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Il est toujours tentant de dénigrer la musique populaire des autres générations, une habitude qui s’apparente presque à un rite de passage. Traditionnellement, ce que vos parents écoutaient est jugé ennuyeux, tandis que les morceaux adulés par les plus jeunes sont souvent qualifiés de cacophonie insupportable. Pourtant, s’il est vrai que chaque époque a produit son lot d’erreurs musicales, il serait injuste de réduire toute une génération à ses pires succès.

Quelles que soient les querelles intergénérationnelles en vogue — des choix électoraux des baby-boomers aux plaintes de la génération X, en passant par les habitudes de consommation des milléniaux ou le style vestimentaire de la génération Z —, chaque cohorte a laissé derrière elle des morceaux qui méritent d’être redécouverts. Pour cette rétrospective, une chanson a été sélectionnée tous les six ans au cours des cent dernières années, en commençant par 1926. Certaines incarnent parfaitement leur époque, d’autres abordent des thèmes intemporels, et quelques-unes mettent en lumière des artistes ayant profondément influencé la musique moderne. L’objectif n’est pas de lister les plus grands succès de chaque décennie, mais de laisser briller des classiques parfois méconnus ou des faces B d’artistes de légende. Et surtout, ces morceaux n’ont pas pris une ride.
Muskrat Ramble — Kid Ory (1926)
Difficile de dire ce qui fascine tant chez les rats musqués. Pour les profanes, il n’est pas évident de comprendre pourquoi ces rongeurs peu glamour ont inspiré plusieurs chansons, souvent vouées à l’échec. Pourtant, en 1926, Kid Ory dévoile Muskrat Ramble, un morceau instrumental joyeux et rebondissant qui met en valeur sa virtuosité au trombone. Si le jazz traîne parfois la réputation d’être difficile d’accès — un cliché souvent alimenté par un certain élitisme plutôt que par la musique elle-même —, l’œuvre d’Ory se révèle d’une simplicité désarmante. C’est entraînant, facile à fredonner et donne irrésistiblement envie de bouger sur sa chaise.
Muskrat Ramble ne sonne ni moderne ni totalement désuet. Sa mélodie est si accrocheuse que l’on comprend aisément pourquoi toute une période de l’histoire américaine a été baptisée l’ère du jazz. Né en Louisiane, en amont de La Nouvelle-Orléans, Kid Ory a fait ses armes dans cette ville mythique avant de s’installer à Los Angeles. Pionnier du rôle du trombone dans le jazz, il a enregistré avec des légendes comme Louis Armstrong et Jelly Roll Morton, avant de prendre sa retraite en 1930 pour élever des poulets. Heureusement, la vie à la ferme n’a pas suffi à le retenir, et il a fait un retour fracassant sur la scène musicale en 1939.
Gloomy Sunday — Paul Whiteman and His Orchestra (1936)
En 1933, le compositeur hongrois Rezso Seress écrit Gloomy Sunday, sur des paroles de son ami poète Laszlo Javor. Cette mélodie, aussi magnifique que sinistre, est rapidement devenue l’objet d’une légende urbaine. Surnommée la « chanson hongroise du suicide », elle aurait été tenue responsable d’une vague de morts tragiques parmi ses auditeurs. Malgré cette réputation morbide, le morceau était bien trop brillant pour être ignoré, et il fut rapidement traduit en anglais et repris par de multiples artistes.
Si la version de Billie Holiday en 1941, avec son dernier couplet ajouté pour apporter une fin plus heureuse, reste la plus célèbre, celle de Paul Whiteman and His Orchestra, sortie en 1936, est incontournable. Les effets sonores orchestraux et le phrasé vacillant de Whiteman en font un petit bijou étrange, parfait pour une ambiance d’Halloween. Cette atmosphère délibérément angoissante offre une alternative sophistiquée aux habituels bruitages de maisons hantées. Le vocabulaire musical de l’effroi y est déployé avec une telle maîtrise que l’on peut dire que Gloomy Sunday a ouvert la voie à toutes les chansons macabres qui ont suivi.
Salt Pork, West Virginia — Louis Jordan and His Tympany Five (1946)
Chercher un sens logique à tout prix est souvent surfait, une leçon bien comprise par le chanteur et saxophoniste Louis Jordan. En 1946, il sort Salt Pork, West Virginia, enregistré avec son groupe, les Tympany Five (qui comptaient en réalité six membres en plus de Jordan, et aucune timbale). Les paroles, flirtant avec l’absurde, racontent le désir de Jordan de retrouver la fille qu’il aime, résidant dans une ville au nom improbable : Salt Pork, en Virginie-Occidentale. Officieusement, la chanson ferait référence à une anecdote où Jordan aurait échappé à une amende au tribunal en charmant et en amusant le juge de la circulation.
Ces paroles espiègles étaient la marque de fabrique de Louis Jordan. Le public l’adorait, et il fut l’un des rares artistes noirs à séduire un large public blanc dans les années 1930 et 1940. Bien que sa popularité ait décliné après la guerre, ses chansons ont été reprises par des icônes comme Chuck Berry et Muddy Waters. Son immense contribution a finalement été reconnue par son introduction posthume au Blues Hall of Fame et au Rock and Roll Hall of Fame.
Brown-Eyed Handsome Man — Chuck Berry (1956)
Observateur hors pair de la nature humaine, Chuck Berry capture une forme d’élan autodestructeur et passionné dans les paroles de Brown-Eyed Handsome Man, sorti en 1956. Dans cette chanson, des femmes perturbent des procès, repoussent de riches prétendants et seraient même prêtes à marcher jusqu’en Inde, tout cela dans l’espoir de rencontrer un bel homme aux yeux marron. Berry, lui-même doté de traits sombres et d’un charme indéniable dans sa jeunesse, décrit ce profil comme une faiblesse ancestrale pour la gent féminine, le tout porté par le jeu de guitare énergique qui a fait de lui l’un des pionniers les plus vénérés du rock.
Au-delà de cette lecture évidente, Chuck Berry faisait passer un message subtil sur la question raciale. Dans les années 1950, la sexualité des hommes noirs était encore perçue comme une menace, et des lynchages survenaient parfois sur de simples soupçons. Qu’un homme noir chante le pouvoir d’attraction de traits foncés — même un trait aussi partagé que les yeux marron — constituait une déclaration audacieuse. Il s’appropriait ainsi une caractéristique physique qui, dans le contexte ségrégationniste de l’époque, pouvait s’avérer extrêmement dangereuse.
That’s Life — Frank Sinatra (1966)
Le karaoké a parfois fait du tort à l’héritage de Frank Sinatra. Si votre seule référence est d’entendre des fêtards éméchés tenter de massacrer My Way — une chanson bien plus complexe qu’il n’y paraît, exigeant la prestance d’un interprète mature —, vous pourriez penser qu’il est surestimé. Pourtant, le répertoire de Sinatra regorge de pépites bien plus intéressantes, à l’image de That’s Life, une ballade intemporelle célébrant la résilience et le courage de se relever après un échec.
Enregistré en 1966, le morceau se distingue par un orgue synthétique au son délicieusement rétro en toile de fond, qui a le bon goût de ne jamais éclipser la puissance vocale du chanteur. Sinatra y énumère ses désillusions, reconnaissant avoir parfois eu envie de tout abandonner, avant de repartir de plus belle. Si « Ol’ Blue Eyes » peut encaisser les coups et continuer d’avancer, vous le pouvez aussi. Fait amusant : à la sortie du titre, Frank Sinatra s’est retrouvé dans les classements du Billboard en même temps que sa fille Nancy, dont le tube Sugar Town chevauchait les premières semaines de diffusion de That’s Life.
I Wanna Be Your Boyfriend — The Ramones (1976)
Il est parfois surprenant de réaliser que les années 1970 ont immédiatement suivi les années 1960. À peine une quinzaine d’années séparent l’élégance stricte de Jackie Kennedy de l’explosion du disco et du punk. Ce basculement culturel massif a été pleinement vécu par les Ramones, comme en témoigne leur titre I Wanna Be Your Boyfriend, sorti en 1976.
Cette chanson est une rareté : elle fonctionne musicalement alors qu’elle a tout d’une blague. Voir les Ramones, souvent considérés comme le premier groupe punk de l’histoire, puiser dans le doo-wop des années 50 et 60 pour livrer une petite ballade adolescente sur le fait d’avoir le béguin, avec des chœurs typiques des « girl groups » ? C’est presque absurde venant des mêmes musiciens qui ont hurlé I Wanna Be Sedated. Pourtant, la magie opère, car le groupe joue le jeu avec le plus grand sérieux. L’illusion d’une romance timide tient parfaitement pendant les quelque deux minutes et demie du morceau.
The Thing That Should Not Be — Metallica (1986)
Issu du mythique album Master of Puppets de 1986, The Thing That Should Not Be incarne à la perfection l’essence même d’un certain courant metal. Avec ses guitares lourdes et oppressantes, le groupe livre plus de six minutes de chant sur le thème des monstres. Les paroles évoquent explicitement une créature bien précise : Cthulhu, la célèbre entité cosmique à tête de pieuvre imaginée par H.P. Lovecraft. Si les opinions racistes de Lovecraft rendent l’auteur aujourd’hui controversé, ses créations cauchemardesques restent parmi les plus influentes de l’histoire de l’horreur moderne.
La question de savoir si Metallica est toujours un groupe incontournable divise. Certains fans ont décroché lorsque les membres sont apparus avec les cheveux courts et un son plus alternatif sur l’album Load en 1996. D’autres ont tourné le dos au groupe après leur procès intenté contre Napster en 2000. Et en 2026, la sortie de Doc Martens officielles à leur effigie a pu sembler un peu trop commerciale. Mais dans les années 1980 ? Metallica était indéniablement au sommet de la coolitude. Ils étaient bruyants, rebelles et chantaient le mythe de Cthulhu, ce qui rend ce morceau encore plus fascinant aujourd’hui.
The Curse of Millhaven — Nick Cave and the Bad Seeds (1996)
Tiré de l’album Murder Ballads de 1996, The Curse of Millhaven est le deuxième titre le plus long de l’opus, mais surtout celui qui affiche le plus grand nombre de victimes. Il raconte l’histoire de Lottie, une adolescente qui massacre des dizaines d’habitants de sa petite ville à l’aide de couteaux, d’outils électriques, d’incendies criminels et en retirant opportunément les panneaux avertissant de la finesse de la glace sur un étang gelé. Pendant près de sept minutes, Nick Cave prête sa voix à la meurtrière sur un rythme frénétique, soutenu par des mélodies rappelant la musique de carnaval.
À l’origine, Nick Cave and the Bad Seeds avaient enregistré cet album rempli de mort et de violence parce qu’ils étaient épuisés par les tournées et voulaient sortir un projet que personne ne leur demanderait de jouer sur scène. Ironie du sort, ce fut l’un de leurs plus grands succès commerciaux. Le public a adoré cette ambiance gore, oscillant entre le second degré et le tragique, ainsi que la présence d’invitées de marque telles que Kylie Minogue et PJ Harvey.
Hard Rock Hallelujah — Lordi (2006)
Le Concours Eurovision de la chanson est souvent le théâtre de prestations étranges, mais l’édition 2006 a franchi un cap inédit. Les habituelles chansons d’amour lisses ont été balayées par Hard Rock Hallelujah, un hymne puissant interprété par le groupe de metal Lordi. Déguisés en monstres avec des maquillages et des costumes lourds rappelant le groupe Gwar, les Finlandais ont écrasé la Russie de plus de quarante points, offrant à la Finlande sa première (et unique à ce jour) victoire au concours.
Des manifestants en Finlande et, curieusement, en Grèce, se sont opposés à la participation de ce groupe jugé « démoniaque ». Comme souvent dans ce genre de panique morale, ils n’avaient rien compris. Malgré ses voix rocailleuses, Hard Rock Hallelujah est un morceau profondément ludique. Le clip officiel met d’ailleurs en scène des pom-pom girls transformées en zombies, prêtant allégeance à une étudiante impopulaire pour semer le chaos dans un lycée. L’esthétique n’a rien de révolutionnaire, mais l’exécution est redoutablement efficace.
Sit Still, Look Pretty — Daya (2016)
Tant que les individus se sentiront étouffés par les attentes de la société, des artistes continueront d’écrire des chansons pour s’en libérer. Cette frustration face aux carcans imposés a donné naissance à certains des meilleurs hymnes de rébellion de l’histoire de la musique. Sit Still, Look Pretty de Daya, sorti en 2016 sur l’album du même nom, se pose en digne héritière de titres féministes iconiques comme You Don’t Own Me de Lesley Gore ou These Boots Are Made for Walkin’ de Nancy Sinatra.
Dans cette chanson, la jeune femme observe les rôles et les jeux auxquels on s’attend qu’elle participe, et refuse catégoriquement, avec une politesse glaciale, de s’y plier. Porté par une interprétation d’une étonnante maturité pour une chanteuse alors à peine sortie de l’adolescence, le morceau s’inscrit solidement dans la longue playlist des hymnes d’émancipation. Après une année 2016 couronnée de succès, marquée par un Grammy Award pour sa collaboration avec les Chainsmokers sur Don’t Let Me Down, Daya a pris quelques années de recul pour profiter de sa jeunesse loin des projecteurs. Si elle n’est plus aussi omniprésente sur les ondes, elle continue de créer et de se produire, prouvant qu’elle est bien décidée à ne pas rester sagement assise.
