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Lorsqu’il s’agit de poursuivre des individus puissants ou de vastes organisations criminelles, les témoignages de personnes impliquées peuvent s’avérer décisifs. Cependant, collaborer avec la justice comporte des risques immenses pour l’informateur et ses proches. C’est précisément pour convaincre ces témoins clés de dénoncer de dangereux criminels qu’est né le programme de protection des témoins américain, connu sous l’acronyme WITSEC.
Ce programme a vu le jour en 1971, rendu possible par la loi sur le contrôle du crime organisé de 1970 et modifié en 1984. Conçu initialement pour démanteler la mafia et d’autres syndicats du crime à travers les États-Unis, le WITSEC autorise le service des U.S. Marshals à fournir une protection 24 heures sur 24 aux témoins pendant toute la durée de leurs comparutions, y compris lors des audiences préliminaires. Il permet également au témoin et à sa famille immédiate de repartir à zéro avec de nouvelles identités, dans un lieu totalement différent. À ce jour, plus de 19 000 témoins ont été protégés par ce dispositif, qui ne pose qu’une seule condition d’éligibilité initiale : l’existence d’une menace claire et crédible contre la vie du témoin, confirmée par les forces de l’ordre ou les procureurs.
Bien que le programme fonctionne depuis longtemps, les faits avérés sur le mode de vie des protégés restent rares. Néanmoins, les quelques informations vérifiées et accessibles au public permettent de lever un coin du voile sur les règles strictes que les participants doivent respecter.
L’entrée dans le programme exige une évaluation psychologique

Étant donné l’ampleur des moyens déployés, tous les témoins ne peuvent pas intégrer le WITSEC. Qu’il s’agisse d’informations sur le trafic de drogue, le terrorisme ou le crime organisé, le candidat doit passer par un processus de sélection rigoureux impliquant le procureur parrain, les forces de l’ordre et le service des U.S. Marshals. En fin de compte, toute admission doit être approuvée par le bureau des opérations d’application de la loi (OEO) du département de la Justice.
L’intégration requiert également que le témoin se soumette à des tests et évaluations psychologiques organisés par l’OEO. Le couple autrefois connu sous les noms de Jess Brewer et Rae Devera en a livré un compte-rendu détaillé lors d’une rare interview autorisée par le gouvernement, accordée au New York Times en 1996. Devera a raconté qu’un premier évaluateur s’était rendu à leur domicile. Plus tard, un second entretien plus approfondi a eu lieu avec un psychologue du bureau fédéral des prisons, accompagné d’un agent du FBI.
Selon Devera, les questions posées étaient extrêmement intimes. Lors d’entretiens individuels, le couple a dû aborder des détails très privés sur leur mariage, leur dynamique familiale, et révéler tout antécédent d’abus d’alcool, de violences graves ou de tentatives de suicide.
L’obligation absolue de témoigner

Les menaces pesant sur la vie d’un témoin potentiel peuvent exister indépendamment de la qualité des preuves qu’il apporte. Un avocat de la défense a publiquement déclaré que, durant ses années en tant que procureur fédéral dans les années 80, aucun des informateurs qu’il avait parrainés pour le WITSEC n’avait été rejeté, même si leurs témoignages n’étaient pas toujours des éléments décisifs.
Cependant, si la qualité ou la quantité des preuves n’est pas le seul critère, l’engagement à les fournir est incontournable. Avant même d’être accepté, l’informateur doit s’engager à témoigner devant un grand jury ou lors du procès. De plus, le procureur doit certifier que ce témoignage est à la fois nécessaire et important pour l’affaire en cours.
Il convient de noter que même si le département de la Justice juge un témoignage essentiel, cela ne garantit pas toujours son utilité finale. Jess Brewer a par exemple témoigné en 1994 dans une affaire de drogue contre deux criminels. Si ses déclarations ont contribué à faire condamner l’un d’eux à cinq ans de prison, elles ont eu peu d’impact sur le second, qui a écopé de neuf ans pour un chef d’accusation plus grave mais sans rapport. Malgré cela, le gouvernement a tenu sa promesse de protection.
Adopter une nouvelle identité loin de son passé

La culture populaire, notamment à travers le film Les Affranchis sorti en 1990 et inspiré de l’informateur réel Henry Hill, a façonné la perception du public sur la façon dont le programme bouleverse une vie. Sur bien des points, cette vision est proche de la réalité.
Dès l’entrée dans le programme, la vie passée du témoin et de sa famille s’efface. Pour leur sécurité, ils reçoivent de nouveaux noms, de nouveaux actes de naissance et de nouveaux numéros de sécurité sociale. Ils sont contraints de déménager dans une région totalement différente. Ils doivent s’inventer un passé cohérent et ne jamais révéler d’éléments de leur ancienne vie à leurs nouvelles connaissances. Le niveau de secret est tel que, dans le cas de Jess Brewer, seuls quatre U.S. Marshals sur les 3 500 membres de l’agence connaissaient les détails de sa nouvelle existence.
Dans une interview accordée à CNN en 2013, Gerald Shur, l’avocat américain reconnu comme le créateur du WITSEC, a expliqué comment il choisissait le lieu de relocalisation. Il demandait aux témoins de lister leurs endroits préférés aux États-Unis ou les lieux qu’ils aimeraient visiter, puis il rayait ces destinations de la liste des options. « Parce que lorsque vous me dites que vous voulez aller à Hawaï, je sais que vous l’avez déjà dit à tous vos amis », justifiait-il.
L’interdiction de contacter librement ses proches

On pourrait croire qu’abandonner sa vie est un choix facile pour quelqu’un qui craint pour sa sécurité. Pourtant, le sentiment de perte et de solitude inhérent au WITSEC est profond. La relocalisation implique de couper les ponts avec toutes les personnes que l’on a connues, à l’exception de son partenaire ou de ses enfants. Les animaux de compagnie sont presque toujours exclus : de nombreux témoins ont dû abandonner leur chien ou leur chat.
La situation est peut-être encore plus cruelle pour les membres de la famille qui n’ont rien fait. Comme l’a souligné Gerald Shur, le conjoint du témoin ne reverra probablement jamais ses parents, et ses enfants ne pourront plus jamais embrasser leurs grands-parents. Si la communication reste autorisée, elle ne peut se faire que sous la supervision des U.S. Marshals et via des canaux sécurisés. De plus, aucun détail sur la nouvelle vie ne peut être partagé, ce qui limite grandement les sujets de conversation.
Tisser de nouveaux liens devient également un défi de taille. Par peur de révéler accidentellement sa véritable identité ou d’être interrogée sur son passé, Rae Devera évitait activement de sympathiser avec ses voisins, ne se faisant qu’un seul ami après près de deux ans dans le programme.
L’expulsion en cas de nouveau délit

Étant donné la nature des informations fournies, il n’est pas surprenant que la grande majorité des informateurs n’aient pas un casier judiciaire vierge. Gerald Shur estimait qu’environ 95 % d’entre eux avaient fréquenté des criminels ou commis eux-mêmes des crimes graves. Le risque de récidive est donc réel et a parfois conduit à des expulsions retentissantes.
L’exemple le plus célèbre est celui de l’ancien mafieux Henry Hill, rebaptisé Martin Todd Lewis par le WITSEC. Sa coopération avait permis de nombreuses arrestations, mais la perspective d’une vie tranquille ne lui a pas suffi. Incapable de résister à la drogue, il a replongé et a été condamné pour trafic de cocaïne en 1987, ce qui a entraîné son renvoi du programme.
En 2009, Joey Calco, ancien tueur à gages de la famille Bonanno, a compromis sa couverture pour une histoire de pizza. Relocalisé en Floride sous le nom de Joseph Milano, il gérait une pizzeria. Après avoir frappé à coups de crosse de pistolet un client qui se plaignait de sa commande, il a été arrêté. Le New York Daily News a alors rapporté une déclaration des U.S. Marshals rappelant que « tout type d’activité criminelle peut certainement entraîner l’exclusion du programme ».
L’obligation de travailler pour subvenir à ses besoins

Entrer dans le WITSEC signifie abandonner sa source de revenus. Par conséquent, les participants ont droit à une aide financière couvrant le logement et les besoins de base pendant leur installation. Le montant n’est pas calculé selon l’importance du témoignage, mais en fonction du coût de la vie dans l’État de relocalisation. Cependant, cette allocation n’est pas permanente : dès que le témoin est capable de subvenir à ses besoins, les paiements s’arrêtent.
Le programme offre une aide à la recherche d’emploi et des formations professionnelles. Dans les années 90, l’informateur infiltré du FBI Emad Salem, entré dans le programme avec sa femme et ses deux enfants, a vu sa couverture compromise à plusieurs reprises. Après chaque déménagement, il a dû enchaîner divers métiers sans aucun lien entre eux, notamment :
- Vendeur de bijoux
- Directeur d’hôtel
- Masseur thérapeutique
- Couvreur
- Instructeur de plongée sous-marine
- Élagueur
Toutefois, le programme ne fournit ni fausses références d’anciens employeurs, ni CV artificiellement enrichi. De plus, le WITSEC ne crée pas d’historique de crédit vierge et n’efface pas les dettes personnelles, qui doivent être réglées ou aménagées avant l’intégration.
L’accord des deux parents est requis pour les enfants

Bien que le programme vise à protéger la famille du témoin, intégrer un enfant n’est pas simple, surtout si un seul des parents fait partie du WITSEC. Le programme exige que les deux parents, quel que soit leur statut marital, acceptent mutuellement que l’enfant change de nom et déménage.
De plus, le parent protégé doit avoir la garde légale de l’enfant. Cela n’empêche pas l’autre parent de voir son enfant : s’il dispose d’un droit de visite ordonné par un tribunal, il peut le rencontrer 12 fois par an, les frais de voyage étant pris en charge par les U.S. Marshals. Si ces conditions ne sont pas remplies, par exemple si le parent non protégé intente une action en justice pour la garde, l’enfant ne peut pas partir avec le témoin.
Cette règle peut sembler stricte, mais le poids du secret est particulièrement lourd à porter pour un enfant. Dans au moins un cas connu, l’enfant d’Emad Salem a accidentellement révélé la véritable identité de sa famille, les obligeant à faire leurs valises en urgence pour tout recommencer.
En cas de couverture compromise, tout est à refaire

Contrairement à la commission d’un crime, voir sa couverture démasquée n’entraîne pas d’expulsion automatique. Dans de nombreux cas, les familles sont rapidement exfiltrées vers un lieu sûr. Leurs identités compromises sont effacées et le gouvernement leur fournit de nouveaux documents et une nouvelle adresse. Les U.S. Marshals peuvent même faciliter l’accès à la chirurgie esthétique pour modifier l’apparence physique du témoin, bien que les frais restent à la charge de ce dernier.
Il ne semble y avoir aucune limite stricte au nombre de nouveaux départs. Emad Salem a déclaré que sa famille avait dû déménager presque une fois par an pendant huit années consécutives. En revanche, Wahed Moharam, informateur sur l’attentat du World Trade Center de 1993, a été expulsé après avoir brisé sa couverture trois fois en dix ans. Initialement placé en Arizona, il a été transféré à Seattle après avoir enfreint une règle de sécurité. Après une nouvelle faille, il a été envoyé à Kansas City, où il s’est fait remarquer en devenant le fameux « Helmet Man », un supporter excentrique de l’équipe locale de football américain. Ironiquement, ce n’est pas ce comportement public qui a provoqué son renvoi, mais le fait d’avoir raconté son ancienne vie à sa nouvelle épouse.
Il est possible de quitter le programme à tout moment

Un témoin peut choisir de quitter le programme volontairement et pour n’importe quelle raison, mais à ses propres risques. L’avocat Gerald Shur a cité à CNN deux exemples tragiques : un homme tué par un poing de porte piégé à son ancien domicile, et une femme assassinée peu après sa sortie du WITSEC.
Un cas célèbre de départ volontaire est celui de Salvatore « Sammy the Bull » Gravano, dont le témoignage au début des années 90 a fait tomber le parrain de la famille Gambino, John Gotti. Après seulement quelques mois sous protection, Gravano a choisi de partir et s’est installé en Arizona. Il a rapidement repris ses activités criminelles et a été condamné à 20 ans de prison pour trafic de drogue en 2002, avant d’être libéré en 2017.
Le cas le plus effroyable reste celui de Marion Albert Pruett, qui vivait au Nouveau-Mexique sous le faux nom de Charles Pearson. Après la découverte du corps calciné de sa femme dans le désert, il a été interrogé puis relâché faute de preuves. Fidèle à ses engagements, le WITSEC n’a pas révélé son véritable passé aux autorités locales. Pearson a ensuite choisi de quitter le programme, après quoi il a assassiné quatre autres personnes avant d’être finalement capturé.
Une protection qui peut se prolonger après la sortie

Il est difficile d’évaluer la qualité de vie des témoins une fois qu’ils ont quitté le programme. Le secret absolu étant vital, et la menace pouvant persister des années après le témoignage, il est rarissime qu’un ancien participant révèle publiquement son passé.
Cependant, les règles stipulent que même si un témoin a quitté le programme, il bénéficiera toujours d’une protection au tribunal s’il est rappelé à la barre pour les affaires ayant motivé son entrée initiale. Les officiels peuvent également décider de prolonger la protection d’un ancien informateur s’ils estiment qu’il existe des menaces graves découlant directement de sa participation passée.
Le service des U.S. Marshals souligne d’ailleurs fièrement qu’à ce jour, aucun participant actif du programme n’a été blessé ou tué sous leur surveillance. Si cette statistique plaide en faveur du maintien dans le programme, le fardeau psychologique reste immense. Emad Salem a lui-même admis que, même sous protection active, il vivait dans un stress constant, rongé par la paranoïa et ne connaissant que très rarement des moments de paix.
