuite pour le ligoter et l’étrangler.
Les textes religieux zoroastriens regorgent de daevas inquiétants

Il ne s’agit pas d’un seul personnage, mais d მთელი une race de ce que les spécialistes décrivent comme de « vrais abrutis » : les daevas issus du zoroastrisme. Ils se livrent à des manigances douteuses. Si cette religion vous est peu familière, le zoroastrisme compte parmi les plus anciennes encore pratiquées aujourd’hui. À quel point est-il ancien ? À un point tel que personne n’en connaît exactement l’âge. Disons, en gros, un âge à la Dick Van Dyke.
Traditionnellement, les daevas sont considérés comme les créations d’Ahriman, un opposant puissant et malveillant face au créateur bienveillant. Dans les Gathas, l’un des textes sacrés, les daevas sont décrits comme des dieux rejetés, attirés par le mal et, pour une raison ou une autre, encore influents auprès de certains fidèles. L’une de leurs principales caractéristiques est leur incapacité à distinguer le vrai du faux, ce qui les rend au moins voisins sur le plan psychologique, sinon directement apparentés, à la plupart des colocataires que l’on pourrait rencontrer sur Craigslist.
Dans des ouvrages plus tardifs, les daevas passent d’une ambiguïté maléfique à un réel danger, avec des sections entières consacrées aux moyens de les combattre. Le Vendidad, ou « loi contre les démons », décrit des rituels de purification destinés à repousser ces bêtes, dont certains impliquent un frottage personnel à l’urine de taureau, ce qui donne une idée assez nette de l’ardeur déployée pour les faire disparaître.
Nasu est un démon particulièrement répugnant

Le récit de Nasu relève largement de l’horreur corporelle, avec des accents qui évoquent aussi bien John Carpenter que Candyman. Autant dire qu’il ne s’agit en rien de l’invité idéal à un dîner.
Deux démons zoroastriens se voyaient attribuer chacun un domaine précis de l’inconfort. Tandis qu’Aeshma incarnait la fureur, Nasu était le démon patron de la mort et de la décomposition. Elle avait la mauvaise habitude de prendre la forme d’une mouche et de s’installer dans le corps des morts récents. Ensuite, elle déclenchait le processus de putréfaction du cadavre.
Les morts n’étaient pas les seuls à devoir s’en méfier. Un ensemble strict de règles fut établi afin d’éviter que quiconque manipule un cadavre ne soit souillé par l’influence de Nasu. Il était essentiel de ne jamais s’occuper seul d’un défunt, car Nasu, sous forme d’insecte, pouvait sortir par la bouche du corps ou par d’autres orifices, et contaminer le malheureux. À ce stade, il n’existait plus aucun moyen de purifier la victime encore vivante, qui devait alors vivre dans un enclos, loin de tous, jusqu’à devenir vieille avant d’être décapitée. Dure, mais cohérente.
Ahriman est le démon qui ruine le monde

Nous pouvons tous convenir que, si le mal possède un trait commun à travers les cultures, c’est bien la bureaucratie. Chaque enfer a besoin de son Satan, chaque clan a besoin de son chef de guerre. Pour les zoroastriens, le grand patron du niveau démoniaque est Ahriman.
En partie parce qu’une grande quantité de textes zoroastriens anciens ont disparu au fil des millénaires, les origines d’Ahriman restent floues. Certaines légendes disent qu’il est le fils de Zuvan, le créateur, qui aurait déclaré que le premier de ses jumeaux à naître régnerait sur le monde. Ahriman, flairant immédiatement une entrée en scène digne de ce nom, se serait frayé un passage hors du ventre de sa mère, à la manière d’un chestburster, et, règles obligent, aurait pris le pouvoir. Moralité : malgré Mercure rétrograde, si le monde paraît si pénible, c’est parce qu’il est dominé par un seigneur impitoyable du mal. On pourrait faire une blague sur la politique, mais laissons cela de côté.
Parmi les autres exploits d’Ahriman figure aussi la création de 99 999 maladies, ce qui constitue, à tout le moins, une torture infernale pour les amateurs de symétrie obsédante. La bonne nouvelle, c’est qu’un jour — tôt ou tard, sans se presser — son frère plus mesuré reprendra le contrôle, et tout ira de nouveau bien.
Ce jour-là n’est pas encore venu. Nous avons encore du temps.
Belzébuth est un acteur de premier plan

Malgré tout le bruit que suscitent les démons dans le christianisme, leur présence réelle dans la Bible est relativement limitée. Il y a Abaddon, sorte de cadre supérieur des enfers dans l’Apocalypse. Et puis il y a Légion, un ensemble de démons avec lesquels Jésus transige dans l’Évangile selon Marc avant de les précipiter dans des pourceaux qui se jettent ensuite dans un suicide collectif.
Il y a aussi Belzébuth, démon aux racines philistines anciennes. Son nom apparaît plusieurs fois dans les Évangiles de Matthieu et de Luc. Il peut être une figure de Satan, mais une autre interprétation de « Belzébuth » donne « seigneur des mouches ». Dans Le Paradis perdu, John Milton en fait un lieutenant de l’Enfer, second seulement à Satan en puissance, ce que le milieu pourrait qualifier de véritable or en matière de curriculum vitae.
Le rôle le plus célèbre de Belzébuth est sans doute celui qu’il joue dans les procès des sorcières de Salem, où l’on l’accusait d’habiter le corps des personnes poursuivies. Pour celles et ceux qui hésiteraient encore sur le caractère inique de cette affaire, il vaut la peine de lire les écrits de Cotton Mather, ministre puritain sur place à l’époque. Dans son ouvrage _Of Beelzebub And His Plot_, Mather écrivait : « Qu’il existe un diable est une chose doutée par nul autre que ceux qui sont sous l’influence du diable. » Une logique de type « quand avez-vous cessé de battre votre femme », typique des pièges rhétoriques destinés à condamner des innocents.
La dérangeante métamorphose d’Aamon

Aamon, dont la prononciation rappelle celle d’un sketch de Key & Peele — enfin, pas tout à fait — occupe une place particulièrement basse, mais importante, dans la hiérarchie démoniaque. Il commande 40 légions d’esprits malfaisants : autant dire une armée entière chargée de faire le sale travail à sa place. Pourtant, sa dignité prend un sérieux coup lorsqu’il est réimaginé comme marquis de l’Enfer dans la section Ars Goetia du grimoire du XVIIe siècle The Lesser Keys of Solomon. Là, il est décrit, physiquement, comme une sorte de poubelle en feu.
The Lesser Keys of Solomon présente Aamon — ou Amon, ou d’autres graphies encore, les démons n’ayant visiblement aucun sens de la constance — comme « grand en puissance et très fort », avant d’enchaîner sur une description visuelle qui rappelle la manière dont un enfant de huit ans un peu perturbé inventerait un monstre sur-le-champ. Il aurait une tête de loup, ce qui est assez clair. Le texte lui ajoute ensuite une queue de serpent, ainsi qu’une bouche « vomissant des flammes [sic] de feu ».
Comprenant sans doute l’importance de faire bonne impression, Aamon peut aussi prendre une autre forme. « Sur l’ordre du Magicien », il se transforme en homme. Un homme tout à fait ordinaire. Enfin, ordinaire, avec une tête de corbeau et des dents de chien. Beaucoup de ces figures démoniaques semblent d’ailleurs souffrir du syndrome du « chapeau sur le chapeau ».
Aim va tout réduire en cendres

Aim, à ne pas confondre avec des méchants de Marvel ni avec le service de chat AOL d’il y a vingt ans, est un autre démon décrit dans The Lesser Keys of Solomon. Duc de l’Enfer, il s’ajoute à la grande procession satanique de serviteurs de Lucifer « si étranges qu’ils en deviennent inquiétants ».
Le compliment le plus flatteur que l’on puisse faire à l’apparence d’Aim ressemble d’ailleurs à une flatterie à double tranchant. L’une de ses têtes serait vraiment séduisante — la tête humaine. Certes, elle est ornée de deux étoiles, mais elle demeure sûrement plus charmante que les deux autres : l’une de vipère, l’autre de chat ou de veau selon les traductions. Il chevauche un serpent, ce qui est objectivement impressionnant, et il serait capable de « rendre l’esprit vif ».
Mais sa tâche principale reste de mettre le feu aux choses. C’est visiblement son grand plaisir. Il est dit qu’il tient un « brandon de feu » dans la main pour réduire en cendres villes, châteaux et « grands lieux ».
Dantalion est un démon doté de pouvoirs de contrôle mental

Le 71e démon décrit dans The Lesser Keys of Solomon est Dantalion. En plus d’être probablement élu « le plus susceptible de devenir mousquetaire rien qu’à cause de son nom » dans le journal de fin d’année du lycée, il est un grand duc de l’Enfer. Il commanderait 36 légions d’esprits, soit environ 180 000 créatures selon l’interprétation romaine classique.
L’image de Dantalion est d’une perturbation fascinante. On dit qu’il possède « la forme d’un homme aux nombreux visages, hommes et femmes confondus ». Il reste un peu flou de savoir s’il est censé avoir plusieurs visages simultanément ou simplement la capacité de changer d’apparence, mais ce n’est même pas ce qu’il a de plus inquiétant.
Si vous êtes attaché au libre arbitre, Dantalion n’est clairement pas votre homme. Il aurait le pouvoir de contrôler les pensées. L’Ars Goetia affirme qu’« il connaît les pensées de tous les hommes et de toutes les femmes, et peut les changer à sa guise ». Plus effrayant encore, il fait partie des démons du livre capables de « provoquer l’amour », ce qui en fait, au mieux, une figure problématique dans n’importe quel contexte social.
Le mouvement Belphégor

Belphégor commence son existence dans la Torah sous le nom de Baal-Peor, une divinité moabite vénérée par des Israélites attirés par des femmes séduisantes et d’autres tentations. S’ensuit une bonne dose de la colère divine de l’Ancien Testament, avec un bilan de morts à cinq chiffres et une foule d’étrangetés.
Au fil des siècles suivants, Baal-Peor connaît une transformation stupéfiante, un peu comme l’exact opposé de ce qui se passe dans Queer Eye. Il passe de divinité respectée à Belphégor, un démon qui aime piéger ses victimes potentielles en se déguisant en petite fille. Et, pour ne pas enterrer l’information essentielle, c’est aussi un démon-fécès. Oui, un démon qui accepte les excréments comme offrande. Prenez le temps d’absorber cela. Belphégor attendra volontiers.
Très bien. Comme nous le disions, Belphégor est un démon lié aux excréments. Pas au sens du Golgothan du film Dogma, mais plutôt dans une logique à la Robin Williams dans Le Roi pêcheur. Il apprécie simplement un bon transit. Certes, il a aussi été associé à d’autres choses, comme la luxure, la paresse et le pouvoir d’accorder la richesse, mais, tout comme le nom de Richard Gere évoque souvent d’abord le mot « gerbille », Belphégor restera toujours, dans nos esprits, un démon de la caca en premier lieu.
Moloch est un démon qui raffole de ses travers de bébé

Le seigneur démoniaque connu sous le nom de Moloch a commencé fort dans le registre du répugnant, et chaque description successive l’a rendu plus terrifiant encore. Dans la Bible, il apparaît comme l’un d’une longue lignée de dieux païens. Le Livre du Lévitique semble particulièrement inquiet à son sujet, affirmant que quiconque livre ses enfants à Moloch sera, pour ainsi dire, bercé à jamais — c’est-à-dire mis à mort par lapidation.
Il y a de quoi s’inquiéter. Moloch aime manifestement dévorer des enfants, une réputation encore plus sordide lorsqu’on apprend qu’il avait une tête de vache. Si l’on connaît le mode d’alimentation des bovins, l’image devient exponentiellement plus horrifiante.
Moloch s’est transformé et déformé depuis l’époque de Moïse jusqu’à devenir un redoutable grand seigneur de l’Enfer. Dans le second livre du Paradis perdu, il prononce un discours enthousiaste devant le parlement des enfers, les encourageant à faire immédiatement la guerre au Ciel. Dans le premier livre, une description de son apparence nous est donnée : il est couvert du sang des sacrifices humains et des larmes des parents endeuillés. Il n’est donc pas seulement un tueur de bébés, mais aussi un mangeur négligent… et l’un des démons les plus terrifiants de tous les textes religieux.
