Dans l’histoire des sciences, les noms qui reviennent le plus souvent sont presque toujours ceux d’hommes. Pourtant, derrière les grandes découvertes qui ont façonné notre compréhension du monde, de nombreuses femmes en science ont joué un rôle essentiel sans recevoir la reconnaissance qu’elles méritaient. Cette réalité traverse les siècles, de l’astronomie à la chimie, de la médecine à la physique nucléaire. Remettre en lumière ces chercheuses, c’est aussi mieux comprendre l’histoire scientifique dans toute sa richesse.
Les femmes les plus sous-estimées de l’histoire des sciences
Isaac Newton, Albert Einstein, Charles Darwin, Thomas Edison… les figures les plus célèbres de l’histoire scientifique ont souvent un point commun : ce sont des hommes. Même en remontant plus loin dans le temps, les grands noms comme Galilée ou Copernic dominent encore le récit. Aujourd’hui, d’autres figures masculines, de Stephen Hawking à Nikola Tesla, occupent encore le premier plan dans l’imaginaire collectif.
Et pourtant, l’idée souvent reprise selon laquelle « derrière chaque grand homme se cache une grande femme » s’applique aussi à l’histoire des découvertes scientifiques. En explorant les archives, on retrouve des chercheuses dont les travaux ont été décisifs, parfois révolutionnaires, mais trop souvent oubliés. Leurs contributions ont transformé notre monde, même si la reconnaissance n’est pas toujours venue au rendez-vous.
Voici quelques-unes de ces pionnières de la science et de l’histoire, dont les découvertes méritent pleinement d’être replacées au cœur du récit collectif.
Caroline Herschel est considérée comme l’une des grandes pionnières de l’astronomie, même si son nom reste éclipsé par celui de son frère, William Herschel, célèbre pour ses découvertes d’étoiles, d’amas, de lunes et de la planète Uranus. Caroline a pourtant tracé une voie nouvelle dans un domaine dominé par les hommes. En rejoignant son frère en Angleterre, elle s’est imposée comme une collaboratrice indispensable, au point d’obtenir un poste officiel et un salaire régulier : elle est ainsi devenue la première astronome rémunérée de l’histoire.
Son travail allait bien au-delà de la simple observation. Elle a contribué à la fabrication de télescopes plus performants, en passant des heures à polir d’immenses lentilles. Elle a découvert huit comètes, quatorze nébuleuses et catalogué 561 étoiles. À 96 ans, elle reçut même la médaille d’or de l’Académie prussienne des sciences, une consécration tardive mais éclatante.

Esther Lederberg a profondément fait avancer notre compréhension des micro-organismes. Après sa mort en 2006, son mari fit tout pour rappeler l’ampleur de son apport scientifique en créant une page commémorative dédiée à son travail. De son vivant, elle n’avait pas cherché à se mettre en avant, persuadée qu’elle finirait oubliée. Pourtant, son parcours montre l’inverse.
Née en 1922, elle étudia la biochimie à une époque où l’on affirmait encore que cette discipline était trop difficile pour les femmes. Elle obtint un master à Stanford puis un doctorat à l’Université du Wisconsin. Avec son premier mari, Joshua Lederberg, elle démontra que les bactéries ne se contentent pas de se copier à l’identique : elles échangent du matériel génétique, ouvrant la voie à une nouvelle vision de l’hérédité. Elle découvrit aussi le phage lambda, un virus qui allait jouer un rôle majeur dans la recherche sur l’ADN et la génétique.
Elle participa également à la mise au point de techniques de laboratoire devenues essentielles à l’ingénierie génétique. Mais lorsque vint le temps des honneurs, le prix Nobel de 1958 fut attribué à son mari et à deux autres chercheurs, alors que son rôle demeurait dans l’ombre. Il faudra attendre l’engagement de son second mari pour que son nom commence enfin à être réhabilité.
Alice Hamilton a, quant à elle, contribué à rendre le monde du travail plus sûr. Issue d’une famille aisée, elle décida très jeune de devenir médecin, non seulement par intérêt pour la médecine, mais aussi parce qu’elle y voyait une manière d’être utile partout, des régions lointaines aux quartiers pauvres des grandes villes. Cette vision sociale allait guider toute sa carrière.
Après ses études, elle travailla à Hull House, à Chicago, un lieu d’accueil et de rencontre pour des personnes d’horizons très différents. Elle y soigna des victimes de mauvaises conditions de travail, puis se retrouva en première ligne lors d’une épidémie de typhoïde en 1902. Ses enquêtes l’amenèrent à conclure qu’une conduite d’eau rompue était responsable de la propagation de la maladie, renforçant ainsi son engagement pour la santé publique.
Hamilton devint l’une des premières spécialistes de la médecine du travail. Elle étudia les effets du plomb, du mercure, du disulfure de carbone et du sulfure d’hydrogène sur les ouvriers exposés à ces substances. À la fois chercheuse et réformatrice sociale, elle mena un combat sur deux fronts : auprès des autorités, pour obtenir des lois protégeant les travailleurs, et auprès des industriels, afin d’améliorer les conditions dans les usines. Ses efforts ont sauvé d’innombrables vies.
Chien-Shiung Wu fut une figure majeure du projet Manhattan. Elle bénéficia très tôt d’un avantage précieux pour une future scientifique : ses parents estimaient que les filles méritaient une éducation au même titre que les garçons. Ils fondèrent même une école pour jeunes filles, où elle fut l’une des premières élèves, avant de poursuivre ses études à l’Université centrale nationale de Nankin, puis aux États-Unis.
En 1944, l’ancien professeur Robert Oppenheimer l’invita à rejoindre le projet Manhattan. Son travail porta principalement sur la détection des radiations, et elle participa aussi aux recherches sur la séparation de l’uranium en U-235 et U-238. Plus tard, elle démontra des lois fondamentales de la désintégration bêta, un processus au cours duquel un atome se transforme en un autre élément après émission de particules bêta.
Avec Tsung-Dao Lee et Chen-Ning Yang, elle apporta la preuve expérimentale nécessaire à leur théorie, mais seul le duo reçut le prix Nobel en 1954. Wu rappela plus tard combien cette mise à l’écart l’avait blessée, même si elle ne travaillait pas pour les récompenses. Son cas reste emblématique des inégalités de reconnaissance dans l’histoire des femmes en science.
Une autre histoire remarquable est celle de Williamina Fleming et des « Harvard computers », ces femmes qui ont aidé à cartographier les étoiles. En 1881, Edward Charles Pickering, directeur de l’Observatoire de Harvard, remplaça son assistant peu fiable par sa domestique, Williamina Fleming, et lui confia le tri d’une immense quantité de données astronomiques. Elle montra rapidement des capacités exceptionnelles et recruta à son tour d’autres femmes pour l’aider.
Ces travailleuses furent surnommées les « Harvard computers », ou, par des esprits moins ouverts, « le harem de Pickering ». Leur rôle fut pourtant essentiel : elles traitaient, classaient et comparaient des photographies du ciel, contribuant à poser les bases de théories futures. Fleming fut nommée conservatrice des photographies astronomiques et travailla avec Pickering à un système de classification des étoiles fondé sur la température. L’une de ses collègues, Annie Jump Cannon, perfectionna encore ce système, qui demeure aujourd’hui la méthode officielle de classification des étoiles utilisée par l’Union astronomique internationale.
Lise Meitner a démontré que la fission nucléaire était possible. Née en 1878 et docteure de l’Université de Vienne en 1906, elle publia en 1939 un article dans Nature où elle expliquait les principes d’un problème qui déconcertait les scientifiques depuis des années : comment diviser un atome. C’est elle qui donna un nom à ce processus, la « fission ». Son apport fut décisif, car elle développa la théorie de la fission nucléaire en corrigeant des hypothèses antérieures inexactes.
Son partenaire de recherche était le chimiste Otto Hahn, avec qui elle travailla à l’Institut Kaiser Wilhelm de Berlin. Lorsque les nazis prirent le pouvoir, Meitner, juive et contrainte à l’exil, partit pour Stockholm, tout en poursuivant la correspondance scientifique avec Hahn. Celui-ci publia ensuite les résultats et s’en attribua seul le mérite. Meitner, de son côté, expliqua l’ensemble du raisonnement dans une lettre à Nature. Le Nobel revint à Hahn, mais la postérité reconnaît de plus en plus que Meitner méritait cette distinction.
Nettie Stevens a clarifié l’un des grands mystères de la biologie : pourquoi naît-on garçon ou fille ? Pendant des siècles, les explications ont oscillé entre des théories hasardeuses, de la nutrition à la température corporelle au moment de la conception. Au début du XXe siècle, Stevens apporta enfin une réponse fondée sur l’observation scientifique.
Alors qu’elle préparait son doctorat au Bryn Mawr College, elle s’intéressa aux idées de Gregor Mendel sur les chromosomes. En étudiant le ténébrion, un coléoptère, elle observa que les femelles possédaient 20 grands chromosomes, tandis que les mâles en avaient 19 grands et un petit. Cette différence permit de mieux comprendre le déterminisme sexuel. Un chercheur masculin, E.B. Wilson, reçut longtemps le crédit de cette découverte, bien que les conclusions aient été similaires. La théorie de Stevens s’imposa finalement comme la plus juste, mais sa carrière fut brutalement interrompue par sa mort en 1912, après un diagnostic de cancer du sein.
Tapputi-Belatekallim, enfin, nous ramène à la Babylonie antique. Son nom, transmis par des tablettes cunéiformes, désigne une chimiste vivant vers 1200 av. J.-C. Tapputi était parfumeuse royale, un poste qui allait bien au-delà du simple parfum dans notre sens moderne : en Babylonie, les fragrances servaient à des usages médicaux et religieux, et la gestion des préparations du palais exigeait une véritable expertise scientifique.
Son travail impliquait une solide connaissance de la chimie. Des archéologues ont retrouvé une recette de baume destinée au roi, dans laquelle elle mentionne un appareil encore utilisé aujourd’hui : l’alambic. Il s’agit de la plus ancienne référence connue à cet outil. Ses écrits évoquent aussi l’extraction, la sublimation et la filtration des liquides. D’autres traces suggèrent qu’une autre femme chimiste œuvrait également à Babylone, bien que son nom ne nous soit parvenu que de façon fragmentaire.
Marie Maynard Daly a consacré ses recherches à la science du corps humain. Après un diplôme de chimie au Queens College, elle obtint en un an seulement une maîtrise à l’Université de New York, puis un doctorat à Columbia en 1947. Elle devint ainsi la première femme noire à décrocher un doctorat en chimie, un jalon majeur de l’histoire des femmes en science.
Ses travaux portaient sur la chimie de l’organisme, notamment sur la manière dont les cellules produisent et utilisent les protéines. Elle étudia aussi les effets du cholestérol et du sucre sur le cœur, les artères et le système circulatoire. Ses recherches ont contribué à établir le lien entre maladie cardiovasculaire, cholestérol et crise cardiaque. Elle s’intéressa également au métabolisme cellulaire, aux composants du noyau cellulaire et aux mécanismes biochimiques de la digestion.
Inspirée par son père, qui avait étudié la chimie à Cornell avant d’abandonner ses études pour des raisons financières, Daly créa en son honneur un fonds de bourses au Queens College. Elle prit sa retraite en 1986, après une carrière universitaire marquée par l’exigence et la transmission.
Inge Lehmann nous a aidés à comprendre ce qui se cache au centre de la Terre. Pendant longtemps, l’intérieur de notre planète fut aussi mystérieux que le ciel nocturne. La sismologue danoise donna une explication décisive à ce sujet en étudiant la manière dont les ondes de choc traversent le globe.
À la fin du XIXe siècle, les sismographes étaient devenus incontournables en science, et les données recueillies ne correspondaient pas aux théories en vigueur. On pensait alors que la Terre était essentiellement une croûte entourant un centre liquide, parsemé de masses flottantes appelées « discontinuités ». Lehmann ne s’en contenta pas. Elle comprit que les trajectoires des ondes pouvaient s’expliquer par un noyau interne solide, entouré d’une couche liquide.
Sa théorie ne fut confirmée qu’au cours des années 1970, ce qui montre à quel point elle était en avance sur son temps. Sans ordinateur pour l’aider, elle organisa elle-même ses données à l’aide de fiches cartonnées rangées dans des boîtes à flocons d’avoine, posées sur une table dans son jardin. Une méthode artisanale, mais d’une efficacité remarquable, pour explorer le centre de la Terre.
Alice Evans a rendu le lait plus sûr à consommer. Beaucoup associent la pasteurisation à Louis Pasteur, et c’est en effet son nom qui a donné celui du procédé. Mais dans le cas du lait, il fallut attendre le travail de la bactériologiste Alice Evans, du Département américain de l’Agriculture, pour que la pasteurisation devienne une obligation légale.
Evans prouva que les bactéries présentes dans le lait représentaient un danger non seulement pour les veaux, mais aussi pour l’être humain. Sa découverte décisive survint lorsqu’elle établit un lien entre la bactérie M. melitensis, responsable de la fièvre de Malte chez l’humain, et B. abortus, présente dans le lait. Cette souche était associée aux avortements spontanés chez les veaux, ce qui la conduisit à conclure que la consommation de lait contaminé pouvait avoir des conséquences graves pour la santé.
Elle publia ses résultats en 1918, mais la première loi fédérale imposant la pasteurisation à l’échelle nationale n’arriva qu’en 1947. Les critiques prétendaient qu’il n’existait pas de cas de fièvre de Malte aux États-Unis, alors qu’ils étaient simplement mal diagnostiqués. Ce n’est qu’après la confirmation des travaux d’Evans par Charles M. Carpenter, de Cornell, que son apport commença enfin à être pleinement reconnu.
Mary Anning, enfin, est la femme qui a aidé à faire entrer les dinosaures dans l’histoire des sciences. Difficile d’imaginer une dame de l’époque victorienne en train de fouiller la boue à la recherche de fossiles, et pourtant c’est exactement ce qu’elle faisait. Formée par l’exemple de son père, qui vendait les fossiles trouvés sur la côte du Dorset, elle reprit l’activité familiale avec son frère après la mort de celui-ci.
Ses découvertes furent spectaculaires : le premier ichthyosaure envoyé à Londres, plusieurs autres spécimens de la même espèce, le premier plésiosaure, ainsi que d’admirables fossiles de ptérosaures. Son succès tient aussi au lieu où elle travaillait, la côte du Dorset, surnommée « Jurassic Coast » en raison de sa richesse exceptionnelle en fossiles. À l’époque où ces grands animaux marins vivaient, la région était recouverte par la mer.
Anning montra une connaissance anatomique remarquable de ces créatures préhistoriques et participa aux débats philosophiques sur la possibilité, pour Dieu, de créer des êtres destinés à disparaître. Malgré l’admiration que suscitaient ses talents, on attribuait souvent son génie à une sorte de « faveur divine » plutôt qu’à son expertise. Une injustice de plus dans l’histoire des femmes en science, et un rappel précieux de tout ce que l’histoire a trop longtemps laissé dans l’ombre.
