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Monstres de films classiques : quand le cinéma s’éloigne de la littérature
Dans l’univers du divertissement, les monstres de films classiques fascinent depuis toujours les spectateurs. Qu’il s’agisse de créatures géantes, de vampires, de démons ou d’êtres mythologiques, le cinéma a transformé ces figures en icônes culturelles. Mais derrière ces silhouettes devenues célèbres se cachent souvent des origines bien différentes, parfois méconnues, tirées de romans, de légendes anciennes ou de récits fantastiques. C’est là que le décalage entre monstres de films classiques et personnages d’origine devient particulièrement frappant.
Au fil des adaptations, les studios ont modifié l’apparence, la psychologie et même le sens profond de ces créatures. Résultat : certains monstres du cinéma n’ont plus grand-chose à voir avec les êtres imaginés par leurs créateurs initiaux. Ces transformations, parfois spectaculaires, ont pourtant façonné une grande partie de l’histoire du cinéma fantastique et du film d’horreur.
Les monstres ont toujours attiré le public. Depuis les débuts du grand écran, les spectateurs ont frissonné devant des fourmis géantes, des bêtes venues d’ailleurs, des lézards destructeurs ou des vampires assoiffés de sang. Avec le temps, certaines de ces figures sont même devenues tellement populaires que l’on en oublie parfois qu’elles devaient incarner des antagonistes, et non des héros. Jason Voorhees en est un exemple emblématique.
De nombreux monstres emblématiques du cinéma sont issus de romans, de nouvelles ou de traditions mythologiques. Pourtant, le passage du livre à l’écran s’accompagne presque toujours de modifications majeures. Entre les changements de personnalité, les retouches visuelles et les contresens sur l’intention de l’auteur, ces créatures adaptées au cinéma peuvent sembler n’avoir qu’un lien lointain avec leur source littéraire.
Ce grand type à la tête carrée n’est pas le vrai monstre de Frankenstein
Le roman Frankenstein; ou le Prométhée moderne, publié par Mary Shelley en 1818, compte parmi les œuvres les plus importantes de l’histoire littéraire. Pour la science-fiction moderne, l’héritage de Shelley est immense. Pourtant, comme l’a souligné Den of Geek, son livre n’a quasiment jamais été porté à l’écran de manière fidèle.
Dans le roman, la grande faute de Victor Frankenstein n’est pas de créer un monstre, mais de l’abandonner dès le premier regard. Lorsqu’il aperçoit ses yeux jaunâtres, ses cheveux noirs brillants et sa peau translucide qui laisse voir muscles et artères, Victor prend la fuite comme un lâche. La créature de Shelley, elle, est intelligente, éloquente et profondément sensible. Elle ne devient « monstre » qu’après avoir été rejetée, battue et humiliée à chaque tentative de lien humain.
On ne trouve nulle part dans le livre le géant à la peau verte, à la tête carrée, aux boulons dans le cou et à la démarche pataude que le cinéma a popularisé. Il n’y a pas non plus de cri célèbre du type « It’s alive! ». Même la fin diffère radicalement : Victor poursuit sa créature jusqu’en Arctique, où il meurt de froid. Le monstre que la culture populaire appelle aujourd’hui « Frankenstein » vient surtout du film Universal de 1931 avec Boris Karloff, lui-même inspiré d’une pièce de théâtre antérieure. Le résultat est devenu mythique, mais il reste très éloigné du texte de Mary Shelley.
« Pinhead » ne faisait pas partie du plan de Clive Barker
Avec Hellraiser, beaucoup imaginent immédiatement Pinhead, interprété par Doug Bradley, menaçant de déchirer les âmes tout en lacérant les corps avec ses crochets mystiques. Pourtant, dans le premier film, lui et ses Cenobites n’apparaissent que très brièvement. Leur présence a néanmoins suffi à propulser cette figure au rang de monstre emblématique du cinéma fantastique.
Dans la nouvelle originale de Clive Barker, The Hellbound Heart, ce démon couvert d’épingles est pourtant bien différent. Le personnage est présenté de manière androgyne, voire avec une aura plus féminine, et n’occupe qu’un rôle secondaire parmi les Cenobites. Ses aiguilles sont décrites comme de belles épingles serties de bijoux, et sa voix n’a rien du ton glacé et grave de Doug Bradley : elle est légère, presque haletante, comme celle d’une fille excitée.
Clive Barker a lui-même réalisé Hellraiser, mais il n’a pas inventé le surnom « Pinhead ». L’écrivain n’apprécie d’ailleurs guère ce sobriquet, qu’il considère comme un simple surnom stupide né sur le plateau. Plus tard, dans The Scarlet Gospels, il a choisi de renommer le personnage « Hell Priest », en montrant clairement son agacement lorsqu’on l’appelle Pinhead.
« Libérez le Kraken ! »
Ou plutôt non, car le Kraken de Clash of the Titans n’a presque rien à voir avec la créature mythologique d’origine. La formule « Release the Kraken! » est entrée dans la culture populaire grâce à Zeus, mais elle n’appartient à aucune légende grecque classique. Dans le mythe de Persée, que le film adapte très librement, le héros affronte en réalité un monstre marin nommé Céto.
Le Kraken, lui, vient de la mythologie nordique. C’était une immense créature tentaculaire, souvent décrite comme un céphalopode capable d’entraîner des navires sous l’eau. Les marins de Scandinavie prenaient cette menace au sérieux, et l’on pense aujourd’hui que les anciens récits sur le Kraken n’étaient peut-être que des descriptions exagérées de calmars géants. Quoi qu’il en soit, imaginer une telle masse de tentacules enroulée autour d’un bateau en bois reste terrifiant.
Rien à voir, en revanche, avec la créature reptilienne et humanoïde du film, imaginée par le pionnier des effets spéciaux Ray Harryhausen. Magnifique dans son exécution, cette version évoque davantage un méchant de série télévisée qu’un monstre issu des mythes nordiques. Selon la BBC, l’équivalent grec le plus proche du Kraken serait sans doute Scylla, une divinité marine à six têtes et vorace envers les humains.
Quand votre avion s’écrase, accusez les gremlins
Le mot « gremlin » évoque aujourd’hui surtout le film de 1984, avec ses petites créatures adorables qui se transforment en abominations écailleuses si l’on ne fait pas attention. Une vision devenue culte, mais très éloignée de l’origine du terme.
Durant les deux guerres mondiales, les pilotes de la Royal Air Force utilisaient le mot « gremlins » pour désigner des petits êtres invisibles et humanoïdes qui auraient saboté les avions. Panne moteur ? C’était sûrement un gremlin. Câbles sectionnés ? Encore eux. Cela peut sembler amusant a posteriori, mais pour les aviateurs confrontés à des accidents réels, ces créatures invisibles représentaient une menace bien prise au sérieux.
Cette croyance s’inscrit dans une tradition plus large, car de nombreuses cultures ont imaginé des êtres féeriques invisibles. En Islande, par exemple, certaines personnes ont longtemps cru à l’existence d’elfes invisibles, les huldufolk. Les gremlins sont ensuite entrés dans la culture populaire grâce à Roald Dahl, auteur de Charlie and the Chocolate Factory, qui s’inspira de son expérience dans l’aviation, ainsi que d’un crash d’avion, pour écrire son livre The Gremlins en 1943.
Le travail sans repos rend Jack bien terne
Stephen King déteste profondément l’adaptation de The Shining réalisée par Stanley Kubrick. Et parmi ses griefs, l’un des plus évidents est la manière dont Jack Torrance, interprété par Jack Nicholson, s’éloigne du personnage du roman.
Dans le livre, Jack Torrance est un homme ordinaire qui essaie sincèrement d’être un bon père et un bon mari, tout en luttant contre ses tendances alcooliques. L’adaptation de Kubrick en fait au contraire un personnage déjà instable, que King a décrit à la BBC comme « fou dès le départ ». Dans le roman, Torrance est littéralement possédé par les esprits de l’hôtel Overlook, qui l’utilisent comme instrument pour éliminer son fils. Dans le film, sa descente dans la psychose reste beaucoup plus ambiguë : l’Overlook est-il véritablement surnaturel, ou Jack est-il simplement dérangé ?
Cette différence change tout. Le Jack du livre et celui du film semblent proches en surface, mais leur fonctionnement intérieur les oppose presque radicalement. Le roman insiste sur la tragédie d’un homme qui se perd, tandis que le film laisse surtout l’impression d’un être déjà brisé par nature.
Le Candyman a beaucoup évolué
Clive Barker compte parmi les plus grands auteurs d’horreur, et son boogeyman, le Candyman, reste impossible à oublier, que ce soit en littérature ou au cinéma. Le film de 1992 est très fidèle à la nouvelle originale, mais le personnage lui-même a été considérablement enrichi pour l’écran.
Dans la version initiale, le Candyman apparaît comme un homme blanc britannique atteint de jaunisse, aux cheveux longs et filandreux, vêtu d’une tenue si étrange qu’elle aurait probablement suscité des rires en salle plutôt qu’un malaise. Son discours et son mode d’action viennent directement du texte de Barker, mais son arrière-plan, celui d’un fils d’esclave tué pour avoir aimé une femme blanche, a été créé pour le film. C’est aussi le film qui a introduit l’idée qu’il fallait prononcer son nom cinq fois devant un miroir pour le faire surgir.
Ces ajouts ne sont pas de simples écarts, mais ils comblent les zones laissées dans l’ombre par la nouvelle. Surtout, ils donnent au personnage une profondeur qui le rend bien plus marquant. Sans cela, le Candyman littéraire serait sans doute beaucoup moins fascinant que la version incarnée par Tony Todd.
Le basilic était à moitié oiseau et craignait les belettes
On imagine souvent les basilics comme de gigantesques serpents, mais cette image vient surtout de Harry Potter. Les créatures qui ont inspiré le monstre imaginé par J. K. Rowling étaient pourtant très différentes.
Dans la mythologie, le basilic était un hybride mi-oiseau mi-reptile, avec de petites pattes de poulet et de grandes ailes de chauve-souris. Il n’avait rien d’un géant, puisqu’il ne dépassait pas une trentaine de centimètres. Son pouvoir le plus célèbre restait son regard mortel, capable de tuer un homme sur-le-champ, à la manière de Méduse.
Mais le détail le plus étrange apparaît dans les récits antiques : selon Theoi Greek Mythology, le basilic avait un point faible absurde. Pour l’effrayer, il suffisait de lui jeter une belette. Oui, une belette. D’une manière ou d’une autre, cet animal était immunisé contre son regard et produisait même un venin capable de tuer la créature. Une faiblesse pour le moins inattendue.
De brillant savant à dieu, puis monstre de cinéma
Saviez-vous qu’Imhotep, le célèbre personnage de The Mummy, a réellement existé ? Né au XXVIIe siècle avant notre ère, Imhotep était une figure majeure de l’Égypte ancienne, au point d’être comparé à un Albert Einstein de son époque. Chef médecin du pharaon Djéser, il était réputé pour ses talents de guérisseur, si bien que moins d’un siècle après sa mort, les Égyptiens commencèrent à le vénérer comme dieu de la médecine.
Le cinéma, en revanche, l’a traité de manière beaucoup plus libre. Dans le film de 1932, Imhotep devient une figure tragique ramenée à la vie par un parchemin ancien et dévoré par l’amour d’une femme qu’il croit être la réincarnation de son amour perdu. L’idée est romanesque, mais le personnage s’éloigne déjà beaucoup du mythique guérisseur.
Le long-métrage de 1999 pousse encore plus loin la réécriture : Imhotep y devient un prêtre meurtrier, condamné à être momifié vivant, puis ressuscité au XXe siècle avec des pouvoirs surnaturels. C’est un excellent méchant de cinéma, mais il n’a presque rien à voir avec le véritable Imhotep, sinon son nom et son origine égyptienne.
Le Fantôme de l’Opéra est aujourd’hui bien plus séduisant
Lorsque l’adaptation de 1925 du Fantôme de l’Opéra révéla le visage de son personnage principal dans l’un des premiers grands jumpscares du cinéma, le public aurait, dit-on, crié ou même perdu connaissance. La composition de Lon Chaney avait marqué les esprits, tant elle était saisissante.
Depuis, le Fantôme n’a cessé de devenir plus séduisant. Au point qu’il semblerait presque plus à sa place sur une plage de Baywatch que dans un opéra inquiétant. Cette évolution tient beaucoup au fait que le roman de Gaston Leroux a été, dans l’imaginaire collectif, supplanté par la comédie musicale d’Andrew Lloyd Webber. Les adaptations récentes suivent cette lecture romantique, transformant le Fantôme en figure belle, charismatique et fortement sexualisée.
Dans le roman original, le Fantôme est pourtant une figure pitoyable, obsédée au point d’en devenir inquiétante. Webber a réinventé l’histoire comme une grande romance tragique, et les films postérieurs ont repris cette vision. En 2004, au moment du casting de l’adaptation de Joel Schumacher, le New York Times soulignait d’ailleurs que les interprètes devaient avant tout être jeunes et séduisants. Gerard Butler correspondait parfaitement à cette logique de séduction masquée.
Rawhead Rex aurait pu être très différent
Rawhead Rex est un film atroce, et une adaptation bien peu respectueuse de la nouvelle de Clive Barker dont il est issu. Pourtant, le mélange d’un mauvais cinéma assumé et d’un ogre aux dents proéminentes, si absurde qu’il alimente encore les mèmes aujourd’hui, a fini par lui donner un statut de film culte. Bloody Disgusting a même rapporté qu’un reboot pourrait voir le jour. Une perspective pour le moins inquiétante.
La nouvelle originale de Barker proposait pourtant une réflexion complexe sur la masculinité toxique et les normes de genre. Mais le film a connu un long et chaotique développement, comme l’a raconté Barker lui-même, et le résultat final s’intéresse surtout aux gerbes de sang et aux effets gores plutôt qu’au sous-texte. La plus grande trahison concerne sans doute l’apparence de Rawhead Rex : dans le texte, il est littéralement un phallus ambulant de trois mètres de haut, muni d’une gueule pleine de dents acérées. Ce n’est ni une exagération ni une lecture symbolique forcée ; c’est le cœur même du récit.
Les producteurs ont manifestement raté le sens de l’histoire en transformant cette créature en monstre façon Power Rangers. Il faut dire qu’il n’est pas facile de vendre à Hollywood un film centré sur un organe sexuel carnivore en liberté.
De la mythologie… à l’espace !
Comme le Kraken, Ymir est un autre monstre culte de Ray Harryhausen qui ne ressemble guère à la créature nordique antique dont il porte le nom. Dans la mythologie nordique, Ymir est le premier être vivant de la création. C’est un géant de givre hermaphrodite, dont le corps donnera naissance aux autres géants, jusque dans les moindres détails les plus étranges de sa morphologie.
Le trio Odin, Vili et Vé finit par tuer Ymir et façonner l’univers à partir de son cadavre. L’épisode est fondateur pour la cosmogonie scandinave, mais il n’a pas grand-chose à voir avec le monstre de 20 Million Miles to Earth. Dans ce film de science-fiction classique, le Ymir de Harryhausen est un extraterrestre venu de Vénus, d’abord petit et presque attachant, puis transformé en créature gigantesque sous l’effet des mauvais traitements infligés par les humains.
Au fil du récit, la bête menace fermiers, militaires et tout ce qui se trouve sur son passage, tout en absorbant l’oxygène de la Terre pour grandir encore. Sa fin, dans le Colisée de Rome, reste un sommet du cinéma en stop motion. Mais pourquoi l’avoir appelé Ymir ? Le mystère demeure. Le Ymir originel ne l’aurait sans doute pas apprécié, surtout après avoir vu son propre nom attaché à un monstre spatial.
Dracula n’était pas censé devenir un symbole sexuel
Quand on entend le nom Dracula, on pense souvent à Bela Lugosi, à ses regards hypnotiques et à son jeu théâtral, ou encore à Vlad l’Empaleur, souvent associé à l’origine du nom. Mais ni l’un ni l’autre ne correspond vraiment au personnage imaginé par Bram Stoker dans son roman gothique de 1897.
Dans le livre, Dracula est une figure bien plus sinistre. Loin du séducteur élégant devenu célèbre au cinéma, il est décrit comme un vieillard tordu, au moustache étrange, à l’haleine infecte, avec des paumes poilues, un monosourcil, une bouche rouge pleine de dents pointues et des oreilles si aiguës qu’elles feraient presque concurrence à celles de Spock. Contrairement à ce que montrent de nombreuses adaptations, il n’est pas allergique au soleil et ne brille pas non plus. Il se promène simplement en plein jour, sans cérémonie.
Le Dracula romantique de Gary Oldman en 1992 n’est pas plus fidèle au roman. Dans l’œuvre originale, le vampire accumule les crimes, les viols et même l’infanticide, ce qui en fait un personnage bien moins séduisant que ses versions de cinéma. Pour qui cherche une adaptation plus proche de l’esprit du texte, le plus convaincant reste sans doute le sinistre comte Orlok incarné par Max Schreck dans le film muet Nosferatu de 1922.

