Figure emblématique du cinéma américain, Woody Harrelson s’est imposé grâce à son accent texan, son jeu naturel et une carrière marquée par des rôles aussi bien populaires que sombres. De Cheers à True Detective, en passant par plusieurs nominations aux Oscars pour The People vs. Larry Flynt, The Messenger et Three Billboards Outside Ebbing, Missouri, l’acteur a construit une filmographie remarquée. Pourtant, derrière cette réussite hollywoodienne, son histoire familiale appartient à un tout autre registre, celui des affaires criminelles et d’un père tueur à gages dont le nom a longtemps circulé dans les récits les plus troublants.
Élevé au Texas par sa mère, Diane, secrétaire qui a assumé l’essentiel de l’éducation de ses trois enfants, Harrelson n’a pas grandi dans le confort ni dans l’ombre rassurante d’un père présent. Son père, Charles Harrelson, était déjà engagé sur une trajectoire de violence, de délits et de sang. Entre assassinats, rumeurs de complots et détention dans des prisons de haute sécurité, son parcours dessine l’un des récits criminels les plus déroutants liés à une célébrité américaine.
La jeunesse de Charles Harrelson

Né en 1938, Charles Harrelson était un homme incapable de se fixer. Après une enfance au Texas, il s’engage dans la marine, puis rejoint Los Angeles où il vend des encyclopédies. C’est à cette époque qu’il épouse Diane, la mère de Woody, mais son rôle de mari et de père reste très vite secondaire. Peu après son installation en Californie, il se retrouve en prison à la suite d’un vol à main armée, puis devient informateur derrière les barreaux, ce qui lui permet de sortir plus tôt.
De retour à la vie civile, il tente de gagner sa vie dans la vente de matériel dentaire avant de divorcer de Diane. Elle garde les enfants, ce qui apparaît rétrospectivement comme une décision salutaire. Charles se remarie en 1965, sa deuxième épouse figurant parmi plusieurs unions successives, puis quitte la Californie pour retourner au Texas. Là, il se tourne vers le jeu à temps plein et s’enfonce dans un univers où l’argent rapide et la fraude deviennent des objectifs permanents. Chez lui, la criminalité n’est pas une dérive passagère : c’est une logique de vie.
Le meurtre d’Alan Berg

Un jour, Charles Harrelson décide de franchir un cap et de tuer contre rémunération. Il fait même imprimer des cartes de visite portant les mentions « Have gun will travel » et « Hitman ». Dans les milieux du crime, sa réputation grandit rapidement, et certains lui attribuent au moins vingt meurtres. L’un de ses présumés crimes concerne Alan Berg, vendeur de tapis à Houston.
En 1968, Berg, âgé de 31 ans, reçoit un appel d’une femme qui lui promet un bon moment s’il se rend dans un bar du quartier. Il s’y précipite et disparaît ensuite. La police minimise d’abord l’affaire, suggérant qu’il aurait fui à cause de lourdes dettes de jeu. Mais son père refuse cette hypothèse, offre une récompense de 10 000 dollars et engage un détective privé. Les restes de Berg seront finalement retrouvés près de Freeport.
Une témoin, Sandra Sue Attaway, ancienne compagne de Charles Harrelson, affirme l’avoir vu tirer. Selon elle, le tueur à gages aurait conduit Berg dans un endroit isolé, lui aurait tiré une balle dans la tête, puis l’aurait achevé par strangulation. D’après cette version, un ancien employé devenu rival aurait commandité le meurtre pour 1 500 dollars seulement. L’affaire révèle déjà une mécanique froide, presque industrielle, du meurtre rémunéré.
Le lien avec le détective privé

L’affaire Berg prend alors des allures de feuilleton criminel. Le détective privé engagé par le père de la victime se nomme Claude Harrelson, et il se trouve qu’il est parent avec Charles Harrelson, le père meurtrier de Woody Harrelson. La famille Harrelson comptait plusieurs frères, dont un agent du FBI, un directeur de prison, un opérateur de polygraphe et Claude, qui avait choisi la voie de l’enquête privée.
Le détail le plus troublant est que le père d’Alan Berg engage sans le savoir le frère de l’homme accusé d’avoir tué son fils. Selon David Berg, frère de la victime, Claude et Charles auraient même tenté de monnayer la localisation du corps d’Alan pour 3 000 dollars. Cette proximité familiale, en plein cœur d’une enquête sur un homicide, donne à l’affaire une dimension presque irréelle.
Charles Harrelson et le grand avocat du Texas

Face à une accusation de meurtre, Charles Harrelson s’offre les services d’un avocat redoutable : Percy Foreman. Grand, théâtral, célèbre pour ses plaidoiries spectaculaires, il a défendu plus d’un millier d’accusés de meurtre au cours de sa carrière. Parmi ses clients figurait James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King Jr., qu’il a réussi à soustraire à la peine capitale.
Pour Harrelson, Foreman déploie la même efficacité. Il présente des témoins capables d’attester de certains déplacements de son client et s’attaque à la crédibilité de Sandra Sue Attaway. Comme elle avait vécu avec Harrelson dans une forme d’union reconnue, son témoignage est écarté. Grâce à cette défense habile, Harrelson échappe au pire, mais sa carrière criminelle ne fait que continuer.
Le meurtre d’un négociant en céréales

Dans le milieu du crime, Charles Harrelson fréquente des hommes peu recommandables, parmi lesquels Pete Scamardo. Ce dernier lui demande de vendre de l’héroïne pour son compte. Mais lorsque la police intercepte Harrelson et l’oblige à abandonner la drogue, il se retrouve redevable envers Scamardo.
Scamardo lui demande alors d’éliminer Sam Degelia Jr., son associé dans une société de négoce de céréales. Le calcul est sordide : si Degelia meurt, l’entreprise touche une assurance-vie de 100 000 dollars, dont une grande partie peut ensuite « disparaître ». En échange, Harrelson doit recevoir 2 000 dollars. Armé d’un pistolet de calibre .25, du même type que celui utilisé pour Alan Berg, il entraîne Degelia dans un local de pompage d’irrigation, le force à s’agenouiller et lui tire dessus à bout portant.
Au procès, Percy Foreman reprend sa place. Une chanteuse de club prétend alors avoir passé la nuit avec Harrelson, ce qui provoque un jury incapable de trancher. Mais lors du second procès, la témoin disparaît après avoir été menacée de poursuites pour parjure. Cette fois, Harrelson est reconnu coupable, mais l’intervention de Foreman lui permet encore d’obtenir une peine de seulement quinze ans. Après quelques années de bonne conduite, il retrouve la liberté bien plus tôt que prévu.
Le père de Woody Harrelson tue un juge fédéral

Si Charles Harrelson est resté une figure des faits divers, c’est surtout parce qu’en 1979 il assassine le juge fédéral John H. Wood Jr. devant son domicile de San Antonio. Tout commence avec Jamiel « Jimmy » Chagra, trafiquant d’El Paso qui faisait passer marijuana et cocaïne à travers la frontière. Arrêté, il tombe sur un magistrat redouté pour sa sévérité envers les dealers de drogue : John Wood, surnommé « Maximum John ».
Chagra veut faire disparaître ce juge trop dur, et verse 250 000 dollars à Charles Harrelson pour exécuter le contrat. En mai 1979, Wood s’apprête à partir travailler quand Harrelson lui tire dans le dos avec un fusil. Le juge meurt pendant son transfert à l’hôpital. Le pays est stupéfié : c’est la première fois qu’un juge fédéral est assassiné aux États-Unis, et Jimmy Carter parle d’une attaque contre le système même de la justice. Une récompense de 200 000 dollars est offerte, et Harrelson devient l’un des hommes les plus recherchés du pays.
Une capture spectaculaire, entre drogue et paranoïa

Après le meurtre du juge fédéral, l’existence de Charles Harrelson s’effondre. En cavale, il consomme énormément de cocaïne et sombre dans des hallucinations. Il croit voir des agents de la DEA dans les arbres et des hélicoptères partout autour de lui. Cette spirale de drogue et de paranoïa finit par le trahir.
Au volant d’une Corvette appartenant à sa compagne, sur une autoroute du Texas, il s’agace d’un problème de pot d’échappement. Incapable de le réparer, il choisit de le « régler » avec un revolver .44 Magnum. Dans son état, il ne touche pas le silencieux mais son pneu, ce qui attire immédiatement l’attention. La police intervient et s’ensuit un face-à-face de six heures. Harrelson menace de se suicider, tout en affirmant avoir tué le juge Wood et même John F. Kennedy. Il laisse aussi derrière lui un mot délirant dans lequel il prétend n’avoir fait qu’accélérer un processus naturel.
Finalement, une femme d’affaires, Virginia Farah, proche de Harrelson, parvient à le convaincre de sortir de la voiture. L’homme retourne alors en prison, cette fois sans espoir de clémence.
Le prisonnier dénoncé par un indicateur

Le problème, pour les procureurs, est que les aveux de Harrelson ont été faits sous l’effet de la cocaïne, et qu’il a aussi évoqué l’assassinat de JFK. Il fallait donc des preuves solides. C’est alors que Johnny Ray Spinelli entre en scène. Surnommé le « Fotomat Bandit », il a volé des kiosques de développement photo, violé plusieurs femmes, s’est échappé de prison, a dérobé une voiture de police et enlevé une fillette de 4 ans.
Cette fois, Spinelli partage une aile de prison avec Harrelson et accepte de coopérer avec le FBI. On lui remet un magnétophone, et il enregistre pendant près de 60 jours les conversations menées avec Harrelson, notamment autour d’échecs joués à travers les barreaux. Son témoignage pèse lourd au procès et contribue à faire condamner Harrelson à deux peines de prison à vie. Jimmy Chagra, de son côté, est d’abord acquitté dans l’affaire Wood avant d’avouer plus tard son implication dans le meurtre du juge et dans une tentative de tuer un procureur fédéral.
La prison de haute sécurité

Charles Harrelson n’était pas du genre à accepter passivement la détention à perpétuité. Transféré à l’Atlanta Federal Penitentiary, il prépare une évasion avec deux autres détenus. En 1995, ils fabriquent une corde artisanale, la lancent par-dessus un mur et tentent de s’échapper. Un gardien les repère, tire un coup de semonce, et Harrelson abandonne aussitôt.
Après cet échec, il est envoyé à l’ADX Florence, une prison de très haute sécurité du Colorado réservée à certains des criminels les plus célèbres. Il y vit dans une cellule de 3 mètres sur 4,5 environ, avec une seule fenêtre, isolé 23 heures par jour. Son unique heure de sortie lui permet tout juste de faire de l’exercice dans une cour close. Avec le temps, il semble pourtant s’habituer à cette existence, expliquant à un proche que pouvoir prendre une douche quand il le souhaite, lire, écrire ou regarder la télévision lui donne une impression relative d’autonomie. Il meurt en 2007, à 69 ans, d’une crise cardiaque.
Comment Woody Harrelson a appris que son père était un tueur

Woody Harrelson n’a qu’une dizaine d’années lorsqu’il entend, dans une voiture, un bulletin d’information évoquant un certain Charles Harrelson, inculpé pour le meurtre de Sam Degelia. C’est ainsi qu’il découvre que son père est un tueur à gages. Jusque-là, il connaissait mal cet homme, déjà absent du foyer et souvent en prison. Plus tard, il dira n’avoir pas vraiment eu de père au sens affectif du terme.
Des décennies durant, Woody considérera la condamnation de son père pour le meurtre du juge John Wood comme une « mascarade ». Il ira même jusqu’à consacrer du temps et de l’argent à tenter d’obtenir un nouveau procès dans les années 1980 et 1990. En 2012, plus âgé, il admettra néanmoins que son père n’était pas un saint et qu’il cherchait surtout, comme fils, à l’aider. Il lui rendra visite en prison chaque année jusqu’à sa mort, dans une relation étrange mais durable, que Woody résumera en disant qu’ils s’entendaient plutôt bien.
La CIA, JFK et les rumeurs autour de Charles Harrelson

En 1997, Woody Harrelson confie à Barbara Walters qu’il est convaincu que son père a été formé par la CIA. L’affirmation peut sembler extravagante, mais elle s’inscrit dans une longue série de récits fantaisistes entourant Charles Harrelson. De son côté, le père de Woody a lui-même prétendu avoir tué John F. Kennedy, même s’il était alors dans un état second.
L’un des épisodes les plus célèbres de cette mythologie concerne la photo des « trois vagabonds », trois hommes arrêtés après l’assassinat de Kennedy. Pendant des années, certains prétendent que Harrelson serait l’un d’eux, le plus grand, et qu’il aurait été présent sur la butte herbeuse aux côtés d’un supposé agent de la CIA, Charles Rogers. Dans cette version, les deux hommes auraient ouvert le feu quand le cortège présidentiel passa devant eux.
Mais en 1989, la police de Dallas clarifie l’affaire en révélant l’identité des trois hommes : aucun n’est Charles Harrelson et aucun n’est lié à l’assassinat. Un an plus tôt, Harrelson lui-même est revenu sur ses déclarations sous l’effet de la drogue, affirmant qu’au moment de la mort de Kennedy, il déjeunait à Houston.
Les rôles sombres de Woody Harrelson

En 2012, lors de la promotion de Rampart, Woody Harrelson revient sur son père au cours d’un entretien avec The Guardian. Il raconte qu’ils sont nés le même jour, et évoque une croyance japonaise selon laquelle naître le jour de l’anniversaire de son père ferait de vous non pas un simple enfant qui lui ressemble, mais presque son prolongement. Pour l’acteur, cette coïncidence a toujours été troublante, d’autant qu’il voyait chez son père certains gestes ou façons d’être qu’il reconnaissait en lui-même.
Sa filmographie semble parfois accentuer cette impression. Dans Natural Born Killers, il incarne Mickey Knox, tueur psychopathe en série ; dans No Country for Old Men, il joue Carson Wells, un tueur à gages texan, un rôle qui a profondément affecté le frère d’Alan Berg. Harrelson a aussi interprété des meurtriers dans Rampart et des criminels dans Out of the Furnace ou Solo: A Star Wars Story. Même Tallahassee, dans Zombieland, possède une énergie meurtrière, bien que dirigée contre les morts-vivants.
Il est impossible de savoir si l’acteur puise volontairement dans l’histoire familiale de son père tueur à gages pour nourrir ces performances. Mais à l’écran, son intensité donne à ces personnages une épaisseur singulière, comme si des décennies de violence, de secrets et d’ombre continuaient de hanter sa manière de jouer.
