La vérité méconnue de Saint Nicolas
Bien avant de devenir l’ombre souriante du Père Noël, Saint Nicolas fut un personnage historique bien réel, si vénéré qu’autour de lui s’est formée une immense nébuleuse de légendes. Aux États-Unis, son nom évoque presque immédiatement le distributeur de cadeaux du réveillon de Noël. Pourtant, à l’origine, il n’avait rien à voir avec cette fête. Son histoire appartient d’abord au monde de la foi, du miracle et des récits insolites qui ont traversé les siècles.
Hors de son association avec le Père Noël, Saint Nicolas est admiré dans le monde entier. Il est considéré comme le saint non apôtre le plus populaire, invoqué comme protecteur des enfants, des marins, des marchands, des pharmaciens, des innocents accusés à tort, mais aussi de régions entières comme la Russie ou la Grèce. Cette popularité ne tient pas à la simple image du généreux vieillard de Noël : le Saint Nicolas traditionnel est présenté comme un faiseur de merveilles, capable de ressusciter des enfants, de dompter des démons, de détruire des sanctuaires païens, de frapper des hérétiques et d’accomplir des prodiges à distance. C’est cette figure étonnante qui nourrit encore aujourd’hui les récits les plus insolites autour de son nom.

Il n’a pas perdu de temps pour devenir un saint. Selon la tradition, Nicolas serait né à Patara, dans l’actuelle Turquie, au IIIe siècle, le 15 mars, de parents chrétiens nommés soit Théophane et Nonna, soit Épiphane et Jeanne selon les versions. La légende raconte qu’après son premier bain, le nourrisson se serait redressé dans la cuve pour louer Dieu. Il aurait aussi refusé le lait de sa mère les jours de jeûne, évité les travers des autres enfants et fréquenté l’église avec assiduité.
Le jeune Nicolas étudia avec son oncle, lui aussi nommé Nicolas, abbé d’un monastère de Xanthos. Alors qu’il se rendait à un cours, il croisa une femme à la main desséchée et la guérit en traçant sur elle le signe de croix : ce fut son premier miracle. Plus tard, orphelin, il hérita d’une fortune considérable et alla vivre auprès de son oncle, avant de partir en pèlerinage en Terre sainte. Là encore, la légende lui attribue un épisode spectaculaire : les portes verrouillées de la salle de la Dernière Cène, sur le mont Sion, s’ouvrirent d’elles-mêmes pour l’accueillir.
Son nom a lui aussi une histoire parlante. D’après la plupart des sources, Nicolas vient des mots grecs nike, « victoire », et laos, « peuple ». Ensemble, ils signifient donc « victoire du peuple ». La Légende dorée explique qu’il avait été ainsi nommé parce que, par son enseignement et son exemple, il avait remporté une grande victoire sur les péchés et les vices. Ce nom, alors peu courant, s’est ensuite diffusé dans le monde entier à travers la renommée du saint.

La rareté de son prénom joua même un rôle dans son élection comme évêque de Myre, aujourd’hui en Turquie. Le siège était vacant, les évêques locaux ne parvenaient pas à se mettre d’accord et, dans la nuit, une voix divine aurait demandé de choisir comme évêque la première personne entrant dans l’église de Myre et portant le nom de Nicolas. Le hasard fit bien les choses : Nicolas revenait justement de Terre sainte. Quand il déclara son identité, il fut immédiatement consacré évêque, malgré ses protestations modestes.
Si un seul récit devait résumer Saint Nicolas, ce serait sans doute celui qui l’a fait connaître comme distributeur de dons et protecteur des travailleurs du sexe comme des prêteurs sur gages. Un voisin autrefois riche, ruiné par les revers de la vie, ne pouvait plus offrir de dot à ses trois filles. Sans argent, il craignait de devoir les vendre comme esclaves, une tragédie bien réelle à cette époque.
Nicolas, riche de l’héritage laissé par ses parents, voulut l’aider sans être reconnu. La nuit, il lança trois sacs d’or dans la maison du voisin afin que les jeunes filles puissent se marier. Dans des versions plus tardives, l’or passe par la cheminée pour se rapprocher du futur Père Noël, bien qu’au IIIe siècle ce détail soit anachronique ; il est donc plus probable qu’il soit entré par une fenêtre. Certaines variantes racontent aussi que les pièces tombèrent dans les chaussettes mises à sécher. L’iconographie chrétienne le montre souvent avec trois boules d’or, devenues un symbole encore associé à de nombreux monts-de-piété.

Bien avant d’être transformé en Père Noël, le bon saint Nicolas était déjà réputé être l’ami des enfants. Son rôle de protecteur des plus jeunes vient d’un autre miracle célèbre, particulièrement sombre dans sa première partie. Trois étudiants voyageaient vers leur école et cherchèrent un gîte pour la nuit. Ils trouvèrent une auberge tenue par un boucher et sa femme, qui eurent de mauvaises intentions en voyant leurs bourses bien remplies. Pendant leur sommeil, le boucher les tua, découpa leurs corps et les dissimula dans un tonneau de saumure.
Mais lorsque Nicolas frappa à la porte, il demanda de la viande fraîche pour dîner. Le boucher répondit qu’il n’en avait pas, mais Nicolas insista : il affirma avoir devant lui la viande la plus fraîche qui soit et exigea qu’on ouvre le tonneau. Après avoir prié, il fit revenir les trois garçons à la vie, entiers et bien vivants. Ils le remercièrent ainsi que Dieu avant de rentrer chez eux. En France, la tradition rapporte ensuite que Nicolas fit enchaîner le boucher et le contraignit à servir pour expier son crime.

Saint Nicolas est aussi étroitement lié aux marins. Parmi les récits les plus connus, l’un le montre ressuscitant un marin mort durant une tempête sur la route de la Terre sainte ; un autre, plus spectaculaire encore, le présente sauvant un navire entier sans même être physiquement présent. Lors du célèbre concile de Nicée, il s’endormit pendant le repas. Dans son rêve, il entendit des voix l’appeler au secours.
Sans se réveiller, Nicolas aurait quitté son corps comme un esprit voyageur et se serait retrouvé à des centaines de kilomètres, au milieu de la mer, auprès de marins pris dans une tempête qui avait détruit leur bateau. Il étendit ses mains spectrales sur l’eau, calma la mer et sauva l’équipage, avant de regagner son corps endormi. Quand les autres évêques lui demandèrent où il était passé, il répondit simplement qu’un navire et ses marins avaient été sauvés. Ils y virent une image de l’Église comme un navire et des fidèles comme des passagers : preuve, à leurs yeux, que Nicolas parlait en profondeur.

Le concile de Nicée fut aussi le théâtre de son épisode le plus fameux, et le plus embarrassant. Réuni en 325 sous l’autorité de l’empereur Constantin, il s’agissait du premier concile œcuménique, convoqué pour trancher la querelle de l’arianisme. Cette doctrine, défendue par Arius, soutenait que Jésus avait été créé par Dieu et non engendré par lui. Pour l’Église orthodoxe, la nuance était décisive, et la tension immense.
Alors qu’Arius se défendait devant l’assemblée, Nicolas traversa la salle et le gifla violemment. Frapper quelqu’un devant l’empereur, même un hérétique, n’était pas autorisé : Nicolas fut donc déchu de son rang d’évêque et jeté en prison. Selon la légende, la nuit suivante, la Vierge Marie et l’enfant Jésus vinrent le délivrer de ses chaînes et lui rendirent ses habits épiscopaux, ce qui força Constantin à le rétablir dans sa charge.

La vie de Saint Nicolas s’inscrit aussi dans une époque où le christianisme était encore interdit et où le paganisme dominait une grande partie de l’Empire romain. Nicolas fut même emprisonné durant les persécutions de Dioclétien. Dans sa région, la grande divinité était Artémis, fille de Zeus et puissante déesse vierge de la fécondité. Parce qu’elle occupait une place centrale dans son territoire, plusieurs récits racontent l’affrontement entre les deux figures.
Nicolas parcourait alors le pays pour s’en prendre aux sanctuaires voués à Artémis, en chassant les démons, faunes ou satyres qui s’y trouvaient. La légende raconte qu’il souleva mentalement le vaste temple d’Artémis à Myre depuis ses fondations, le renversa et le brisa au sol, dispersant les démons au vent. Plus tard, Artémis aurait tenté de se venger en se déguisant et en offrant aux pèlerins un récipient qu’elle prétendait rempli d’huile pour l’onction du sanctuaire, mais qui s’avéra être une bombe. Heureusement, l’esprit de Nicolas apparut à temps pour sauver tout le monde.

Les miracles attribués à Saint Nicolas sont si nombreux qu’il en faut bien plus que les plus célèbres pour en faire le tour. Parmi les récits moins connus, on trouve celui de la famine qu’il aurait fait cesser à Myre. La population mourait de faim lorsque des navires marchands italiens firent escale sur la route de l’Égypte. Nicolas voulut acheter une partie du grain, mais le capitaine refusa, redoutant les pénalités en cas de manque à l’arrivée.
Nicolas le rassura et acheta cent boisseaux sur chaque navire. À l’arrivée en Égypte, la cargaison s’était mystérieusement maintenue au complet, et les habitants de Myre eurent assez de nourriture pour deux ans. D’autres récits le montrent sauvant des soldats faussement accusés de la peine de mort, arrêtant une épée à mains nues, délivrant un garçon réduit en esclavage ou sauvant un enfant de la noyade. La Légende dorée lui attribue même des gestes de justice en faveur de Juifs maltraités par des antisémites. Après sa mort, les miracles continuèrent : Nicolas protégea ceux qui priaient devant ses sanctuaires et punissait ceux qui les profanaient, allant jusqu’à animer une statue de lui-même pour battre un voleur à la course.

Parmi tous les prodiges associés à Saint Nicolas, l’un des plus inattendus est sa mort paisible. Contrairement à de nombreux saints, souvent martyrisés de manière violente, il serait mort de vieillesse en 343, porté au ciel par des anges. Son corps fut déposé dans la crypte de la cathédrale de Myre et y demeura jusqu’au XIe siècle, époque où les Seldjoukides prirent le contrôle d’une grande partie de l’Anatolie.
Son tombeau était devenu un lieu de pèlerinage, en partie parce qu’on disait qu’il exsudait une substance miraculeuse aux vertus curatives. En 1087, quarante-sept marins de la ville italienne de Bari se rendirent à Myre pour récupérer les reliques de Saint Nicolas avant qu’elles ne tombent entre d’autres mains. Ils trompèrent les moines gardiens afin d’y accéder, mais plusieurs signes furent interprétés comme la preuve qu’ils agissaient pour le bien. Lorsque le corps fut découvert, une forte odeur de parfum emplit la ville, identifiant sans ambiguïté le saint. Les marins emportèrent ensuite le corps à Bari, où il repose encore aujourd’hui. Cet épisode, commémoré comme la Translatio des reliques, explique aussi pourquoi Saint Nicolas est devenu le patron des voleurs.

Dans l’imaginaire américain, Saint Nicolas se confond presque entièrement avec Santa Claus, mais la réalité est plus nuancée. Dans de nombreux pays, le 6 décembre, jour de la Saint-Nicolas, est célébré séparément de Noël. Certains y tiennent même farouchement, refusant que l’influence américaine du Père Noël efface les traditions locales. L’histoire du transfert des dons de la Saint-Nicolas vers Noël, pendant la Réforme protestante, est longue et complexe, mais elle a profondément remodelé les coutumes de l’Europe.
Aucun pays ne célèbre cette fête comme les Pays-Bas, où Sinterklaas est plus important encore que Noël. Il arrive en bateau à vapeur depuis l’Espagne avec son compagnon Piet, distribue des biscuits épicés et chevauche un cheval blanc. Ailleurs, il peut se déplacer à dos d’âne, descendre du ciel par une corde d’or ou arriver avec d’autres compagnons. Mais presque partout, les enfants déposent leurs chaussures le soir du 5 décembre, espérant y trouver des bonbons, des fruits, des noix, des jouets ou d’autres douceurs. Les enfants sages sont récompensés ; les autres reçoivent du charbon, ou parfois une pomme de terre.

La réputation de faiseur de miracles de Saint Nicolas lui a valu le surnom de Nicolas le Thaumaturge, mais les légendes le montrent aussi comme dompteur de démons. Dans un récit, il menace de les chasser d’un arbre à coups de hache ; dans un autre, il ressuscite un garçon étranglé par un démon ; dans un troisième, il triomphe d’un démon lors d’un pari. Dans plusieurs traditions, les démons finissent même par lui rendre service, accomplissant une pénitence sous son autorité. C’est de là que vient l’idée du sombre compagnon de Saint Nicolas, ces créatures enchaînées chargées de jouer les méchants pour mieux faire ressortir la bonté du saint.
Le plus célèbre de ces compagnons est bien sûr le Krampus, devenu très visible dans la culture populaire grâce au cinéma et à la télévision, même si ces représentations ne reflètent pas toujours fidèlement les traditions autrichiennes et allemandes. Mais il n’est pas le seul être velu et cornu à l’accompagner. Selon les régions, on peut voir apparaître le Klaubauf, Bartel ou Pelzebock. En République tchèque, Saint Nicolas est escorté d’un ange et d’un diable. Ailleurs, son compagnon est plus humain, même s’il reste souvent inquiétant : Schmutzli en Suisse, Hans Trapp dans l’est de la France et Père Fouettard dans le nord de la France, parfois présenté comme le boucher responsable du meurtre des trois enfants.

Si ses compagnons les plus sinistres occupent beaucoup l’imaginaire moderne, Saint Nicolas possède aussi des aides moins redoutables, parfois héritées des anciennes figures de peur mais adoucies au fil du temps. Le plus célèbre, et sans doute l’un des plus controversés, est Zwarte Piet, ou Pierre le Noir, qui accompagne Sinterklaas aux Pays-Bas. Le personnage, sous une forme proche de celle que l’on connaît aujourd’hui, remonte au moins au XIXe siècle, et sa notoriété a encore grandi après la Seconde Guerre mondiale.
À côté de lui, un compagnon moins polémique est Knecht Ruprecht, ou Ruprecht le serviteur, figure allemande coiffée d’une longue barbe et vêtue comme un moine. Il récompense les enfants capables de réciter une chanson, un poème ou une prière en leur offrant de petits cadeaux, et distribue aux autres un coup symbolique avec un sac de cendres, ou simplement un morceau de charbon. Ainsi, autour de la figure de Saint Nicolas, l’histoire, le merveilleux et l’insolite se rejoignent sans cesse, laissant derrière eux une tradition aussi riche que surprenante.
