Il était 3 h 45 du matin. Parmi les 85 000 spectateurs venus à l’Olympic Club de La Nouvelle-Orléans pour assister au combat, la plupart étaient soit épuisés, soit déjà endormis. Les deux adversaires engagés dans la conquête du titre des poids légers du Sud, Jack Burke et Andy Bowen, avaient dépassé le stade de la fatigue : ils combattaient désormais contre l’épuisement lui-même. Dans l’histoire du match de boxe, peu d’épisodes illustrent avec autant de force la démesure de certains combats du XIXe siècle.
C’est en ces termes que On This Day in Sports décrit l’affrontement entre Burke et Bowen. Après 108 rounds de trois minutes, soit 7 heures et 13 minutes après le début du combat, le soir du 6 avril 1893, leur rencontre entra dans l’histoire comme le plus long match de boxe jamais enregistré. À ce stade, les deux hommes avaient perdu dix livres chacun. Plus étonnant encore, Burke avait cessé d’attaquer activement Bowen : « Au 51e round, Bowen demanda à Burke pourquoi il ne ripostait pas, et Burke répondit : “Je ne peux pas, mes deux mains sont fichues.” » On découvrit ensuite que Burke s’était fracturé les deux mains et les poignets en frappant à répétition le visage de son adversaire. Chacun avait bien failli mettre l’autre KO à différents moments, sans jamais parvenir à conclure.
Selon le récit de Mental Floss, l’arbitre Jack Duffy sentait l’épuisement général gagner l’arène. Il aurait alors indiqué à Burke et à Duffy qu’il restait deux rounds avant de déclarer match nul — sans toutefois employer ces mots sur le moment, de peur de la réaction d’une foule lassée. Aucun des deux boxeurs ne jeta même un coup. Après 7 heures et 19 minutes, le verdict tomba : match nul, et les 2 500 dollars furent partagés.
Nos héros
On sait finalement assez peu de choses sur les deux boxeurs. On This Day présente Bowen comme un vétéran de La Nouvelle-Orléans et Burke comme un nouveau venu originaire de Galveston, au Texas. De son côté, Cyberboxing Zone, qui semble s’être donné pour mission d’archiver la boxe du tournant du siècle, consacre une fiche à Bowen : « Bowen était un combattant trapu, de petite taille, bagarreur et coriace ; il savait encaisser autant que frapper ; il était fort et s’appuyait sur son endurance naturelle et sa résistance plutôt que sur la finesse et la technique ; Bowen était connu pour ses combats “marathon” d’une grande durée. » Le portrait colle parfaitement à ce duel hors norme. Burke, en revanche, est absent du site.
On retrouve Burke dans un article de 1904 publié par The Tacoma Times, annonçant son retrait de la boxe. Le même texte révèle aussi ce qu’il est advenu de Bowen après son record. Il aurait été tué lors d’un combat contre « Kid » Lavine, des suites d’une fracture du crâne. On This Day affirme pourtant qu’il serait mort en 1942 à la suite de blessures reçues dans un accident de voiture, même si les preuves manquent pour confirmer ou infirmer cette version. Le motif invoqué par Burke pour justifier sa retraite éclaire bien son état d’esprit : « [Le combat de Bowen et Burke] fut le dernier de ces combats vicieux et authentiques, et Burke dit que la boxe d’aujourd’hui, comparée à ce qu’elle était il y a quinze ou vingt ans, n’est qu’un jeu d’enfant. » Il n’aurait sans doute pas approuvé la boxe moderne. En 1982, les combats étaient limités à 12 rounds. Le record de Bowen et Burke semble donc destiné à rester intact.
