Les horreurs oubliées de la Mésopotamie ancienne

par Olivier
0 commentaires
A+A-
Reset
Les horreurs oubliées de la Mésopotamie ancienne
Kuwait, Turquie, Syrie, Irak

Si l’on dit souvent que l’humour naît de la tragédie avec du recul, rares sont les lieux de l’histoire aussi chargés que la Mésopotamie ancienne. Faut-il parler de « Mésopotamie catastrophique » ? Cette région, berceau de la civilisation entre le Tigre et l’Euphrate, sur des terres qui correspondent aujourd’hui au Koweït, à la Turquie, à la Syrie et à l’Irak, a vu naître Gilgamesh, des prouesses architecturales monumentales et une pensée juridique majeure. Mais la Mésopotamie ancienne évoque aussi des souverains impitoyables, des catastrophes à l’échelle d’un monde et des maladies impossibles à survivre. Bref, l’histoire ancienne dans ce qu’elle a de plus sombre.

Pour ceux qui souhaitent explorer le versant obscur de la civilisation, cette section rassemble quelques-uns des épisodes les plus troublants de la Mésopotamie ancienne. Le tableau n’a rien de léger, mais il aide à comprendre combien l’histoire mésopotamienne mêle innovations fondatrices et violences extrêmes. Voici donc un aperçu de ces faits dérangeants qui ont marqué les débuts de l’humanité organisée.

La fosse aux morts d’Ur

Si la Mésopotamie est le berceau de la civilisation, Sumer en fut sans doute l’étape où celle-ci apprit à marcher, à écrire et à inventer. Située dans l’actuel sud de l’Irak et une partie du Koweït, cette région aurait vu naître la première écriture, les briques produites à grande échelle, les fondements des mathématiques, la métallurgie et même le premier char à deux roues. Sumer est aussi considérée comme le lieu d’apparition des premières villes du monde.

Sa capitale, Ur, est associée à la figure biblique d’Abraham, qui aurait, selon certaines traditions, vécu là avant de partir vers Canaan. La cité fut également dominée par des rois qui se présentaient comme liés aux dieux et à des héros surhumains. Leur autorité était telle que, à la mort d’un souverain, des membres de sa cour devaient mourir eux aussi, un phénomène que certains chercheurs ont rapproché d’une forme de meurtre collectif.

Ces sépultures royales étaient soigneusement préparées, et la plus célèbre reste la « Grande fosse de la mort ». Certains spécialistes ont avancé que serviteurs et gardes avaient avalé du poison et seraient morts « sans souffrance ». Pourtant, des indices archéologiques suggèrent plutôt qu’ils auraient été tués d’un coup de pointe dans le crâne, ce qui donne à cette scène funéraire une dimension bien plus brutale.

Sumerian carving

Les juges sanguinaires de Babylone et une justice à deux vitesses

Babylone a souvent été décrite comme le joyau du monde antique. La ville, dont les célèbres Jardins suspendus ont peut-être davantage appartenu au mythe qu’à la réalité, s’éleva au sud de l’actuelle Bagdad et dépassa Ur en puissance durant le deuxième millénaire avant notre ère. Elle attira les conquérants les plus célèbres, parmi lesquels Alexandre le Grand. Ses premiers rois venaient de clans nomades amorites, et le plus emblématique d’entre eux fut Hammurabi.

Hammurabi est resté célèbre pour l’idée d’« œil pour œil », ou lex talionis, principe de justice rétributive qui inspira le Code de Hammurabi, premier grand code de lois connu. En théorie, la formule paraît simple ; en pratique, elle se traduisait souvent par des sanctions d’une cruauté extrême. Les juges babyloniens, selon certaines études, se montraient particulièrement enclins à infliger des peines violentes, comme l’amputation des mains, la mutilation du nez ou l’arrachage du cœur.

Cette logique de réciprocité n’impliquait pourtant pas une égalité devant la loi. La punition dépendait du rang social du coupable et de la victime. Un médecin ayant causé la mort d’un patient riche risquait la perte d’une main, alors que la mort d’un esclave n’entraînait qu’une compensation financière. La justice mésopotamienne était donc sévère, mais aussi profondément hiérarchisée.

Babylon's Ishtar Gate

Les champs empoisonnés de Mashkan-shapir

Mashkan-shapir n’a pas la notoriété d’une Babylone, mais cette ancienne ville d’Irak rivalisa un temps avec elle. Située à une centaine de kilomètres au sud-est de Bagdad, elle dépendait officiellement de la cité-État de Larsa, tout en s’imposant comme un centre stratégique militaire, commercial et artisanal. Son âge d’or remonte vers 2050 avant notre ère et dura environ trois siècles, avant que la ville ne tombe dans l’oubli.

Sa disparition tient en partie à l’irrigation qui avait permis sa prospérité. Dans les champs, l’eau laissée à l’évaporation déposait du sel, lequel finissait par empoisonner les cultures. La drainer aurait créé d’autres dommages, notamment l’érosion. Cette impasse technique a transformé une force économique en piège fatal, illustrant l’une des fragilités de l’urbanisation en Mésopotamie ancienne.

Le coup de grâce vint avec les bouleversements politiques. Après la mort de Hammurabi en 1750 avant notre ère, des révoltes éclatèrent dans toute la région. Des digues et des barrages furent détruits, et plusieurs villes, dont Mashkan-shapir, furent incendiées. Ainsi s’acheva une cité autrefois florissante, emportée par la guerre autant que par l’environnement.

Ancient Mesopotamian carving

Les sacrifices d’enfants et l’infanticide en Mésopotamie ancienne

La vie en Mésopotamie ancienne pouvait être brutale dès la naissance. Les nourrissons présentant des malformations étaient parfois considérés comme maudits et rejetés par la société. Des enfants nés sans membres, des jumeaux siamois ou des enfants intersexes étaient parfois jetés dans le fleuve. D’autres, selon certaines sources, étaient laissés au bord des routes, réputés être les rejetons de sorcières et d’animaux.

Les violences ne s’arrêtaient pas là. Des enfants et des adolescents semblent aussi avoir été victimes de meurtres rituels. À Basur Höyük, dans le sud-est de la Turquie, des archéologues ont découvert une tombe de l’âge du Bronze contenant les corps soigneusement enterrés de deux enfants de 12 ans, entourés d’ornements et de ce qui ressemblait à huit sacrifices humains. Plusieurs des victimes étaient très jeunes au regard des critères actuels, certaines ayant entre 11 et 20 ans.

Les traces retrouvées suggéraient au moins deux morts par arme blanche, mais la fonction exacte de ces mises à mort reste incertaine. Une hypothèse avancée par la responsable des fouilles évoquait un possible contrôle de population. Quelles qu’en soient les raisons, ces découvertes rappellent à quel point les rites funéraires et le sacrifice humain pouvaient se confondre dans certaines cultures de l’Antiquité.

Mesopotamian site in Turkey

L’Empire d’Akkad meurt de sécheresse

Avant les Akkadiens, le monde ne connaissait pas encore l’empire au sens historique du terme. Leur société s’épanouit dans les vallées fertiles du Tigre et de l’Euphrate, sur des terres correspondant à l’actuelle Syrie et à l’Irak. Fondé par Sargon d’Akkad il y a environ 4 300 ans, l’Empire akkadian fut le premier grand appareil administratif centralisé à fonctionner durablement à grande échelle.

Les Akkadiens bâtirent des routes, développèrent le commerce et améliorèrent l’irrigation. Pourtant, ce succès fut fragilisé par une réalité géographique implacable. L’empire s’étendait sur des régions aux climats contrastés, et les populations du sud dépendaient de plus en plus des récoltes du nord. Quand une sécheresse sévère frappa ces terres agricoles, une crise en chaîne se déclencha : famine, conflits et flux de réfugiés bouleversèrent l’équilibre interne.

Selon plusieurs chercheurs, cette sécheresse aurait contribué à la chute des Akkadiens. Une étude publiée en 2019 a renforcé cette hypothèse en montrant que l’effondrement de l’empire coïncidait avec une sécheresse soudaine de près de 290 ans. Dans l’histoire de la Mésopotamie ancienne, le climat apparaît ici comme une force politique à part entière.

Head of an Akkadian ruler

Ashurnasirpal II érigea un pilier de chair humaine

L’Empire assyrien domina le Proche-Orient d’environ 900 à 612 avant notre ère. Ses rois régnaient d’une main de fer, et Ashurnasirpal II fut l’un des plus redoutés d’entre eux. Petit-fils d’Adad-Nirari II, artisan du renouveau assyrien, il hérita d’un empire stable et puissant, ainsi que d’une armée capable d’écraser toute ville rebelle. Avec cette force, il imposa une politique de terreur méthodique.

Pour intimider ses ennemis, Ashurnasirpal II aimait faire des exemples. Il écrivit après une rébellion qu’il avait « construit un pilier face à la porte de la ville, écorché tous les chefs révoltés et recouvert le pilier de leurs peaux ». Il fit brûler, aveugler et décapiter des insurgés, condamna des soldats à mourir de soif dans le désert et incendia celles qu’il appelait des « jeunes filles ». Les prisonniers étaient parfois forcés de reconstruire les villes qu’il avait détruites.

Cette brutalité allait de pair avec un projet de puissance impériale. Calah, l’actuelle Nimroud en Irak, devint l’un des centres de son règne et le site de son grand palais. C’est aussi là qu’il aurait établi une colonie de singes, détail étrange qui contraste avec l’extrême violence de son pouvoir.

Ashurnasirpal II

Le frère d’Ashurbanipal se donna la mort par le feu

Ashurbanipal régna sur l’Assyrie à partir d’environ 668 avant notre ère jusqu’entre 631 et 627 avant notre ère. Les reliefs de son règne comptent parmi les images les plus terribles de l’Antiquité : décapitations, écorchements vivants et prisonniers contraints de broyer les os de leurs pères avant d’être exécutés publiquement. Ses récits de guerre donnaient l’impression d’un chasseur de trophées humains, fasciné par la violence et par la mise en scène de sa domination.

Il revendiquait aussi une forme d’érudition exceptionnelle. Selon les sources anciennes, il savait lire les écritures cunéiformes sumériennes et akkadiennes. Il constitua une bibliothèque impressionnante, où figurait notamment l’épopée babylonienne de Gilgamesh. Cette collection fut ensevelie sous les ruines du palais lorsque celui-ci brûla au moment de l’effondrement de l’Empire assyrien.

La chute commença par une guerre civile entre Ashurbanipal et son frère jumeau, Sin-shar-ishkun. Ce dernier tenta un soulèvement, échoua puis se réfugia à Babylone, que son frère assiégea pendant quatre ans. La famine fut telle que certains habitants en vinrent à manger leurs propres enfants. Craignant le sort qui l’attendait, Sin-shar-ishkun se serait finalement immolé par le feu.

Ashurbanipal

Les soldats assyriens souffraient probablement de stress post-traumatique

L’armée assyrienne était, selon les spécialistes, la force militaire la plus redoutable de son époque. Elle disposait d’armes plus efficaces, de meilleures tactiques et de capacités d’ingénierie supérieures à celles de ses rivales. Sous Tiglath-Pileser III naquit même la première armée professionnelle connue. Mais la vraie clé de cette supériorité tenait à une violence totale, assumée sans détour : villes massacrées, prisonniers écorchés vifs, rebelles torturés jusqu’à la mort.

Une telle machine de guerre n’a laissé que des traces de terreur, mais elle a aussi abîmé ceux qui la servaient. Des recherches citées par la BBC suggèrent que les soldats assyriens souffraient de symptômes proches du stress post-traumatique. Certains disaient entendre et voir les fantômes des personnes tuées au combat, une expérience comparable à celle de soldats modernes ayant survécu à des combats au corps à corps.

Le régime imposé à ces combattants accentuait probablement ce traumatisme. Leur service alternait sur trois ans : une année de travaux pénibles comme la construction de routes et de ponts, une année de guerre, puis une année auprès de leur famille. Puis le cycle recommençait. Tous les trois ans, ils devaient donc retourner sur le champ de bataille, au risque de créer de nouveaux fantômes ou de le devenir eux-mêmes.

Assyrian relief

Les ventes aux enchères de mariées et la danse mortelle du fleuve

Le mariage a toujours entretenu un lien trouble avec la propriété. Même à l’époque moderne, une union fondée sur l’amour peut prendre une dimension juridique si elle se termine par un divorce. Dans la Mésopotamie ancienne, cette logique était encore plus visible : le mariage était un contrat entre le père d’une jeune fille et un autre homme, ou plus souvent entre deux familles qui formaient la base même de la communauté.

L’un des moyens de se marier consistait en une vente aux enchères de mariées. Décrites par l’historien Hérodote comme des événements annuels dans les villages, ces enchères rassemblaient toutes les jeunes femmes en âge d’être mariées, entourées d’un cercle d’acheteurs. Les plus belles étaient vendues en premier aux hommes les plus riches, tandis que les autres allaient aux hommes du peuple, souvent accompagnées d’une compensation monétaire.

Une fois mariées, les femmes devaient souvent obéir sous peine de mort. Dans le Code de Hammurabi, une épouse coupable d’adultère pouvait être jetée dans le fleuve avec son amant et s’y noyer. Toutefois, si le mari décidait d’épargner sa femme, l’amant était lui aussi sauvé. Cette règle souligne à quel point le destin des femmes restait soumis à l’arbitraire masculin.

Ishtar gate

L’aveuglement de Sédécias et l’exil babylonien

Nabuchodonosor II évoque des images très différentes selon les lecteurs. Pour certains, il s’agit du nom du vaisseau de Matrix. Pour d’autres, il rappelle le roi associé aux Jardins suspendus, symbole d’ingénierie et de grandeur. Dans les sources anciennes, il fut surtout le plus grand roi de Babylone. Mais dans la Bible, il apparaît comme un ennemi de Dieu.

Au début du VIe siècle avant notre ère, Nabuchodonosor acquit une réputation d’instrument de châtiment. En 597 avant notre ère, il conquit Jérusalem, capitale du royaume de Juda, puis y installa Sédécias comme nouveau roi. Après neuf années de règne, Sédécias participa à la préparation d’une révolte et provoqua la colère babylonienne. Nabuchodonosor le fit assister à l’exécution de ses propres fils, puis on lui creva les yeux avant de l’emprisonner et de l’emmener à Babylone.

La vengeance ne s’arrêta pas là. Jérusalem fut réduite en ruines et son temple incendié. Dans une logique typiquement mésopotamienne de déportation, des milliers de Juifs furent envoyés à Babylone, donnant naissance à ce que l’on appelle l’Exil babylonien. Ce traumatisme collectif laissa de profondes blessures psychologiques et suscita des interrogations douloureuses sur l’alliance avec Dieu et sur la culpabilité du peuple.

Painting On the Waters of Babylon

Dans la Mésopotamie ancienne, les maladies étaient attribuées aux péchés

On dit souvent que l’ignorance protège, mais face à la maladie, elle peut surtout terrifier. Les médecins de la Mésopotamie ancienne connaissaient très peu le fonctionnement du corps humain et comprenaient encore moins les maladies qui le détruisaient. Une partie de cette ignorance s’expliquait par des tabous religieux : disséquer un corps humain était interdit, alors même qu’un médecin qui échouait à soigner pouvait être amputé d’une main.

Il était en revanche possible d’ouvrir certains animaux morts, mais les Mésopotamiens ne disséquaient pour des usages divinatoires que le foie et les poumons d’animaux parfaitement sains. La logique médicale était donc étroitement liée au religieux. Lorsqu’une personne tombait malade, la première question n’était pas « quelle est la cause biologique ? », mais « quel péché a-t-elle commis ? », afin de tenter d’apaiser la divinité offensée.

Ce cadre de pensée ne faisait qu’aggraver l’horreur des maladies qui ravageaient les populations. La tuberculose dévasta la région vers le deuxième millénaire avant notre ère, tandis que la peste pneumonique et bubonique, le typhus et la variole frappaient régulièrement. Le sud, plus densément peuplé, fut particulièrement touché. À tel point que, dans la langue akkadienne, le mot désignant une épidémie signifiait littéralement « mort certaine ».

Ancient Mesopotamian sculpture

Les Sumeriens utilisaient les dieux pour justifier l’esclavage en Mésopotamie ancienne

L’histoire regorge d’exemples où la religion et la superstition ont servi à dominer d’autres êtres humains. Dans l’Amérique esclavagiste, certains ont invoqué la Bible pour justifier l’asservissement, en s’appuyant sur l’épisode de Canaan condamné au servage. Plus tôt encore, des souverains affirmaient que les rois étaient d’essence divine et qu’il était presque sacrilège de le contester. En réalité, cette stratégie est presque aussi ancienne que la civilisation elle-même.

L’Oriental Institute de l’Université de Chicago a souligné que la Mésopotamie ancienne comptait parmi les toutes premières civilisations à avoir développé la figure du roi-dieu. Naram-Sin d’Akkad semble avoir été le premier souverain mésopotamien à se proclamer lui-même divin, vers 2300 avant notre ère. Cela s’accordait parfaitement avec la conception mésopotamienne selon laquelle les humains avaient été créés pour travailler avec les dieux afin de maintenir l’ordre et contenir le chaos.

Dans cette vision du monde, l’esclavage apparaissait presque comme une conséquence naturelle de l’ordre cosmique. Des rois envoyaient des bandes d’hommes piller les cités voisines pour capturer des esclaves, dont le travail servait de base à la construction impériale. Le pouvoir politique s’appuyait alors sur l’idée que les dieux avaient accordé la domination à certains peuples sur d’autres, considérés comme « inférieurs ». Et ainsi, l’histoire se répétait déjà.

Neo-Sumerian goddess

Suggestions d'Articles

Laisser un Commentaire