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Histoire
La mort triste d’Oppenheimer, l’homme qui inventa la bombe atomique
J. Robert Oppenheimer est mort en 1967, plus de vingt ans après le largage des deux bombes atomiques sur le Japon. Fumeur invétéré et grand buveur, en mauvaise santé à la fin de sa vie, il reçut un diagnostic de cancer de la gorge en 1965 et s’éteignit deux ans plus tard, à l’âge de 62 ans. Connu comme le « père de la bombe atomique », il vit dans la destruction du théâtre du Pacifique la Seconde Guerre mondiale un tournant amer dans sa carrière de physicien théoricien.
Pour Oppenheimer, du moins au début, la mise au point d’une bombe atomique paraissait inévitable. En tant que scientifique, sa mission consistait à développer la technologie ; aux responsables politiques revenait le devoir d’en contrôler l’usage, comme l’évoque The New Atlantis. Mais après avoir contribué à déclencher une course aux armements nucléaires entre les États-Unis et la Russie, Oppenheimer exprima des regrets quant à ce qu’il avait aidé à créer. Soupçonné de liens avec le communisme, il fut aussi rejeté par l’establishment politique. Pourtant, une fois le cancer diagnostiqué, il trouva une certaine paix, selon Freeman Dyson, qui travailla au projet Manhattan dirigé par Oppenheimer.
À l’approche de la mort, Dyson expliqua, toujours d’après The New Atlantis, qu’Oppenheimer « acceptait son destin avec grâce ; il continuait à travailler ; il ne se plaignait jamais ; il était devenu soudain simple et ne cherchait plus à impressionner qui que ce soit ». Dyson travailla aussi pour Oppenheimer à l’Institute for Advanced Study de l’université de Princeton. Oppenheimer fut directeur de l’institut de 1947 jusqu’à sa retraite en 1966, peu avant sa mort.
La trajectoire d’Oppenheimer, entre génie scientifique, responsabilité historique et drame personnel, éclaire l’un des chapitres les plus marquants de l’histoire de la bombe atomique et du projet Manhattan. Son destin demeure indissociable des bouleversements moraux et politiques nés de l’ère nucléaire.
Un enfant intelligent et solitaire


J. Robert Oppenheimer naît en 1904 à New York, dans une famille aisée, fils de Julius S. et Ella Friedman Oppenheimer. On le décrit comme un enfant intelligent et solitaire, attiré par les sciences, en particulier la minéralogie, mais aussi par la littérature — et plus précisément par la lecture et l’écriture de poésie. Élevé dans un environnement marqué par le progressisme politique et l’humanisme laïque, il semble avoir grandi dans un relatif confort. Plus tard, il résumera cette distance avec la dureté du monde en disant, selon le National Park Service, que son enfance ne l’avait pas préparé au fait que le monde était « plein de choses cruelles et amères ».
Lors d’un voyage en Europe, Oppenheimer contracte la dysenterie et, pendant sa convalescence, visite pour la première fois le Nouveau-Mexique, futur lieu du projet Manhattan. Il obtient son diplôme de Harvard summa cum laude, puis poursuit des recherches en physique théorique dans des universités prestigieuses d’Europe et des États-Unis. À la fin des années 1920, il enseigne au California Institute of Technology ainsi qu’à l’université de Californie à Berkeley, où il rencontre sa future épouse, Katherine Peuning Harrison.
En 1940, Oppenheimer et Harrison se marient. Peu après naît Peter Oppenheimer, leur premier des deux enfants. Les liens de Harrison avec des milieux politiques radicaux contribueront toutefois, en partie, à la chute d’Oppenheimer. Dès le début de la guerre, le physicien travaille déjà sur une possible puissance nucléaire et, en 1942, il est nommé directeur du projet Manhattan, à Los Alamos, au Nouveau-Mexique, chargé de mettre au point la bombe A. On voit ci-dessus Oppenheimer enfant avec sa mère, Ella.
Cette enfance marquée par l’intelligence, la solitude et la curiosité annonce déjà la complexité du personnage historique qu’Oppenheimer deviendra ensuite, entre science nucléaire, histoire mondiale et responsabilité morale.
« Une arme des plus terribles »


Une fois témoin de l’essai nommé Trinity, puis surtout après le largage des deux bombes atomiques sur le Japon, J. Robert Oppenheimer modifie profondément sa vision de la technologie nucléaire et des armes atomiques. Lors de l’explosion de Trinity, il cite la Bhagavad-Gita en prononçant la célèbre phrase, selon The New Atlantis : « Maintenant, je suis devenu la mort, le destructeur des mondes. »
En 1945, Oppenheimer confie au président Harry Truman qu’il avait « du sang sur [les] mains » après les destructions causées au Japon par la bombe A, marquant le début de la fin de sa position privilégiée à Washington. Devant l’American Philosophical Society, dans l’après-guerre, il déclare encore, toujours d’après The New Atlantis : « Nous avons fabriqué une chose, une arme des plus terribles, qui a profondément et soudainement changé la nature du monde… une chose qui, selon toutes les normes du monde dans lequel nous avons grandi, est une chose mauvaise. Et ce faisant… nous avons reposé à nouveau la question de savoir si la science est bonne pour l’homme. »
Les tensions accumulées entre la culpabilité personnelle qu’on lui attribue et l’humiliation publique qu’il subit n’ont probablement rien fait pour freiner ses habitudes, et ont sans doute contribué à sa fin prématurée. Dès 1944 et 1945, J. Robert Oppenheimer est déjà décrit comme un gros fumeur de cigarettes, capable d’en consommer jusqu’à 100 par jour, et comme un homme absorbant d’importantes quantités d’alcool, selon Baylor University Medical Center Proceedings. Son état de santé général est alors jugé très mauvais, avec un indice de masse corporelle dangereusement bas.
Ce dernier chapitre de la vie d’Oppenheimer, entre gloire scientifique, remords et déclin physique, reste l’un des récits les plus saisissants de l’histoire du XXe siècle.
