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Les années 80 se montraient particulièrement indulgentes en matière de performances vocales. À cette époque d’avant l’Auto-Tune, les artistes chantaient en direct, ou du moins essayaient, à moins de provoquer un scandale de play-back à la Milli Vanilli. Si un interprète ne maîtrisait pas son micro, le public finissait toujours par s’en rendre compte. Certains prenaient des cours pour renforcer leur voix, à l’image de Madonna, tandis que d’autres laissaient simplement couler.

Il arrivait parfois qu’un groupe parvienne à se hisser au sommet des classements malgré des voix défaillantes. Des formations comme Bananarama et The Human League ont enregistré des morceaux très bien classés avec certaines des pires prestations vocales de la décennie. Ces chants ratés allaient de la scansion robotique et maladroite façon Gary Numan aux interprétations fausses qui ne parvenaient jamais à accrocher la mélodie. Les hurlements stridents d’Axl Rose ou les balbutiements humoristiques de Biz Markie ont également marqué les hits des années 80.
Toutefois, ces critiques vocales ne retirent rien à la qualité de ces morceaux, qui restent d’incontournables succès. Il s’agit même de chansons parmi les plus célèbres de cette époque, que l’on continue de chanter à tue-tête aujourd’hui, avec probablement un peu plus de justesse.
Welcome to the Jungle – Guns N’ Roses
Lors de la sortie de « Welcome to the Jungle » à la fin des années 80, certains auditeurs ont cru à une parodie de chanteur de metal. En effet, de nombreux vocalistes médiocres de l’époque s’évertuaient à atteindre des notes aiguës, causant sans doute des dommages irréversibles à leurs cordes vocales. Il reste difficile de déterminer si Axl Rose cherchait délibérément à produire ce son strident sur ce classique du hard rock, ou s’il avait accidentellement composé le morceau dans une tonalité dépassant ses capacités.
Il est possible que cette sonorité singulière soit involontaire, comme s’il tentait d’imiter ce qu’il considérait être une excellente voix de hard rock, produisant finalement un véritable hurlement de chat de gouttière. S’il s’agissait d’un choix artistique délibéré, c’était sans doute une mauvaise décision.
Cependant, le rock a toujours privilégié l’authenticité brute à la perfection technique. Même les morceaux les plus sous-estimés de Guns N’ Roses comportent des performances vocales imparfaites. Malgré un chant grinçant et des grognements rebutants, « Welcome to the Jungle » a offert au groupe son premier grand succès, atteignant la septième place des classements en 1988. Ce triomphe a marqué le début d’une carrière impressionnante, laissant penser que les cris stridents d’Axl Rose n’étaient peut-être pas si vains.
Don’t You Want Me? – The Human League
Le bourdonnement robotique de Phil Oakey, leader de The Human League, s’accorde étrangement bien avec les arrangements électro-pop du tube « Don’t You Want Me ? » sorti en 1981. Ce timbre n’a d’ailleurs pas freiné le succès du morceau, qui s’est classé numéro un au Royaume-Uni aux alentours de Noël, avant de conquérir le sommet des palmarès américains en juillet de l’année suivante. Néanmoins, les voix dégagent une froideur sans âme, rappelant une personne qui apprendrait tout juste à contrôler sa respiration pour terminer un couplet sans suffoquer.
Les faiblesses vocales ne s’arrêtent pas à Phil Oakey. Lorsque la chanteuse Susan Ann Sulley intervient pour répondre à l’ego masculin du texte, sa voix se révèle presque aussi fausse et dénuée d’émotion que celle de son partenaire.
L’ironie d’un groupe nommé The Human League livrant des prestations quasi robotiques incarne parfaitement le kitsch des années 80. C’était la décennie des avatars pseudo-intelligents comme Max Headroom et des robots attachants comme Johnny 5 dans le film « Short Circuit ». Cette formation très portée sur la technologie a ainsi confirmé l’idée post-punk selon laquelle la justesse vocale reste secondaire face à l’atmosphère dégagée par un tube, une philosophie que d’autres artistes adopteront pendant des décennies.
Cruel Summer – Bananarama
À l’écoute du classique du top 10 des années 80 « Cruel Summer », on pourrait croire que les membres de Bananarama prenaient encore des cours de chant lors de l’enregistrement. La léthargie n’a sans doute jamais été aussi bien récompensée. Si elles atteignent les notes visées, c’est purement par accident. Le trio ne tente aucune harmonie : elles chantent toutes les trois la même mélodie, tout en étant suffisamment fausses pour créer une véritable pagaille auditive.
Le chant monocorde de Siobhan Fahey, Keren Woodward et Sara Dallin ne ressemble même pas à un échauffement vocal. On pourrait imaginer qu’elles cherchaient à retranscrire la lourdeur de la chaleur estivale évoquée dans les paroles, comme si la canicule les avait rendues molles et brouillonnes. Mais ce serait leur accorder trop de crédit, car leur timbre est identique sur des morceaux qui ne parlent pas du tout de météo. Bananarama a fait légèrement mieux avec sa reprise du tube des années 60 « Venus », portée par un tempo plus rapide et des arrangements plus nets, qui s’est hissée au sommet des classements.
En vérité, les voix de « Cruel Summer » capturent une paresse qui suscite presque la sympathie. L’auditeur espère qu’une des chanteuses finira par trouver la bonne note, mais cela n’arrive jamais. L’avantage, c’est qu’il est impossible de faire pire en chantant par-dessus.
Just a Friend – Biz Markie
Biz Markie mérite peut-être un peu d’indulgence pour ses performances vocales risibles sur « Just a Friend ». Après tout, il s’agissait d’un rappeur tentant d’apporter une touche mélodique au refrain de ce morceau rassembleur. Cela ne rend pas son chant atrocement faux moins désastreux pour autant. En utilisant un échantillon du titre « (You) Got What I Need » de Freddie Scott, il disposait de notes à viser, même s’il les a presque toutes manquées. Cependant, ses hurlements pleins d’humour et de cœur ont propulsé cette chanson entraînante à la cinquième place des classements rap du Billboard et à la neuvième place du Hot 100.
La différence entre la voix catastrophique de Biz Markie et celle de chanteurs plus expérimentés réside dans sa complicité avec le public. Il semblait s’amuser de la situation, chantant à pleins poumons avec une voix chancelante. Sa prestation désarmante rappelle l’esprit décomplexé de ceux qui chantent sous la douche ou dans leur voiture, libérant l’artiste amateur qui sommeille en eux pour le simple plaisir de la musique. Il est d’ailleurs difficile de résister à l’envie de l’accompagner dans ses vocalises joyeusement fausses.
Bien que le chant soit techniquement mauvais, Biz Markie a pris un risque avec cette interprétation loufoque qui s’est révélée extrêmement payante. Son influence sur les futurs morceaux de R&B et de rap démontre à quel point des voix terriblement imparfaites peuvent être efficaces lorsqu’elles sont portées par un véritable élan d’enthousiasme.
Cars – Gary Numan
Gary Numan a emmené son hymne synth-pop « Cars » jusqu’à la neuvième place du Billboard Hot 100 en 1980, à l’aube de la techno grand public. Ce morceau a agi comme une véritable révélation new-wave, montrant au monde les possibilités offertes par des instruments programmés pour élargir les textures sonores de la musique commerciale. Quant au chant de Gary Numan, il donnait l’impression d’être lui aussi passé à travers un synthétiseur.
Son timbre nasal s’apparente à du chant au sens très large du terme. Sans les arrangements en arrière-plan, les variations de cette prétendue mélodie pourraient facilement être confondues avec le rythme naturel d’une conversation. C’était un son novateur à l’aube de l’ère électronique, avant que des groupes comme Depeche Mode ou Yazoo n’explorent pleinement les possibilités numériques. Il semble que Gary Numan connaissait ses limites et a choisi de faire avec ses moyens plutôt que de prétendre jouer les crooners.
Ces lacunes n’ont pas empêché « Cars » de devenir un succès majeur, contribuant à introduire un nouveau genre dans le vaste catalogue de la musique créative des années 80. Aujourd’hui, cette voix défaillante possède un charme indéniable, et Gary Numan reste un artiste à succès qui méritait bien plus que son éphémère heure de gloire pour son imagination musicale novatrice. C’est toutefois l’un de ces cas où l’Auto-Tune aurait pu s’avérer très utile.
