L’histoire tragique de Smile : le chef-d’œuvre perdu des Beach Boys

par Sophie
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L'histoire tragique de Smile : le chef-d'œuvre perdu des Beach Boys
États-Unis

Dans les annales du rock, certains albums ont acquis un statut mythique précisément parce qu’ils n’ont jamais été publiés à leur époque. Si Neil Young a mis de côté son album ‘Homegrown’ dans les années 70 car il le jugeait trop personnel, ou si Prince a ordonné la destruction de son ‘Black Album’ à la dernière minute, aucun projet ne dépasse la légende de ‘Smile’. Cet album avorté des Beach Boys, qui devait succéder au chef-d’œuvre ‘Pet Sounds’, est devenu le Saint Graal de l’histoire de la musique.

Brian Wilson au piano
Brian Wilson, le génie créatif derrière les Beach Boys.

Au fil des décennies, la réputation de ‘Smile’ n’a cessé de croître. Perçu comme un chef-d’œuvre perdu qui aurait pu changer le cours du rock, l’album a finalement été abandonné par Brian Wilson après des mois d’enregistrement intensifs. Ce n’est que bien plus tard que ce concept album a été exhumé, révélant une histoire aussi étrange que tragique.

Le succès de Good Vibrations comme rampe de lancement

Pochette du single Good Vibrations
Le succès mondial de Good Vibrations a encouragé les expérimentations de Wilson.

Après des années de tubes pop célébrant le soleil et le surf en Californie, la sortie de ‘Pet Sounds’ en 1966 a marqué une évolution majeure pour le groupe. Brian Wilson, le compositeur principal, avait cessé de tourner pour se consacrer exclusivement au studio. C’est durant cette période qu’il a peaufiné ‘Good Vibrations’, un titre utilisant une méthode d’enregistrement modulaire révolutionnaire.

Wilson créait de courts fragments sonores avec une variété d’instruments insolites, puis les assemblait. Mike Love, le chanteur du groupe, comparait ce processus à un immense puzzle. Le résultat fut sans appel : le single devint le premier titre du groupe vendu à plus d’un million d’exemplaires. Fort de ce succès, Wilson décida de pousser l’expérimentation encore plus loin pour le prochain album.

Une symphonie adolescente pour Dieu

Brian Wilson ressentait une pression immense pour surpasser ses propres exploits. Il imaginait ‘Smile’ comme un album concept ambitieux intégrant divers thèmes et styles musicaux. ‘J’écris une symphonie adolescente pour Dieu’, confiait-il à ses proches à l’époque. Son objectif était de créer une suite musicale ininterrompue, inspirée par la fluidité des compositions de Bach.

Pour l’aider dans cette tâche, il fit appel à Van Dyke Parks, un collaborateur extérieur au groupe. Ensemble, ils composèrent des titres comme ‘Heroes and Villains’. Cependant, cette collaboration ne fut pas du goût des autres membres des Beach Boys, notamment Mike Love, qui détestait des paroles qu’il jugeait incompréhensibles et trop psychédéliques.

Des méthodes d’enregistrement excentriques

Brian Wilson en studio d'enregistrement
Wilson exigeait parfois des comportements bizarres de la part de ses musiciens.

Les exigences de Wilson en studio devinrent de plus en plus étranges. Il demandait parfois aux chanteurs de s’allonger sur le dos pour produire des sons gutturaux. Pour le morceau ‘Mrs. O’Leary’s Cow’, inspiré par le grand incendie de Chicago, il obligea tous les musiciens à porter des casques de pompiers. Bruce Johnston, le bassiste, se souvient d’un processus démoralisant où le groupe devait parfois imiter des bruits d’animaux de ferme pendant des heures.

Parallèlement, la consommation de drogues de Wilson, notamment le LSD, commença à affecter gravement son comportement. Sa femme de l’époque, Marilyn, décrivait un homme devenu imprévisible et sauvage. Wilson lui-même admit plus tard que l’abus de substances avait rendu impossible l’achèvement de l’album : ‘Nous sommes allés trop loin dans la drogue, cela nous a tellement plongés dans la musique que nous ne pouvions plus la finir’.

La rivalité avec les Beatles et l’abandon final

Au milieu des années 60, Wilson se sentait en compétition directe avec les Beatles. Si ‘Pet Sounds’ avait poussé les Fab Four à créer ‘Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band’, la sortie de ce dernier en 1967 fut un coup de massue pour le leader des Beach Boys. En entendant ‘Strawberry Fields Forever’, Wilson fut si impressionné qu’il comprit que les Beatles l’avaient devancé dans l’innovation sonore.

Épuisé, paranoïaque et sous pression, Wilson décida d’abandonner ‘Smile’. Pour remplir ses obligations contractuelles, le groupe sortit ‘Smiley Smile’, une version simplifiée et enregistrée à la hâte dans le studio personnel de Wilson. Carl Wilson comparera plus tard ‘Smiley Smile’ à un simple amorti, là où ‘Smile’ aurait dû être un coup de circuit. L’album fut un échec commercial retentissant.

Pochette de l'album Smiley Smile
Smiley Smile, la version simplifiée qui a remplacé le projet initial.

Une longue descente aux enfers et une renaissance tardive

L’échec de ‘Smile’ marqua le début d’une spirale descendante pour Brian Wilson. Ses troubles mentaux, plus tard diagnostiqués comme un trouble schizo-affectif, furent exacerbés par ce traumatisme créatif. Il tomba sous l’influence du controversé Dr Eugene Landy, qui contrôla sa vie et ses finances pendant des décennies.

Le projet resta dans les tiroirs pendant près de 40 ans, jusqu’en 2004. Wilson prit alors la décision audacieuse de réenregistrer ‘Smile’ en solo et de le présenter sur scène à Londres, où il reçut une ovation mémorable. En 2011, les enregistrements originaux furent enfin publiés sous le titre ‘The Smile Sessions’, permettant au public de découvrir le puzzle musical tel qu’il avait été imaginé à l’origine. À sa mort à l’âge de 82 ans en juin 2025, cet album inachevé restait l’un des piliers de sa légende.

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