La Tragique Histoire de Nick Cave : Entre Gloom et Résilience

par Olivier
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La Tragique Histoire de Nick Cave : Entre Gloom et Résilience
Australie

Dans le vaste univers du divertissement, certains artistes semblent porter leur propre légende jusque dans leur silhouette. Nick Cave fait partie de ceux-là : une présence obscure, élégante, presque théâtrale, dont l’aura a souvent donné l’impression de naître d’un monde parallèle, fait de mélancolie, de tension et de profondeur. Pourtant, derrière cette image de parrain du gothique, se cache une vie jalonnée d’épreuves, de deuils et de luttes intimes qui ont nourri l’une des trajectoires les plus marquantes de la musique contemporaine.

Nick Cave

Certains racontent même que le simple fait de le voir prendre un train leur semblait presque inconcevable, comme si Nick Cave devait forcément surgir d’un corbillard ou d’un décor crépusculaire. Cette fascination dit beaucoup de son image publique : sombre, intense, magnétique. Mais elle révèle aussi une vérité plus profonde, car son parcours artistique et personnel a été traversé par des chocs successifs, parfois infligés par ses propres excès, parfois imposés par la tragédie.

Les débuts difficiles de Nick Cave

L’histoire de Nick Cave commence loin des grandes capitales culturelles, dans une Australie rurale où il grandit d’abord à Warracknabeal, puis à Wangaratta. Dans cette petite ville, il apprécie les paysages, mais supporte mal l’esprit provincial et les codes étroits de la vie locale. Fils d’un professeur et d’une bibliothécaire, il se met très tôt à défier l’autorité et à chercher sa place en marge, au point d’être rapidement catalogué comme un adolescent à problèmes.

Nick Cave dans sa jeunesse

Envoyé en internat à Melbourne à l’âge de 12 ans, il y devient un outsider assumé. Son goût pour l’art et son désintérêt pour le sport renforcent encore cette impression d’étrangeté. C’est pourtant là qu’il rencontre quelques esprits proches du sien, ceux avec qui il finira par former le groupe The Birthday Party. Même alors, le jeune Nick Cave attire les regards et les rumeurs, souvent cruels, qui le présentent avec ses amis comme des marginaux au sein de l’école.

Une anecdote devenue célèbre raconte qu’ils auraient un jour traversé les couloirs avec des sacs à main remplis de briques pour se défendre contre les moqueries. Vraie ou non, cette histoire résume bien le mélange de provocation, d’ironie et de défi qui accompagne déjà Nick Cave à ses débuts. Et lorsqu’on lui demande plus tard si cet épisode est authentique, sa réponse sèche montre qu’il préfère parfois la force d’une bonne histoire à la simple vérité factuelle.

La mort de son père dans un accident de voiture

L’un des premiers grands drames de sa vie survient lorsqu’il a 19 ans. Nick Cave est alors en froid avec son père, Colin, un homme sérieux, cultivé, attaché à la beauté et à la culture — des valeurs que son fils, à cette époque, juge presque corrompues par la destruction. La réconciliation n’aura jamais lieu, car Colin Cave meurt brutalement dans un accident de voiture.

Nick Cave

Le choc est immense, et il reste durablement inscrit dans sa mémoire. Au moment de l’accident, Nick Cave se trouve lui-même en prison à la suite d’une accusation de cambriolage, tandis que sa mère règle la situation au commissariat. Peu après cette tragédie, sa vie prend une nouvelle direction : ses études d’art s’interrompent et il décide de partir pour l’Angleterre avec The Birthday Party.

La fin de The Birthday Party

Quand The Birthday Party se sépare en 1983, peu de gens imaginent que Nick Cave deviendra l’un des grands noms du rock et de la musique alternative. À l’époque, sa réputation est au plus bas. Son comportement, ses excès et l’atmosphère violente et chaotique du groupe ont contribué à le rendre presque infréquentable aux yeux de certains de ses pairs.

The Birthday Party

Installé à Londres entre 1980 et 1983, le groupe s’est forgé une identité puissante, mais aussi profondément conflictuelle. Face aux critiques, Nick Cave et les siens ont fini par durcir encore leur attitude, allant jusqu’à, selon ses propres mots, se complaire dans l’idée d’insulter le public. Ajoutés à sa consommation de substances, ces choix n’ont évidemment pas facilité son intégration dans les milieux de l’art rock britannique.

L’entretien musclé de 1988

Nick Cave a toujours entretenu une profonde méfiance envers les journalistes. En 1988, cette tension atteint un sommet lors d’un entretien conduit par Jack Barron, alors que le chanteur est déjà épuisé par une année frénétique : rédaction de son premier roman, publication d’un recueil littéraire, participation à deux films et travail constant au milieu du cycle de l’album Tender Prey. À cela s’ajoute une dépendance à l’héroïne qui pèse lourdement sur sa santé et son humeur.

Nick Cave interview

Après avoir suivi le groupe pendant un temps, Barron obtient un premier entretien avec lui à 3 heures du matin, dans une chambre d’hôtel. Il parvient à l’amener à parler de sa consommation de drogue, alors encore tenue comme un secret de Polichinelle. Mais Nick Cave regrette ensuite cette ouverture et impose un second rendez-vous plus contrôlé, qui tourne à l’affrontement. L’échange dégénère au point qu’il tente d’agresser le journaliste et de détruire les enregistrements. L’article qui en résulte porte un titre aussi brutal que l’époque elle-même.

Sa rupture avec PJ Harvey

Parmi les relations amoureuses les plus connues de Nick Cave, celle avec PJ Harvey occupe une place à part. Les deux musiciens se rapprochent lors du tournage du clip de leur duo Henry Lee, où leur alchimie saute aux yeux. Mais cette histoire ne dure pas, et leur séparation intervient alors qu’il travaille sur l’album The Boatman’s Call.

PJ Harvey et Nick Cave

Des années plus tard, Nick Cave revient lui-même sur cette rupture dans une réponse publiée sur The Red Hand Files. Il y reconnaît que PJ Harvey est celle qui a mis un terme à leur relation, au détour d’un appel inattendu. Avec son ironie habituelle, il laisse entendre que sa dépendance à l’héroïne a sans doute pesé dans la décision, tout en admettant que d’autres problèmes les opposaient déjà : la question de la fidélité, mais aussi l’incapacité des deux artistes à cohabiter émotionnellement alors que leurs carrières créatives les absorbaient entièrement.

Fait révélateur, c’est encore la création qui lui permet de traverser la douleur. The Boatman’s Call porte l’empreinte de cette relation et, selon ses propres mots, l’album l’a en quelque sorte « guéri » de PJ Harvey.

Une vie familiale mouvementée

La vie privée de Nick Cave a elle aussi connu bien des détours. Père de quatre fils, il a eu deux enfants plus âgés, Luke et Jethro, nés de deux mères différentes à dix jours d’intervalle, l’un au Brésil et l’autre en Australie. Plus tard, avec son épouse Susie Bick, il aura des jumeaux, Arthur et Earl.

Nick Cave et sa famille

Nick Cave a reconnu avoir gardé ses distances avec Jethro pendant les premières années de la vie de ce dernier, un choix qui le remplit encore de regret. Il affirme toutefois entretenir aujourd’hui une bonne relation avec lui. Interrogé sur les tensions domestiques qu’une telle situation a pu provoquer, il admet que la période fut compliquée, mais souligne que les choses se sont finalement bien arrangées.

Sa relation tumultueuse avec Deanna

L’une de ses chansons les plus connues, Deanna, est liée à une femme bien réelle : une ancienne petite amie portant le même prénom. Leur histoire était loin d’être paisible, et Nick Cave lui-même la décrit comme une relation « à la limite du criminel ». Après leur rupture, il publie la chanson, dont les paroles franches et provocantes vont jusqu’à évoquer une virée meurtrière à deux.

Nick Cave et Deanna

Le plus ironique est peut-être que cette ancienne liaison a aussi un lien indirect avec Andrew Dominik, qui deviendra plus tard un proche collaborateur de Nick Cave et son complice sur plusieurs projets. Cave lui confiera notamment la réalisation de One More Time With Feeling, un documentaire intime qui accompagne, entre autres, le deuil de sa famille après la mort de son fils Arthur.

Nick Cave et la drogue

Nick Cave n’a jamais caché son passé avec les drogues, même s’il a longtemps réagi avec agressivité lorsqu’on l’interrogeait sur le sujet. Son produit de prédilection a été l’héroïne, et à la fin des années 1980 il en était si dépendant qu’il redoutait aussi l’effet de son exemple sur ses fans. Il parlait de cette substance comme d’une force maligne, insidieuse, capable de s’infiltrer dans toute une vie.

Nick Cave et les drogues

Après plusieurs passages en cure de désintoxication, il parvient finalement à surmonter sa dépendance. Il reconnaît que le sevrage a temporairement tari son inspiration, pendant plusieurs mois, mais son retour à une forme de clarté semble avoir ouvert une nouvelle phase de sa carrière. Plus tard, il évoquera parfois son passé d’addict lors de ses rencontres publiques, en soulignant que les réunions des Narcotiques Anonymes furent difficiles, mais précieuses dans son chemin vers l’abandon définitif de l’héroïne.

Le désastre de son projet de scénario

Nick Cave a aussi parfois travaillé comme scénariste, mais tous ses projets n’ont pas atteint l’écran. L’un des plus ambitieux concerne une suite imaginée pour Gladiator. Lorsque Russell Crowe apprend que Ridley Scott réfléchit à un prolongement spirituel du film, il cherche à faire écrire un scénario sur mesure afin que le personnage de Maximus reste central.

Nick Cave scénariste

Contre toute attente, Crowe confie cette tâche à Nick Cave. Celui-ci souligne aussitôt la difficulté du projet, puisque Maximus meurt à la fin du premier film et que son arc narratif semble clos. Mais il relève le défi et élabore une histoire extrêmement dense, allant du monde souterrain jusqu’au Colisée, avant de projeter le héros à travers les grandes batailles de l’Histoire, jusqu’au Pentagone, dans une vision presque mythologique du guerrier à travers les siècles.

Entre les idées d’un Ridley Scott tenté par l’existentialisme et les demandes de Russell Crowe — toujours plus extravagantes —, Cave tente de tout concilier. Le résultat final ne convainc guère l’acteur, qui réagit d’un laconique « Je n’aime pas ça, mec ». Ridley Scott, en revanche, aurait semblé apprécier le scénario.

La mort tragique de son fils

En 2015, Nick Cave et sa famille sont frappés par la plus terrible des épreuves. Le 14 juillet, son fils adolescent Arthur chute accidentellement d’une falaise à Brighton et meurt des blessures à la tête qu’il subit dans l’accident. La tragédie est d’autant plus bouleversante que les circonstances révèlent qu’Arthur et un ami avaient consommé du LSD plus tôt dans la journée.

Nick Cave et son épouse

L’ami présent ce jour-là décrit une expérience d’abord agréable, vite remplacée par la paranoïa et des hallucinations intenses. Plusieurs témoins voient ensuite Arthur tituber près du sommet de la falaise avant sa chute. La famille Cave, sous le choc, publie alors un bref communiqué demandant intimité et respect dans cette période de deuil. Des années plus tard, Nick Cave expliquera sur The Red Hand Files avoir appris à considérer le chagrin comme le compagnon inévitable de l’amour, et proposera quelques mots d’une grande douceur sur la manière de retrouver la lumière.

Un long processus de guérison

Après la mort d’Arthur, Nick Cave choisit d’abord de se réfugier dans le travail tout en se tenant autant que possible à distance du public et des médias. Mais lorsqu’il remonte finalement sur scène, il comprend que son rapport aux autres a changé. Le soutien massif de ses fans et l’impression que ses concerts avaient pris une dimension presque collective l’amènent à adopter une nouvelle manière d’exister artistiquement : plus ouverte, plus accessible, même si cette transparence l’effraie encore.

Le processus de guérison de Nick Cave

C’est dans cet esprit qu’il lance The Red Hand Files, un espace où chacun peut lui poser des questions directement, sans filtre. Il crée aussi ses événements Conversations with Nick Cave, à mi-chemin entre concert et dialogue en public. Cette nouvelle franchise ne va pas sans controverses : certaines de ses prises de position sur les prédateurs sexuels, la culture « woke » ou encore le boycott d’Israël provoquent de vifs débats et montrent que Nick Cave, même dans la vulnérabilité, reste une figure qui dérange autant qu’elle fascine.

Une étrange accusation de plagiat

En 2010, Nick Cave se retrouve au centre d’une curieuse accusation de plagiat. Un musicien écossais de 29 ans, Frankie Duffy, affirme qu’une de ses chansons aurait servi d’inspiration directe à Palaces of Montezuma, morceau écrit par Cave pour son projet parallèle Grinderman. Duffy soutient que la chanson Grey Man, enregistrée par son ancien groupe Rising Signs, ressemble fortement au titre de Cave et aurait pu être découverte par ce dernier au hasard d’une navigation sur MySpace.

Grinderman

Nick Cave rejette catégoriquement l’accusation. Peu après l’affaire, il en parle avec une ironie visible lors d’un concert de Grinderman, racontant qu’« un gamin de 17 ans à Dundee » prétendait avoir écrit la chanson. Puis il ajoute, non sans mordant, qu’il l’avait en réalité composée pour sa femme. Une réponse à son image : tranchante, sèche, et parfaitement consciente de la puissance des récits qui entourent le nom de Nick Cave.

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