Dans le débat sur la politique intercoréenne, certains symboles prennent une importance démesurée. L’un d’eux est l’hôtel flottant Haegumgang, ancien complexe hôtelier australien devenu, au fil des années, un témoin inattendu des tensions entre Séoul et Pyongyang. Le 24 octobre 2019, Kim Jong-Un a ordonné son démantèlement, qualifiant l’édifice d’« inesthétique » et dépourvu de tout « caractère national ». Cette décision a signé l’arrêt de mort du bâtiment, ainsi que de plusieurs autres structures situées dans la zone de loisirs où il avait été installé.
À vrai dire, l’état de l’hôtel pouvait difficilement inspirer l’admiration : il était manifestement délabré. De ce point de vue, il était donc tentant de voir dans cette mesure une simple volonté d’assainissement visuel. Mais le geste de Kim Jong-Un dépasse largement la seule question de l’architecture. En politique nord-coréenne, les apparences, la mémoire et la souveraineté symbolique comptent autant que les infrastructures elles-mêmes. Et dans ce dossier, l’hôtel flottant est devenu bien plus qu’un bâtiment abandonné.

Pourquoi Kim Jong-Un a-t-il choisi de faire disparaître cet hôtel flottant ? Une explication tient à la dimension strictement politique. Le bâtiment faisait partie du complexe du mont Kumgang, une zone de tourisme financée dans les années 1990 par la Corée du Sud dans l’espoir de favoriser le rapprochement entre les deux Corées. Or, au moment de la décision, les tensions bilatérales s’étaient de nouveau durcies, ravivant une logique de confrontation plus que de coopération.
Une autre hypothèse renvoie aux sanctions internationales, que Séoul refusait de contourner en relançant les circuits touristiques vers la Corée du Nord. Dans cette lecture, l’hôtel flottant aurait cristallisé une frustration plus large, celle d’un régime isolé qui voit se réduire ses marges de manœuvre diplomatiques. Une dernière piste, plus inattendue, évoque même la déception sportive : quelques jours avant la décision, l’équipe nationale nord-coréenne de football avait concédé un match nul sans but contre la Corée du Sud lors des qualifications pour la Coupe du monde. Dans un système où le prestige national est omniprésent, même un résultat sportif peut nourrir des gestes politiques spectaculaires.

Avant d’atterrir en Corée du Nord, cet hôtel flottant avait déjà connu une histoire singulière. Inauguré en 1988 sous le nom de Four Seasons Barrier Reef Resort, il fut présenté comme le premier hôtel flottant au monde. Installé à Townsville, en Australie, il attira l’attention pendant une période brève, à la fois pour son luxe et pour son caractère insolite. Mais le faste des années 1980 céda la place à une époque moins indulgente pour les complexes extravagants, d’autant plus lorsqu’ils avaient la réputation de donner le mal de mer à leurs clients.
Le bâtiment fut alors déplacé au Vietnam, où il devint le Saigon Floating Hotel. Amarré sur un fleuve, il poursuivit sa carrière comme hôtel-rivière jusqu’en 1997, avant d’être vendu à un acheteur sud-coréen puis transféré en Corée du Nord. Rebaptisé Hotel Haegumgang, il fut intégré au complexe du mont Kumgang, pensé comme un projet de détente et de rapprochement intercoréen. Ce rêve s’interrompit brutalement en 2008, lorsqu’un garde nord-coréen abattit une touriste sud-coréenne. Le site fut ensuite abandonné, et l’hôtel flottant ne servit plus qu’occasionnellement de lieu de rencontre pour des familles séparées par la guerre de Corée.
