Pourquoi les noms de lieux américains n’ont pas d’apostrophes

par Olivier
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Pourquoi les noms de lieux américains n'ont pas d'apostrophes
États-Unis

Genèse historique de l’interdiction des apostrophes

Pour situer ce chapitre dans la continuité de l’article, il faut d’abord rappeler une observation simple : la plupart des lieux portent le nom d’une personne ou d’un propriétaire. Pourtant, certains toponymes américains — par exemple Pikes Peak dans le Colorado — n’affichent pas d’apostrophe possessive, alors que d’autres, comme Martha’s Vineyard, en conservent une. Cette différence s’explique en grande partie par l’intervention d’un organisme fédéral chargé de normaliser les noms géographiques.

Pikes Peak

Le U.S. Board on Geographic Names, créé à la fin du XIXe siècle, a établi une règle visant à supprimer les apostrophes dans les noms officiels. L’objectif était simple : uniformiser l’orthographe des lieux dans les registres gouvernementaux afin d’éviter les confusions — par exemple entre plusieurs « Jimmys Mountain » pouvant apparaître sur des titres de propriété ou des règlements. Depuis sa fondation en 1890, l’instance procède régulièrement à l’épuration de ces signes, comme le relate sa page d’information : https://www.usgs.gov/core-science-systems/ngp/board-on-geographic-names/how-do-i.

Plusieurs explications ont été avancées pour justifier cette politique. Certaines thèses historiques évoquent des problèmes typographiques au XIXe siècle — l’apostrophe pouvant disparaître lors de la gravure des cartes — ou encore la ressemblance graphique de l’apostrophe avec des signes naturels sur une carte. La raison la plus fréquemment retenue par les autorités est toutefois symbolique : éviter qu’un nom de lieu n’exprime une notion de possession, au profit d’un usage public et partagé. Selon un article du Wall Street Journal, la base de données fédérale aurait vu environ 250 000 apostrophes supprimées : https://www.wsj.com/articles/SB10001424127887324244304578471252974458308.

Carte ancienne et cartographes

La création du Board fut en partie motivée par le besoin de mettre fin aux conflits entre cartographes à une époque où les cartes changeaient fréquemment, notamment lors de l’incorporation des territoires de l’Ouest et de l’Alaska. Standardiser les appellations permettait de réduire les litiges autour des cartes et des noms de lieux, explique une enquête régionale : https://www.reviewjournal.com/news/politics-and-government/obscure-federal-rule-erased-apostrophes-from-place-names/. Aujourd’hui, bien que les collectivités locales puissent continuer à employer des formes informelles, un nom ne devient « officiel » au niveau fédéral que si le Board en entérine la graphie.

Le Board s’occupe principalement des entités topographiques — villes, montagnes, lacs — et n’intervient que rarement sur des dénominations de rues, d’églises ou d’établissements scolaires, sauf sollicitation explicite. Pour des précisions linguistiques et historiques, voir l’analyse de Grammarphobia : https://www.grammarphobia.com/blog/2014/03/geography-apostrophe.html.

Cette règle a suscité des incompréhensions et des résistances locales. En 2013, la municipalité de Thurman, dans l’État de New York, souhaitait inscrire officiellement une montagne sous le nom de Jimmy’s Peak, en hommage à un colon de 1773 nommé James Cameron. Le Board refusa et le toponyme officiel resta Bald Mountain, alors que la population continue d’employer la dénomination traditionnelle, comme le relate la presse locale : https://suncommunitynews.com/news/45368/public-invited-to-join-traditional-trek-up-jimmys-peak/.

Martha's Vineyard

Malgré la règle générale, il existe des exceptions et des cas particuliers. Le Board accepte certaines formes contenant une apostrophe lorsqu’il s’agit d’une lettre manquante (par exemple Lake O’ the Woods), d’un élément historique déjà ponctué (O’Fallon) ou d’expressions étrangères (Coeur d’Alene). Par ailleurs, quelques toponymes naturels conservent une apostrophe possessive pour des raisons pratiques ou historiques. On peut citer :

  • Martha’s Vineyard (Massachusetts) — l’apostrophe, d’abord supprimée, fut rétablie en 1933 après une forte protestation publique.
  • Ike’s Place (New Jersey) — conservée parce que la forme sans apostrophe, « Ikes », paraissait inintelligible.
  • John E’s Pond (Rhode Island) — la graphie évite la confusion possible avec « John S Pond ».
  • Carlos Elmer’s Joshua View (Arizona) — autorisée en 1995 pour des raisons de clarté, Joshua faisant aussi référence à une essence d’arbres.
  • Clark’s Mountain (Oregon) — acceptée en 2002 pour respecter les indications des journaux de Lewis et Clark.

Pour un panorama plus détaillé des rares exceptions et de leur justification historique, voir l’article récapitulatif : https://www.mentalfloss.com/article/79836/only-5-natural-features-us-possessive-apostrophes-their-names.

En suivant ce fil historique, la suite de l’article abordera les implications culturelles et linguistiques de cette règle sur la toponymie américaine et la mémoire collective.

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