Thonis-Héracleion : ce que l’on sait vraiment de la cité engloutie qui réglait l’entrée de l’Égypte

Thonis-Héracleion : ce que l’on sait vraiment de la cité engloutie qui réglait l’entrée de l’Égypte

Engloutie par la Méditerranée puis effacée des mémoires pendant plus de mille ans, Thonis-Héracleion réapparaît en 2000 grâce à la prospection géophysique. Rôle du port, double nom, mécanisme de l'engloutissement : ce que les recherches ont établi — et ce qui reste scellé.

Au bord du Nil, à l’ouest du delta, un colosse de granit rouge veillait sur la ville. Hapy, dieu des crues, six tonnes de pierre sculptée dressées face à la Méditerranée, là où les navires marchands demandaient l’autorisation d’entrer en Égypte. Vers la fin du IIe siècle avant notre ère, le sol trembla, puis céda : la statue bascula et la mer l’avala. Le reste de la cité suivit, quartier après quartier. Il a fallu attendre l’an 2000 et des campagnes de prospection géophysique pour que Thonis-Héracleion réapparaisse — par dix mètres de fond, à 6,5 kilomètres des côtes actuelles de la baie d’Aboukir. Comment une cité qui réglait tout le commerce maritime de l’Égypte a-t-elle pu disparaître deux fois : une fois sous la mer, une fois de la mémoire des hommes ?

Le port qui réglait l’entrée de l’Égypte

Fondée vers le VIIIe siècle avant J.-C. sur l’actuelle baie d’Aboukir, à une vingtaine de kilomètres au nord-est d’Alexandrie, Thonis-Héracleion a longtemps été l’emporion — le port de commerce — obligatoire pour tout navire venu du monde grec. Un marchand européen du Ve siècle avant J.-C., qu’il importe du grain, du parfum ou du papyrus, ou qu’il apporte de l’argent, du cuivre, du vin ou de l’huile, passe forcément par là. Les fouilles rendent cette intensité tangible : plus de 700 ancres antiques remontées, dont 125 identifiées et datées du VIe au IIe siècle avant J.-C., et une abondance de monnaies et de céramiques qui place l’apogée de la ville entre les VIe et IVe siècles.

La cité n’a rien d’une agglomération compacte. Elle s’étire sur des îles, des bancs de sable et des marécages, traversée de canaux, ponctuée de ports, d’entrepts, de temples et de maisons-tours reliés par des ferries, des ponts et des pontons. En son cœur, le grand temple d’Amon — associé à son fils Khonsou, identifié à Héraclès par les Grecs — dépasse la religion locale : il est lié aux rites de continuité dynastique. On ne faisait pas seulement transiter des marchandises par Thonis-Héracleion ; on y officialisait le pouvoir.

Du grain aux jarres d’huile, tout ce trafic reposait sur des navires dont la Méditerranée rend aujourd’hui les vestiges ailleurs aussi : à Ilovik, en Croatie, une épave romaine a révélé le procédé qui gardait ses planches étanches il y a 2 200 ans.

Thonis, Héracleion : une ville, deux noms, un millénaire de confusion

Le premier mystère de la cité tient dans son nom. Les textes égyptiens parlent de Thonis ; Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., décrit Héracleion, avec son grand temple bâti là où le héros Héraclès aurait posé le pied pour la première fois en Égypte — et, en creux, l’escale d’Hélène et de Pâris avant la guerre de Troie. Strabon, quatre siècles plus tard, situe Héracleion à l’est de Canope, à l’embouchure canopique du Nil. Une ville ou deux ? Le doute s’installe d’autant plus aisément que la cité disparaît des cartes dès le milieu du IIe siècle avant J.-C. et que son souvenir glisse peu à peu vers la légende.

Il faudra l’intuition d’un égyptologue : en 1972, Jean Yoyotte propose que Thonis et Héracleion ne désignent qu’une seule et même ville. L’hypothèse reste pourtant une question de philologie jusqu’à ce que le terrain tranche. Le matériel archéologique remonté du site a établi la double identité de la cité ; et une stèle intacte de deux mètres, érigée par le pharaon Nectanebo Ier (380-362 avant J.-C.), porte un décret qui nomme explicitement l’endroit où elle doit être dressée : Thonis-Héracleion. L’énigme n’a pas été résolue dans une bibliothèque, mais sous l’eau.

Comment une ville entière sombre

L’engloutissement n’est pas un cataclysme unique mais une agonie documentée en deux temps. Le premier acte se joue probablement vers la fin du IIe siècle avant J.-C. : une secousse, et le sol argileux sur lequel repose la ville se met à se liquéfier. Le colosse de Hapy vacille puis s’écroule, ses six tonnes s’écrasant en mer, suivies progressivement par les quartiers voisins. La reconstitution rapportée par l’équipe de fouille combine ensuite montée du niveau marin, séisme, raz-de-marée et gigantesque glissement de terrain — un ensemble qui aurait emporté 110 kilomètres carrés du littoral du Delta sous la Méditerranée. Le second acte, plus lent, s’achève au VIIIe siècle de notre ère : la ville est alors engloutie tout entière.

Ce mécanisme explique aussi l’oubli : rien ne dépasse. La cité, ensevelie sous des couches de sable et de limon, ne laisse aucune ruine visible à l’air libre — et c’est précisément cet enfouissement qui a préservé ce qu’on y découvre aujourd’hui.

1996-2000 : la redécouverte par la méthode

Rien, dans cette histoire, ne doit au hasard. En 1996, l’Institut européen d’archéologie sous-marine (IEASM), dirigé par Franck Goddio, lance avec le Conseil suprême des antiquités égyptiennes une recherche systématique dans l’ouest de la baie d’Aboukir, sur une zone de 11 par 15 kilomètres. La méthode tient en un mot : géophysique. En cartographiant les signatures magnétiques du fond marin, les chercheurs repèrent les anomalies — structures enfouies, pierres travaillées — avant de plonger. Les premières découvertes arrivent en 2000 ; les fouilles proprement dites commencent en 2001.

Depuis, les campagnes se poursuivent avec des équipes mixtes d’une cinquantaine d’archéologues de l’IEASM et du département d’archéologie subaquatique du ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités. La ville repose à 6,5 kilomètres des côtes actuelles, par environ dix mètres de fond : assez profonde pour avoir été oubliée, assez peu pour rester accessible.

Ce que le site livre encore — et ce qui reste scellé

Les remontées racontent la ville au quotidien : fragments du colosse de Hapy hissés un à un, statues colossales, bijoux, monnaies, lampes à huile, barques processionnelles. Les campagnes récentes ont ajouté un sanctuaire grec dédié à Aphrodite, avec ses céramiques et sa cruche en bronze, et des objets en or égyptiens remarquablement conservés — autant de marques de la cohabitation gréco-égyptienne sous le royaume lagide (323-30 avant J.-C.). Fin 2025, la presse spécialisée relatait encore la découverte d’une barque d’apparat liée aux rituels, décrite comme un « navire pour les dieux » par la presse scientifique, dans la zone des cités englouties au large d’Alexandrie : l’inventaire continue de s’étoffer.

Mesurer cet inventaire reste impossible : Franck Goddio estime que 5 % seulement de la ville antique ont été explorés. C’est là la vraie frontière du sujet. Les textes, les stèles et le matériel établissent le rôle du port, la double identité du nom, le mécanisme de l’engloutissement ; ce qui dort encore sous les sédiments de la baie d’Aboukir, personne ne le sait. C’est, littéralement, la question ouverte du site.

Une dernière distinction, contre l’étiquette d’« Atlantide égyptienne » que les titres aiment tant : contrairement à l’île de Platon, Thonis-Héracleion est documentée — stèle, ancres, temples, dates. Son histoire n’a pas besoin d’être enjolivée pour être étonnante.

  • Institut européen d’archéologie sous-marine (IEASM) — « Thonis-Heracleion: From Legend to Reality », franckgoddio.org.
  • National Geographic France — « Nouvelles découvertes à Thonis-Héracleion, la mythique cité engloutie », Marie Zekri.
  • The Guardian — « Lost cities #6: how Thonis-Heracleion resurfaced after 1,000 years under water », août 2016.
  • Geo.fr et Science et Vie — découvertes d’une barque d’apparat au large d’Alexandrie, décembre 2025.
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