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Qu’ont en commun vos playlists de course à pied, de méditation ou de concentration avec les mélodies souvent insipides diffusées dans les ascenseurs ? La réponse est étonnante : elles en sont les descendantes directes. Le documentaire « Une histoire de la musique d’ascenseur », réalisé par David Unger et diffusé sur ARTE et YouTube, met en lumière cette filiation insoupçonnée, révélant les origines utilitaristes et parfois manipulatrices de la musique d’ambiance.
Les origines industrielles de la Muzak
L’histoire commence en 1934 avec la création de la société new-yorkaise Muzak. Son fondateur, le général à la retraite George Owen Squier, par ailleurs pionnier de l’aviation militaire, met au point un système de télécommunication capable de diffuser plusieurs signaux sonores via un seul câble.
En combinant les mots « Music » et « Kodak », il donne naissance à la Muzak. Son objectif initial n’était pas le divertissement, mais l’efficacité. Il s’agissait de composer une musique spécifiquement conçue pour habiller les lieux de travail et, surtout, stimuler la cadence des ouvriers et des employés.
Un outil d’optimisation et de manipulation
Si l’initiative peut sembler désuète aujourd’hui, elle reposait sur une stratégie redoutable. Comme l’explique la philosophe Pauline Nadrigny, spécialiste des arts sonores, la philosophie de la Muzak partait du principe qu’une musique ennuyeuse pouvait rendre un travail répétitif un peu plus supportable.
Cependant, l’ambition allait bien au-delà du simple confort de travail. Le véritable but était d’augmenter la productivité, avec des gains estimés entre 10 et 13 %. Sous couvert d’améliorer le bien-être au bureau ou à l’usine, cette démarche cachait une manipulation profonde des émotions dans un contexte purement productiviste.
Des ascenseurs aux supermarchés : une musique fonctionnelle
C’est en investissant les grands immeubles que l’entreprise a popularisé la fameuse « musique d’ascenseur ». L’enjeu était alors de calmer les angoisses des usagers, encore peu habitués à s’enfermer dans ces nouvelles cabines mécaniques.
L’écrivain Jacques Attali rappelle que cette musique possède des vertus hautement fonctionnelles, comparables aux marches militaires. La société Muzak a ainsi prospéré dans les usines d’armement pendant la Seconde Guerre mondiale, avant de conquérir l’industrie naissante du disque dans les années 1950. Sont alors apparus des vinyles adaptés à chaque moment de la vie quotidienne : musique pour lire, pour prendre le café, ou encore pour faire le ménage, vantant le pouvoir d’alléger les tâches ménagères.
Cette ingénierie sonore s’est ensuite étendue aux supermarchés. La sélection musicale y est minutieusement adaptée selon les jours de la semaine ou les rayons pour stimuler l’acte d’achat et déculpabiliser le client lors du passage en caisse.
Le vrai visage de nos playlists d’ambiance
Aujourd’hui, nos applications de streaming regorgent de sélections étiquetées par thèmes : concentration, motivation, détente. Si l’on met de côté les compilations purement récréatives, ces playlists utilitaires reprennent exactement les codes instaurés par la Muzak.
Elles sont conçues avec des vertus précises pour nous accompagner à chaque instant de la journée. Derrière ces mélodies censées nous faciliter la vie, se cachent des intentions fonctionnelles qui, bien que modernisées, héritent directement de cette lointaine volonté d’optimiser le comportement humain.
