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Divertissement · Récits tragiques de la vie réelle
Dans l’univers de la fiction spéculative, peu de noms résonnent avec autant de force que celui de H.P. Lovecraft. Avec sa mythologie de Cthulhu, cet écrivain au physique frêle a profondément transformé l’horreur et laissé une empreinte durable sur la littérature fantastique et la culture populaire. Pourtant, s’il est aujourd’hui célébré pour son influence, son héritage attire aussi l’attention sur l’aspect le plus sombre de sa vie : son racisme ouvert, assumé et jamais renié.
Le paradoxe est difficile à accepter. D’un côté, l’importance de H.P. Lovecraft pour l’histoire de la littérature de genre est incontestable. De l’autre, ses idées haineuses étaient si extrêmes, même pour son époque, qu’elles ne peuvent être balayées d’un simple revers de main. Quant à l’homme lui-même, tout porte à croire qu’il fut souvent amer, égocentrique et misanthrope, enclin à rejeter sur autrui ses propres failles. Mais sa vie fut aussi une suite de drames, de maladies et de pertes qui ont nourri l’imaginaire sombre de ses récits d’horreur.
Le père de H.P. Lovecraft fut interné en hôpital psychiatrique
Comme pour tant d’artistes marqués par le malheur, l’enfance de Howard Phillips Lovecraft fut bouleversée dès les premières années par une tragédie qui semble presque annoncer ses propres histoires. Les difficultés commencèrent avec son père, Winfield Scott Lovecraft, voyageur de commerce. Lorsque Howard n’avait que 3 ans, Winfield succomba à une grave crise nerveuse sur la route. Il fut interné à Butler Hospital, un établissement psychiatrique, où il demeura cinq ans avant sa mort.
Pendant longtemps, on expliqua au jeune Howard que son père avait simplement trop travaillé, au point d’en devenir paralysé et sans réaction. En réalité, Winfield avait été diagnostiqué avec une « psychose aiguë » et l’on pense aujourd’hui qu’il souffrait de syphilis. Malgré tout, Lovecraft refusa plus tard de renoncer à la version de l’« épuisement », sans doute plus supportable que la vérité.

H.P. Lovecraft était un enfant solitaire, hanté par d’horribles cauchemars
D’après les archives consacrées à H.P. Lovecraft, l’écrivain en devenir était un enfant vif, intelligent et passionné de connaissances. Mais il était aussi fragile, timide et souvent malade, ce qui l’obligeait à manquer l’école pendant de longues périodes. Ses troubles étaient à la fois physiques et psychosomatiques, et il passait fréquemment ses journées alité.
Privé de son père, il fut élevé principalement par sa mère, ses tantes et son grand-père maternel, Whipple Van Buren Phillips, riche industriel qui joua un rôle majeur dans sa jeunesse. Malgré cela, la solitude resta une présence constante dans son existence.
Durant ses maladies répétées, Lovecraft parlait souvent de cauchemars terrifiants qui le poursuivaient la nuit. Des chercheurs ont suggéré qu’il souffrait peut-être de paralysie du sommeil, un état dans lequel le corps reste immobile alors que des visions angoissantes surviennent. Ces expériences, qu’il associait à des créatures surnaturelles qu’il appelait les « Night Gaunts », ont nourri plusieurs de ses textes. Elles réapparaissent dans le poème Night Gaunts et dans The Dream-Quest of Unknown Kadath, où elles deviennent une part essentielle de son univers mythologique.

H.P. Lovecraft a connu une triste descente vers la pauvreté
Malgré ses drames personnels, Lovecraft passa son enfance dans un cadre relativement privilégié, grâce à la fortune de son grand-père. Tout bascula à l’adolescence, lorsque Whipple mourut d’un accident vasculaire cérébral et que les questions d’héritage se compliquèrent. Le conseil d’administration de l’entreprise familiale décida alors de dissoudre la société, forçant la famille à quitter la maison où Howard avait grandi.
Contraints de s’entasser dans une demeure délabrée et inconfortable, qu’ils durent partager avec une autre famille, les Lovecraft perdirent brutalement leur stabilité. La disparition du grand-père et l’effondrement financier familial frappèrent profondément le jeune homme, au point que ses journaux évoquent parfois des idées suicidaires. Pour tenir, il se réfugia dans les livres. Lorsqu’il ne tombait pas malade, il passait son temps à étudier, écrire et exceller à l’école.
Et puis la mère de H.P. Lovecraft fut internée à son tour
Pendant cette période, Lovecraft se sentait particulièrement proche de sa mère, Sarah « Suzie » Phillips Lovecraft, même si leur relation était pour le moins étrange. Certains éléments laissent penser que son misanthropie de toujours a pu naître en partie de ce lien dysfonctionnel. Enfant, elle le décrivit comme « grotesque » et lui conseillait de rester à l’intérieur pour ne pas déranger les autres.
En 1919, la maladie mentale de Suzie devint telle qu’elle fut internée à Butler Hospital, précisément le même établissement où son mari avait fini ses jours des années plus tôt. Ce nouvel удар plongea Lovecraft dans une dépression plus profonde encore. Quelques années plus tard, une opération de la vésicule biliaire mal réalisée coûta aussi la vie à sa mère. Lovecraft en fut bouleversé, écrivant qu’elle était probablement la seule personne à l’avoir vraiment compris.
La perte de sa mère fut aussi le moment où il se détacha enfin d’elle, en voyageant à travers la Nouvelle-Angleterre ou en cherchant la compagnie de femmes. Mais, sur le long terme, ces tentatives ne lui apportèrent guère plus de bonheur.

H.P. Lovecraft était malheureusement d’un racisme effrayant
Aucune évocation de la vie de Lovecraft ne serait complète sans rappeler qu’il fut bel et bien un suprémaciste blanc. Certains lecteurs minimisent encore cette réalité en l’attribuant aux mentalités de son époque, mais cet argument ne tient pas : même selon les standards déjà peu glorieux du début du XXe siècle, ses convictions étaient d’une violence raciste choquante.
Lovecraft se voyait fièrement comme membre de la race aryenne. Il méprisait les réfugiés juifs, admirait Adolf Hitler et alla jusqu’à écrire, à propos du chef nazi, qu’il le trouvait ridicule mais l’aimait malgré tout. Il se montra aussi d’un cynisme glaçant face aux lynchages de personnes noires dans le sud des États-Unis, allant jusqu’à exprimer davantage de compassion pour les meurtriers blancs que pour leurs victimes.
À New York, la simple vue de foules ethniquement diverses le mettait dans un état de colère visible. Et si l’on tente aujourd’hui de séparer l’artiste de son œuvre, il reste difficile d’ignorer la manière dont ce racisme imprégnait ses récits, notamment Herbert West — Reanimator et même certains poèmes anciens relégués à juste titre aux marges de son héritage littéraire. Plus troublant encore, Lovecraft ne remit jamais rien en question : jusqu’à sa mort, il considéra tous ceux qui n’étaient pas blancs, anglo-saxons et protestants comme « sous-humains ».
H.P. Lovecraft mena une vie amoureuse fragile et bizarre
Lovecraft n’était pas homme à afficher ses sentiments, et la seule femme qu’il ait embrassée à l’âge adulte fut apparemment Sonia Greene, celle qui deviendrait son épouse. Why? La question reste entière. Greene était une femme indépendante, active et ambitieuse : elle écrivait, voyageait, concevait des chapeaux élégants et avait même lancé sa propre activité. Elle était aussi une immigrée juive, ce qui rend leur union encore plus étrange au regard des convictions de Lovecraft.
Comment un homme aussi ouvertement raciste a-t-il pu justifier son amour pour une femme incarnant tout ce qu’il méprisait ? Il affirma que son mariage avec lui équivalait à un reniement de son héritage juif, une interprétation que Greene rejeta fermement. Leur union fut tout sauf saine. Pendant qu’elle travaillait sur les routes, elle lui envoyait régulièrement de l’argent par chèque, tandis que lui restait à la maison à se plaindre de ne pas pouvoir manger, sans jamais chercher sérieusement un travail.
Lorsque Greene finit par le quitter, elle brûla toute leur correspondance. Son antisémitisme virulent pesa sans doute lourd dans cette rupture.

H.P. Lovecraft revint vivre chez ses tantes… et connut une période de création intense
Une fois Sonia Greene convaincue qu’elle irait mieux sans un homme qui débitait des propos racistes à longueur de journée et refusait obstinément de travailler, elle le renvoya chez ses tantes à Providence, dans le Rhode Island. Lovecraft y passa les onze dernières années de sa vie, tandis que la famille s’entassait dans des logements de plus en plus exigus avec des moyens de plus en plus dérisoires.
Son amertume ne diminua pas. En revanche, son inspiration connut un remarquable sursaut. C’est durant cette dernière décennie qu’il écrivit la majorité des œuvres qui feront plus tard sa renommée. On peut citer, entre autres, The Call of Cthulhu, publié en 1926, puis The Dunwich Horror. En 1931 parurent à la fois A Shadow Over Innsmouth, récit des Deep Ones, ces êtres aquatiques venus envahir le littoral, et At the Mountains of Madness, souvent considéré comme l’un des grands classiques de la nouvelle de science-fiction.
En somme, vivre chez ses tantes fut désastreux sur le plan personnel, mais décisif pour son œuvre. Sur le plan financier, en revanche, la situation n’avait rien de glorieux.
H.P. Lovecraft n’avait ni argent, ni reconnaissance, ni réconfort
Le cliché de l’artiste affamé s’applique parfaitement à H.P. Lovecraft, qui vécut une grande partie de son existence dans la faim, la fragilité et la malnutrition. Mais à la différence d’un Edgar Allan Poe, qui tenta de vivre de son écriture jusqu’à être enfin récompensé par une certaine reconnaissance, Lovecraft refusa tout bonnement de chercher un emploi stable. Il ne travailla jamais vraiment dans un métier ordinaire, sans doute parce qu’il estimait que cela était au-dessous de lui.
Il est saisissant de constater à quel point l’auteur, aujourd’hui si célèbre, demeura invisible de son vivant. Dans ses dernières années, son alimentation se réduisait souvent à des conserves périmées, et à presque rien d’autre. Il lui arrivait même de sauter un repas pour économiser de quoi payer le courrier. Peu à peu, il consuma le reste de son héritage jusqu’à ne plus rien avoir. À ce moment-là, son corps avait déjà commencé à décliner sérieusement.

Les problèmes de santé de H.P. Lovecraft se sont aggravés
H.P. Lovecraft n’atteignit pas l’âge de 50 ans, et vu les nombreux troubles physiques et psychologiques qu’il endura tout au long de sa vie, sans compter une alimentation déplorable, cela n’a rien d’étonnant. Ses premiers ennuis de santé remontent à l’enfance et s’aggravèrent à l’adolescence. Peu avant la fin du lycée, il connut ce qu’il décrivit lui-même comme une « crise nerveuse ».
Des chercheurs ont ensuite suggéré qu’il s’agissait peut-être du début d’un trouble neurologique rare, comme la chorée de Sydenham, une affection provoquant des mouvements involontaires et incontrôlables. Quelle qu’en soit la cause exacte, cette maladie fut suffisamment invalidante pour l’empêcher d’achever ses études.
La maladie qui l’emporta finalement fut un cancer de l’intestin grêle. Passionné par l’étrange et le macabre toute sa vie, Lovecraft nota avec une précision minutieuse chaque étape de sa dégradation physique, jusqu’à sa mort en 1937.

H.P. Lovecraft mourut en s’attendant à être oublié
Lovecraft croyait en son œuvre, mais il n’imaginait pas une seule seconde que quiconque se souviendrait de lui. À l’époque, ses textes restaient presque totalement obscurs. Il faut imaginer un voisin discret qui vendrait parfois, pour quelques centimes, de courtes histoires à un magazine d’horreur pour saisir à quel point il était méconnu. À 46 ans, peu avant que le cancer ne l’emporte, il écrivit avec une lucidité triste qu’il n’avait « aucune illusion sur le statut précaire de [ses] récits » et ne se voyait pas devenir un véritable concurrent des grands auteurs de weird fiction qu’il admirait.
Il ne savait pas à quel point il se trompait. En réalité, presque personne ne remarqua sa disparition en dehors d’un petit cercle d’amis et de correspondants. Rien ne laissait présager qu’un homme aussi marginal deviendrait, après sa mort, l’un des noms majeurs de l’horreur et de la science-fiction. Même sa nécrologie, publiée dans le Providence Evening Bulletin, comportait de nombreuses erreurs.

Après sa mort, H.P. Lovecraft devint l’un des écrivains les plus influents du siècle
Au-delà de ses opinions personnelles, la portée littéraire de H.P. Lovecraft était en avance sur son temps. Dans At the Mountains of Madness, il réussit à mêler enquête scientifique et terreur existentielle avec une audace alors inédite. À l’époque, les récits d’horreur reposaient souvent sur le surnaturel, le gothique et le mythique. Lovecraft, lui, transforma l’horreur en quelque chose qu’on pouvait presque observer sous un microscope du XXe siècle — avant de s’enfuir en hurlant.
C’est ce qui explique son influence durable sur des créateurs aussi variés que Stephen King ou Guillermo del Toro. Son entrée dans la culture populaire doit beaucoup à Arkham House, une maison d’édition fondée en 1939 par deux admirateurs, qui eut le mérite de préserver ses textes en volumes rassemblés afin qu’ils ne sombrent pas dans l’oubli.
L’effort porta ses fruits. Aujourd’hui, H.P. Lovecraft est devenu un nom familier, les badges « Cthulhu for President! » réapparaissent tous les quatre ans, et les ennemis de Batman finissent dans un asile portant le nom d’une de ses villes fictives de Nouvelle-Angleterre. Ses livres se vendent mieux que jamais, et il est désormais reconnu comme l’un des auteurs les plus importants de la littérature de genre.
Mais plus sa célébrité grandit, plus la brutalité de son racisme obscurcit sa place dans l’histoire littéraire.
Le visage de H.P. Lovecraft a été retiré du World Fantasy Award
Le World Fantasy Award compte parmi les distinctions les plus prestigieuses de la fiction spéculative. À partir de 1975, la statuette elle-même, tout comme les badges de nomination, portaient le visage de H.P. Lovecraft — un hommage qu’il n’aurait sans doute jamais imaginé de son vivant. Mais dans les années 2000, l’examen plus attentif de son suprémacisme blanc a rendu ce symbole de plus en plus gênant.
Beaucoup de lauréats se sont sentis mal à l’aise à l’idée de recevoir un prix incarné par un homme dont les idées étaient aussi toxiques. Comme l’a formulé l’autrice Nnedi Okorafor, il était difficile d’ignorer qu’une statuette représentant le visage d’un raciste se trouvait chez elle comme une distinction littéraire. Finalement, la protestation finit par l’emporter, et le visage de Lovecraft fut retiré du prix en 2015.
En définitive, le rejet posthume de Lovecraft par le milieu littéraire qu’il a pourtant influencé illustre peut-être mieux que tout la complexité de son héritage : oui, il fut l’un des écrivains les plus marquants du XXe siècle dans le domaine de l’horreur et de la science-fiction ; oui, il fut aussi un bigot toxique dont les convictions méritent d’être condamnées et non excusées. Cette réalité ne se laisse pas enfermer dans un cadre simple, ce qui rend sa place dans l’histoire particulièrement difficile à appréhender.
Et franchement, personne ne devrait avoir à rapporter chez soi une statuette ornée du visage d’un homme blanc violemment raciste.
