Histoire
Ce que The Crown se trompe sur l’histoire
Par Brian Boone — mis à jour le 11 octobre 2023 à 13 h 35

Si la télévision — en particulier les productions britanniques et celles diffusées par la PBS — a déjà offert au monde de nombreuses séries et documentaires consacrés à la famille royale du Royaume-Uni, The Crown se distingue par son ambition historique. La série s’étend sur six saisons et 60 épisodes, retraçant l’intégralité de la vie publique de la reine Élisabeth II, incarnée par Claire Foy puis Olivia Colman, le monarque ayant régné le plus longtemps dans l’histoire britannique. Extrêmement travaillée et très coûteuse, la production s’efforce de reconstituer le milieu du XXe siècle dans ses moindres détails, tout en renouvelant régulièrement son casting pour accompagner le vieillissement de ses figures centrales, de la reine à Philip, Charles, Andrew, sans oublier les grands noms de la politique britannique.
Pour autant, certains éléments sont dramatisés, réécrits ou inventés afin de combler les zones d’ombre de la vie derrière les portes closes de Buckingham Palace, ou pour resserrer le récit et lui donner davantage de clarté. Voici plusieurs exemples où cette fresque historique, pourtant dense, s’éloigne de la réalité de l’histoire britannique.
Le prince Philip s’est agenouillé sans protester

The Crown explore avec finesse la vie publique et la vie intime de la reine Élisabeth II, et ses scènes les plus marquantes sont souvent celles où ces deux sphères entrent en collision. Lorsque la reine accède au trône au début des années 1950, les rapports conjugaux restent marqués par une vision très patriarcale : l’homme est censé être le « maître » de la maison. Mais que se passe-t-il quand cet homme épouse la reine d’Angleterre, souveraine de millions de sujets, lui compris, alors qu’il est lui-même royal de naissance ? La série transforme cette tension en point dramatique central pour le prince Philip.
Après lui avoir confié l’organisation de son couronnement de 1953, Elizabeth le charge d’une responsabilité qui nourrit son ego masculin, au point qu’il affirme ne pas vouloir s’incliner devant la reine — sa propre épouse — au moment où elle sera officiellement sacrée. Or, selon les sources historiques, cet épisode n’a pas été tiré des archives : il a été imaginé par Peter Morgan pour explorer les rapports de genre dans les années 1950. D’après Christopher Wilson, spécialiste de la famille royale, Philip n’avait aucun problème à se conformer au protocole. Issu d’une maison royale habituée aux rituels et aux usages de la cour britannique, il savait parfaitement ce que l’on attendait de lui en public.
Personne ne sait pourquoi Élisabeth II et le prince Philip se sont disputés devant des journalistes

Bien qu’il s’agisse d’un drame historique très élégant, The Crown se permet parfois des envolées plus mélodramatiques, comme dans l’épisode « Pride & Joy » de la première saison. En 1954, Élisabeth et Philip effectuent une tournée du Commonwealth avec une étape en Australie. Selon Robert Lacey, conseiller historique de la série et biographe royal, le couple s’apprêtait un jour à sortir sur la véranda de la maison où il séjournait pour poser avec des koalas, mais Philip serait finalement apparu seul, bientôt suivi d’une raquette de tennis, d’une paire de baskets et d’une Élisabeth furieuse qui le poursuivait en criant. Lorsqu’ils ont compris qu’ils étaient observés et filmés, le couple s’est replié à l’intérieur. La reine est ressortie quelques minutes plus tard pour s’excuser, en disant qu’une dispute occasionnelle « arrive dans tous les mariages ». Par respect, le journaliste qui avait capté la scène a détruit les images, un détail repris dans la série.
La dispute a bien eu lieu et a été vue par de nombreux témoins, mais ses raisons exactes, elles, n’ont jamais été révélées. Peter Morgan a donc dû imaginer ce qui s’était passé à l’intérieur. À l’écran, Philip met Elizabeth en colère en insultant à la fois l’Australie et son père défunt : « Je parie que c’est pour ça que votre père fumait tant de cigarettes », lance-t-il, « parce qu’il préférait attraper un cancer plutôt que de venir dans ce foutu voyage en Australie. »
Le grand smog de 1952 a fait de nombreuses victimes, mais pas Venetia Scott

C’est l’un des moments les plus extravagants de la première saison de The Crown, mais aussi l’un des plus marquants de l’histoire du XXe siècle. Dans l’épisode « Act of God », un épais nuage de smog recouvre Londres en 1952, plongeant la ville dans une obscurité presque totale. Des milliers d’habitants ne distinguent plus leur chemin, ce qui entraîne d’innombrables hospitalisations et décès. Winston Churchill, habituellement si autoritaire, se montre d’abord étonnamment détaché face à la détresse du pays, parlant du brouillard comme d’un « acte de Dieu », ce qui alimente les appels à sa démission.
Churchill ne commence à mesurer la gravité de la situation qu’après la mort de sa jeune assistante préférée, Venetia Scott, renversée par un bus dont le conducteur ne pouvait pas la voir à cause du smog. Bouleversé, il prononce alors un discours dans lequel il promet à l’Angleterre de tout faire pour éviter qu’une telle catastrophe liée à la pollution ne se reproduise.
Le grand smog, lui, est bien réel, mais le personnage de Venetia Scott a été inventé par Peter Morgan. Elle fonctionne cependant comme une figure composite : Robert Lacey explique qu’elle rassemble plusieurs secrétaires de Churchill, dont cinq ou six ont laissé des mémoires. Elle symbolise aussi les quelque 6 000 morts du mois, un drame qui a contribué à l’adoption de la loi britannique sur l’air pur en 1955.
La reine n’était pas au courant de l’attaque cérébrale de Churchill

Les drames historiques ont un avantage : le recul. Lorsqu’on raconte des événements réels plusieurs décennies plus tard, les scénaristes peuvent construire une narration complète à partir d’éléments apparus bien après les faits. C’est cette méthode que Peter Morgan utilise dans l’épisode « Scientia Potentia Est », où il recompose une partie de l’histoire politique britannique.
À la suite des essais nucléaires soviétiques de 1953 et de la course diplomatique qui s’ensuit auprès du président américain Dwight Eisenhower, le premier ministre britannique Winston Churchill subit un accident vasculaire cérébral. Son allié, Lord Salisbury, chef de la Chambre des lords, s’emploie à cacher l’affaire à la fois à la reine et au pays afin de préserver l’autorité de Churchill. Elizabeth finit par apprendre la vérité grâce au secrétaire particulier de Churchill, Jock Colville, et lui reproche vertement cette conspiration.
Or, selon RadioTimes, cette confrontation n’a jamais eu lieu. Mieux encore, elle n’aurait pas pu se produire de cette manière, puisque Churchill était mort depuis longtemps lorsque la reine apprit l’existence de l’attaque cérébrale. Elle n’en entendit parler qu’en 1985, lorsque Colville révéla l’affaire dans ses mémoires.
Clementine Churchill n’a pas brûlé le portrait de son mari

À la fin de la première saison de The Crown, Winston Churchill pose pour un grand portrait commandé par le Parlement à l’occasion de son 80e anniversaire. L’œuvre, signée par le peintre Graham Sutherland, figure parmi les cadeaux destinés à honorer celui qui a guidé le pays pendant la Seconde Guerre mondiale. Le tableau est dévoilé publiquement en 1954, et la série laisse entendre que Churchill le découvre alors pour la première fois, au point de réagir avec une vive déception. Après avoir mis en doute les intentions et le talent de l’artiste, il finirait par accepter cette peinture peu flatteuse comme une vérité : celle d’un homme âgé, fatigué, qui devrait se retirer — ce qu’il fait.
Dans la fiction, le tableau devait être conservé au Parlement, mais la suite est plus spectaculaire : Clementine Churchill, interprétée par Harriet Walter, le ferait secrètement brûler dans le jardin familial. La réalité est plus nuancée. Selon RadioTimes, les Churchill auraient probablement vu le portrait avant son dévoilement officiel. Et il n’aurait pas été détruit sur-le-champ par le feu. D’après la biographe Sonia Purnell, Clementine demanda plutôt à sa secrétaire, Grace Hamblin, de s’en débarrasser. Hamblin et son frère l’emportèrent alors depuis la cave des Churchill au beau milieu de la nuit, le chargèrent dans une camionnette, le transportèrent jusqu’à la maison du frère… puis le brûlèrent sur place.
La reine a bien tenté de faire aboutir le mariage de la princesse Margaret

The Crown n’aurait pas existé comme série consacrée à Élisabeth II si celle-ci n’était pas montée sur le trône après la mort de son père, lui-même devenu roi uniquement parce que son frère, le roi Édouard VIII, avait abdiqué pour épouser Wallis Simpson, une Américaine deux fois divorcée et roturière. Cette opposition entre amour et devoir royal est mise en miroir, dans la première saison, avec l’histoire de sa sœur, la princesse Margaret.
Margaret, interprétée par Vanessa Kirby, tombe amoureuse de Peter Townsend, pilote de la Royal Air Force divorcé, joué par Ben Miles. Mais leur histoire se heurte aux règles strictes qui encadrent la famille royale britannique : si Margaret l’épousait, elle devrait renoncer à son titre. Contrairement à son oncle, elle choisit donc le devoir royal plutôt que l’amour. Dans la série, Elizabeth complique en outre fortement la relation des deux amants en laissant la loi — le Royal Marriages Act de 1772 — s’appliquer sans exception. Ce que la fiction laisse de côté, c’est que la reine tenta bel et bien d’obtenir une modification de cette loi afin d’offrir à Margaret une fin plus heureuse. L’effort juridique n’aboutit pas, et Margaret comme Townsend finirent par se séparer.
Cette mort n’était pas la faute du prince Philip

The Crown n’épargne guère le prince Philip, tour à tour grincheux, sarcastique, égoïste, et surtout obsédé par l’idée de piloter son avion. L’épisode « Paterfamilias » de la saison 2 propose une explication à cette dureté apparente : une enfance lourde de drames. La série évoque des événements vérifiables de la jeunesse de Philip, notamment le coup d’État militaire qui renversa sa famille en Grèce et contraignit les siens à l’exil. Quelques années plus tard, sa mère souffrit de graves troubles psychiques, fut hospitalisée contre sa volonté, et son père s’enfuit avec une maîtresse.
Le destin de sa sœur Cecilie ajoute encore à cette tragédie. Lors d’un vol en direction d’un mariage, elle accoucha en plein ciel… avant que l’avion ne s’écrase, tuant la mère et le nouveau-né. Dans The Crown, Philip devait être à bord de cet avion et, par extension, mourir à la place de Cecilie. Il était censé accompagner sa sœur, mais fut retenu à son école, Gordonstoun, à cause d’une bagarre. Au funérailles, son père lui lance : « C’est à cause de toi que nous sommes tous ici, à enterrer mon enfant préféré. »
Un tel traumatisme marquerait nécessairement un homme, mais cette version ne correspond pas à la réalité. L’historien royal Hugo Vickers a qualifié cette scène de « mensonge monstrueux » : Philip n’avait jamais participé à une bagarre à l’école, et Cecilie devait de toute façon se rendre au mariage, avec ou sans lui.
Le Thursday Club n’était pas aussi scandaleux qu’on le dit

Les clubs masculins occupent une place importante dans l’histoire anglaise. Ils permettaient à des hommes puissants — aristocrates, artistes ou industriels — de se retrouver à l’abri des regards de leur famille. On les imagine volontiers comme des repaires de conversations grivoises, d’alcool à volonté, d’humour grossier et d’histoires de conquêtes sexuelles racontées entre initiés.
Au début de la deuxième saison, le prince Philip fréquente justement le Thursday Club, un cercle d’hommes qui se réunissait pour déjeuner une fois par semaine, le jeudi, le plus souvent dans un restaurant de fruits de mer du centre de Londres, Wheeler’s. Dans The Crown, ces rencontres sont dépeintes comme des fêtes tapageuses, une description jugée plausible par Philip Eade, biographe du prince, qui les compare à des soirées de célibataires particulièrement animées.
Mais l’historien Max Hastings, fils d’un des membres, nuance cette image : oui, les participants buvaient beaucoup, dit-il, mais les rumeurs de débauche restaient des rumeurs. Les récits de fêtes et d’orgies n’ont jamais été vérifiés. C’est tout le problème des sociétés secrètes : leur discrétion alimente les fantasmes. Plusieurs éléments montrés dans la série, comme l’aventure du proche de Philip, Michael Parker, avec une serveuse et les lettres qu’il aurait envoyées au club pour raconter ses exploits, ont été inventés pour les besoins du récit.
Les frasques à bord du Britannia ont été exagérées

Dans la deuxième saison, The Crown présente Michael Parker, interprété par Daniel Ings, l’ami le plus proche du prince Philip depuis leurs années dans la Marine. Le duc l’engage comme secrétaire particulier et homme de confiance. Parker accompagne Philip lors de sa tournée de 1956 à bord du yacht royal Britannia, notamment pour l’inauguration des Jeux olympiques de Melbourne. Tous deux membres du Thursday Club, ils appartiennent à ce monde d’hommes où les amitiés, les confidences et les excès peuvent se brouiller.
Dans la série, Parker écrit au club une lettre décrivant cette croisière de cinq mois comme une interminable « nuit d’enterrement de vie de garçon » avec des « p… dans chaque port », ce qui déclenche un scandale conjugal. Sa femme, Eileen, demande le divorce, et Philip, soucieux d’éviter le scandale, exige la démission de son ami. Mais la réalité est plus prosaïque. Aucune lettre salace n’a été retrouvée. Eileen Parker a bien engagé une procédure de divorce au début de 1957, et, le lendemain de la fuite de l’affaire dans la presse, Michael a démissionné de son poste à bord du Britannia, en présence du prince Philip. Il a peut-être subi des pressions, mais il est parti de son plein gré, quittant Philip à Gibraltar pour rentrer seul à Londres et affronter les journalistes. Quant aux motifs du divorce, un juge l’a prononcé en mars 1958 pour adultère : Michael Parker avait entretenu une liaison avec une gouvernante dans un appartement de Chelsea.
La reine n’était pas aussi indifférente qu’on le prétend

En octobre 1966, un glissement de déchets de charbon s’est abattu sur une école primaire d’Aberfan, au pays de Galles, tuant 116 enfants et 28 adultes. Le drame est d’une cruauté inimaginable, et selon The Crown, la reine Élisabeth II serait restée peu émue, refusant d’abord de se rendre elle-même à Aberfan ou sur tout autre site de catastrophe. Finalement contrainte d’agir, la reine, incarnée par Olivia Colman, se rend sur place, mais seulement après que le prince Philip et Lord Snowden, époux de la princesse Margaret, y sont allés en première ligne à sa place.
D’après des survivants de la tragédie d’Aberfan, la série déforme à la fois la personnalité de Sa Majesté et certains détails des funérailles collectives organisées après la catastrophe. Jeff Edwards, habitant d’Aberfan qui a conseillé Netflix sur l’épisode, estime que la reine a été injustement présentée comme insensible. Il l’a rencontrée à plusieurs reprises lors de ses nombreuses visites de suivi dans la ville et assure qu’elle était très différente du portrait « sans cœur » dressé par la série. « Elle dit : “Nous ne faisons pas de visites sur des sites de catastrophe, nous allons dans les hôpitaux” », a-t-il confié à Radio Times. « Et connaissant la personne, je ne pense pas qu’elle aurait dit cela, personnellement. »
Edwards relève aussi des erreurs concrètes : dans l’épisode, les cercueils des funérailles collectives sont en bois, alors qu’ils étaient en réalité blancs, comme le veut la tradition pour les enfants décédés. Il précise également que le prince Philip n’avait pas assisté au service.
L’alunissage n’a pas provoqué la crise existentielle du prince Philip

Au retour de leur voyage sur la Lune, en juillet 1969, les astronautes d’Apollo 11 Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin sont devenus les hommes les plus célèbres et les plus admirés de la planète, éclipsant même la famille royale. Ils ont d’ailleurs visité Buckingham Palace dans le cadre de leur tournée triomphale, un moment que la troisième saison de The Crown dramatise.
Ces héros de l’espace rencontrent le prince Philip, incarné par Tobias Menzies, grand admirateur de l’exploration spatiale et, en particulier, du débarquement sur la Lune. Mais à leur contact, il prend brutalement conscience qu’il s’agit de simples mortels qui ont changé le monde, tandis que lui est né dans le privilège et le pouvoir sans avoir vraiment accompli quoi que ce soit à la hauteur de cet héritage. Cette révélation, presque ironique, le transforme alors en homme ordinaire pendant un temps et déclenche chez lui une forme de crise de la cinquantaine.
Selon Marie Claire, cet arc narratif relève surtout de la spéculation. Rien ne prouve vraiment que Philip était un fan inconditionnel de la NASA, et si les trois hommes d’Apollo 11 ont bien visité Buckingham Palace, aucune trace ne confirme une conversation privée avec le duc. Autrement dit, si le prince Philip a un jour douté de sa place dans l’univers, il ne faut probablement pas en faire porter la responsabilité à Buzz Aldrin.
