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La tragique histoire vraie de Meat Loaf
Dans l’univers du divertissement et de la musique rock, Meat Loaf a fait une entrée tonitruante dans les années 1970, surgissant « comme une chauve-souris sortie de l’enfer ». À la fois massif et flamboyant, il imposait sur scène une présence animale, presque brute, mêlée à une élégance théâtrale qui a défini toute sa carrière. Qu’il chante Paradise by the Dashboard Light ou I’d Do Anything for Love (But I Won’t Do That), Meat Loaf rappelait que la musique ne se contente pas de s’écouter : elle se vit. Son album Bat Out of Hell, paru en 1977, est devenu l’un des disques les plus vendus de tous les temps, propulsant son nom au rang de mythe de la culture populaire.
Selon CNN, Meat Loaf est mort le 21 janvier 2022 à l’âge de 74 ans. Passionné aussi par le jeu d’acteur, il a tourné dans de nombreux films à partir des années 1970. Mais derrière la figure publique se cachait une vie digne d’un scénario extrême, traversée par les excès, les contradictions et des épisodes souvent plus sombres que féeriques. Entre récits invraisemblables, douleurs familiales et succès démesurés, son parcours a toujours oscillé entre la légende et la réalité.
Voici un regard sur les hauts, les bas et les excès d’une trajectoire hors norme, au croisement de la musique, de l’histoire culturelle et du spectacle.

Un père qui aurait tenté de le tuer
Né Marvin Lee Aday, Meat Loaf a connu très tôt la douleur des humiliations. Enfant, il fut la cible de moqueries à cause de son poids : en cinquième année, il pesait déjà près de 185 livres, puis 240 livres en septième année. Lui-même a raconté avoir été « torturé ». À la maison, la situation n’était pas meilleure. Son père, Orvis, policier de profession, se comportait comme un homme violent, instable et porté sur l’alcool.
Sa mère, Wilma, institutrice, devait parfois parcourir les bars avec son fils pour tenter de retrouver Orvis, souvent absent pendant des jours. La mort de sa mère, en 1966, a été un choc immense. Lors de ses funérailles, Meat Loaf aurait saisi le corps de sa mère en criant aux pompes funèbres qu’elles ne pouvaient pas la prendre. Peu après, son père serait entré dans sa chambre avec un couteau de boucher. Le chanteur a affirmé avoir échappé de peu à une tentative de meurtre, avant de quitter le Texas pour refaire sa vie à Los Angeles dans le théâtre musical.

Meat Loaf, le grand personnage
Il existe beaucoup d’acteurs de la méthode, mais Meat Loaf était, à sa manière, un chanteur de la méthode. Il a souvent soutenu qu’il ne savait pas vraiment chanter « en soi », et que sa voix prenait toute sa force lorsqu’il incarnait un personnage. Pour lui, chaque chanson était une scène, chaque refrain un fragment de théâtre. Même au lycée, lorsqu’il lançait le poids, il disait concourir « en personnage » pour aller plus loin.
Cette tendance à se raconter autrement ne s’arrêtait pas à la scène. Meat Loaf a souvent donné des versions contradictoires de sa propre vie, y compris sur son année de naissance. Il a expliqué avoir voulu entretenir un mensonge constant, avouant que les noms et les âges l’agacaient profondément. Il a aussi été pris dans des récits douteux sur le golf et les jeux fantasy, au point que la presse a parfois ironisé sur le fait qu’il était soit un génie du domaine, soit un grand menteur. Chez lui, la frontière entre confession, performance et invention était souvent impossible à tracer.

Une série de blessures et d’accidents
Meat Loaf se décrivait comme un chat doté de « 48 vies ». Il affirmait avoir survécu à des chutes de plusieurs étages, à de nombreux accidents de voiture, à des collisions en avion et à une multitude de quasi-catastrophes. Il disait avoir subi 18 commotions cérébrales et avoir frôlé la mort à plusieurs reprises. Parmi ses anecdotes les plus connues figure celle d’un lancer de poids qui l’aurait frappé à la tête au lycée, enfonçant son crâne et, selon lui, améliorant même sa voix.
Ces récits ont parfois l’allure de légendes personnelles, mais sa santé a bel et bien été mise à l’épreuve. Il a subi une opération du cœur en 2003 après s’être effondré en concert, une autre chute sur scène au Canada en 2016, puis une fracture de la clavicule en 2019 après avoir chuté lors d’une séance de questions-réponses. Chez Meat Loaf, la scène et le danger semblaient souvent étroitement liés.

De JFK à Charles Manson
Selon ses propres récits, Meat Loaf aurait assisté de près à certains épisodes parmi les plus célèbres et les plus sombres de l’histoire américaine du XXe siècle. Dans une version qu’il a racontée plusieurs fois, lui et ses amis auraient été arrêtés après l’assassinat de John F. Kennedy, et sa voiture aurait été réquisitionnée par des agents des services secrets pour rejoindre l’hôpital. Dans une autre version, ils y seraient allés eux-mêmes avant d’apercevoir Jackie Kennedy en costume rose taché de sang.
Un autre de ses récits les plus étranges concerne Charles Manson. Meat Loaf a affirmé l’avoir pris en stop sans savoir qui il était, après l’avoir aperçu sur Sunset Boulevard. Manson aurait parlé des Beach Boys et proposé une rencontre, menant le groupe jusqu’à la maison de Dennis Wilson, où le chanteur n’aurait trouvé aucun Beach Boy, seulement un Manson prophétisant la fin du monde. Comme souvent avec Meat Loaf, le récit a quelque chose de fascinant, entre souvenir possible et théâtre de l’absurde.

Les excès de la tournée Bat Out of Hell
Jim Steinman, auteur-compositeur des deux premiers albums Bat Out of Hell, n’a pas hésité longtemps avant de travailler avec lui. Il voyait en Meat Loaf une présence hypnotique, plus grande que nature, presque wagnérienne par son ampleur dramatique. Cette grandeur s’est pleinement exprimée lors de la tournée Bat Out of Hell de 1977-1978, où le chanteur donnait à ses concerts une intensité physique et émotionnelle extrême.
Sur scène, il incarnait le sommet du mélodrame rock, notamment pendant Paradise by the Dashboard Light, qu’il interprétait en duo avec Karla Devito dans une proximité scénique très marquée. Leurs baisers n’étaient pas écrits à l’avance, selon Devito, mais relevaient d’un théâtre improvisé. L’ambiance, pourtant, n’était pas seulement passionnée : Meat Loaf lança à plusieurs reprises des pieds de micro lourds sur ses partenaires et les membres de l’équipe, frôlant parfois les blessures sérieuses. Lors d’un accès de furie, il aurait même projeté Devito hors de la scène.

Un enfer sous les projecteurs
Pour Karla Devito, Meat Loaf était un homme tourmenté. Pendant la tournée, il poussait son corps à l’extrême chaque soir, au point d’avoir besoin d’oxygène pour se remettre après les concerts. Son tempérament était aussi explosif que son souffle était court. Quand un spectacle fut lancé par des discours plutôt que par la musique, la salle le hua, et il détruisit sa loge dans une colère spectaculaire.
Le chanteur a lui-même reconnu avoir été un « monstre parfait ». Il jetait des pieds de micro, cassait des objets et saccageait les coulisses avant de finir par abîmer son propre corps. Après une chute de scène pendant Paradise by the Dashboard Light, il se fractura la jambe, ce qui mit fin à la tournée. Épuisé, en proie à la cocaïne et à une grave crise nerveuse, il aurait même menacé de sauter d’un immeuble, avant d’être calmé par son régisseur routier.

Une demande en mariage pour le moins étrange
1978 fut une année décisive, mais aussi périlleuse, pour Meat Loaf. Au printemps, il était devenu l’un des artistes les plus en vue du monde. Pourtant, son groupe était miné par les tensions internes, les révoltes et les abus de drogues, tandis que lui-même flirtait avec l’autodestruction. Au milieu de ce chaos, il y eut tout de même quelques instants de lumière, comme il l’a lui-même suggéré dans ses chansons les plus poignantes.
À Bearsville, dans l’État de New York, il rencontra sa première épouse, Leslie, alors secrétaire chez Bearsville Records. Après environ un mois de connaissance, ils se marièrent. Todd Rundgren a raconté que la demande en mariage fut spectaculaire : Meat Loaf serait arrivé avec un énorme saumon entier, comme si un ours lui faisait sa déclaration. À la place d’une bague, un poisson. Le mariage lui-même aurait été tout aussi singulier, le célébrant étant si âgé qu’il confondait les noms des mariés pendant la cérémonie.

Quand Meat Loaf a perdu sa voix
Les critiques qui affirmaient que sa voix s’était dégradée avec le temps l’ont profondément irrité. Après une prestation mal accueillie lors de la finale de l’Australian Football League en 2011, il s’est querellé pendant des années avec l’organisation. Il a notamment reproché à ses détracteurs leur ingratitude et a fini par présenter ses excuses. Pour expliquer sa performance, il a aussi évoqué des cordes vocales en sang, comme si sa gorge avait été coupée par l’effort.
Il a toujours contesté l’idée d’avoir « perdu » sa voix. Selon lui, le public comparait injustement les concerts à l’album Bat Out of Hell, qui aurait été accéléré. Il a également mentionné des opérations des sinus et des cordes vocales, tout en se comparant à Elton John ou Rod Stewart. Pourtant, juste après la sortie de l’album en 1977, certaines personnes estimaient déjà qu’il chantait d’une manière presque méconnaissable. Son collaborateur Jim Steinman disait même que sa voix ressemblait à celle d’une enfant de L’Exorciste, comme un dragon essayant de chanter. Une thérapie psychologique aurait finalement été nécessaire pour la rétablir.

Quand Meat Loaf a perdu son argent
Bat Out of Hell a propulsé Meat Loaf au sommet du rock mondial. On pourrait croire qu’un tel succès lui aurait assuré une immense fortune, mais il n’en a rien été. En 1983, il a dû déclarer faillite, victime d’une mauvaise gestion financière et de coûteux procès. La gloire, loin de le protéger, l’avait écrasé.
Selon ses propres mots, il était devenu fou et avait surtout tourné cette folie contre lui-même. Il ne supportait pas qu’on le qualifie de star. Il s’est alors réfugié dans la drogue et l’alcool, tandis que sa collaboration avec Jim Steinman traversait une période de crise. Les deux hommes se sont séparés avant de se retrouver dans les années 1990 pour enregistrer Bat Out of Hell II. Entre-temps, Meat Loaf a sorti plusieurs albums au succès plus discret et a continué à apparaître au cinéma, notamment dans Wayne’s World. Malgré sa popularité en Australie et en Europe, les procès et les dettes ont fini par le rattraper.

Coach Meat
Le sport a occupé une place essentielle dans la vie de Meat Loaf. Grand collectionneur d’objets de sport et fervent supporter des New York Yankees, il a notamment convaincu le membre du Hall of Fame Phil Rizzuto de participer au célèbre commentaire parlé de Paradise by the Dashboard Light. Mais il ne s’est pas contenté de chanter ou d’interpréter : il a aussi entraîné une équipe de softball féminin, ce qui lui a valu le surnom de Coach Meat.
Installé dans le Connecticut, il s’est engagé dans le softball à partir de 1981, a sponsorisé une équipe de Little League et a même marqué l’histoire du baseball local en recrutant la première fille dans une équipe de Stamford Little League. Dans les années 1990, il a continué à entraîner plusieurs équipes. Une ancienne joueuse a raconté qu’il avait accepté de coacher son équipe quand personne d’autre ne voulait le faire, leur enseignant un cri de guerre redoutable. Sérieux dans son rôle, il n’aurait quitté son personnage qu’une seule fois, pour chanter lors de la première victoire de l’équipe.

Le conflit de la reine avec Meat Loaf
En 1987, Meat Loaf participa au tournoi britannique Royal Knockout, un événement où des célébrités et des membres de la famille royale se présentaient déguisés en damoiselles, écuyers et ménestrels dans un parc d’attractions. Sur le plan caritatif, l’opération fut un succès. Mais l’image d’ensemble fut jugée absurde par beaucoup, et la monarchie n’y gagna pas en majesté.
Meat Loaf a raconté plus tard que la reine le détestait pour avoir posé ses mains sur le prince Andrew, furieux que Sarah Ferguson semble lui prêter attention. Le chanteur aurait répondu au prince qu’il ne se laissait pas pousser dans le fossé, même par un royal. Qu’il s’agisse d’un souvenir véridique ou d’un récit enjolivé, l’épisode illustre parfaitement le goût de Meat Loaf pour les scènes grandioses, les excès et les anecdotes plus grandes que nature.

Le combat Rocky Horror – Fight Club
Avec sa carrure immense et sa présence scénique démesurée, Meat Loaf semblait taillé pour le cinéma. Il a accumulé plus de cinquante rôles et laissé des souvenirs marquants, tant dans la musique que dans le divertissement. Son premier grand rôle fut celui d’Eddie dans The Rocky Horror Picture Show, même s’il aurait aimé incarner aussi le Dr Scott. Sur scène, il avait déjà joué les deux personnages dans la version théâtrale, et il a considéré comme une erreur le fait de n’avoir été retenu que pour Eddie dans le film.
Parmi ses rôles préférés, il citait Bob Paulson dans Fight Club, un personnage qu’il appréciait notamment parce que le réalisateur lui aurait permis de participer au choix des prises. Mais son plus grand rôle, au fond, fut peut-être celui qu’il jouait constamment : celui de lui-même. Meat Loaf se voyait comme un acteur qui croyait savoir chanter, et il utilisait des personnages pour trouver la bonne tonalité dans ses chansons. À force de réinventer sa vie, il a fini par devenir l’un des visages les plus singuliers de l’histoire du rock et de la culture populaire.

