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Les listes des meilleures chansons évoluent avec le temps, mais l’œuvre de David Bowie y trouve toujours une place de choix. Fidèle à son célèbre titre « Changes », l’artiste britannique a fait de la réinvention permanente sa marque de fabrique. Contrairement aux Rolling Stones, qui ont conservé leur image de mauvais garçons et leur rock teinté de blues tout au long des années 1970, Bowie a connu une évolution bien plus radicale. Au cours de cette même décennie, il est passé du rockeur androgyne de « The Man Who Sold the World » à l’esthète intellectuel de la trilogie berlinoise.

Tour à tour star du rock venue d’ailleurs, chanteur de soul et sombre « Thin White Duke », Bowie a traversé les genres musicaux avec une aisance déconcertante. De l’ambiance cabaret-folk de « Hunky Dory » à la pop glam de l’ère « Ziggy » et « Aladdin Sane », en passant par les expérimentations funk-soul de « Station to Station », son catalogue offre une richesse inépuisable.
Plutôt que de revenir sur des succès incontournables comme « Fame », « Let’s Dance » ou même « Heroes » — qui, bien qu’ignoré à sa sortie en 1977, a percé dans le top 10 alternatif du Billboard en 2026 —, voici une sélection de pépites méconnues. Ces morceaux de David Bowie ont toujours été brillants, mais ils résonnent aujourd’hui avec une modernité encore plus saisissante.
Width Of A Circle
Le fascinant et surnaturel « Width of a Circle » ouvre le troisième album studio de Bowie, « The Man Who Sold the World », porté par un riff hard rock menaçant du guitariste Mick Ronson. Selon l’ouvrage David Bowie: An Illustrated Discography, c’était la seule chanson que Bowie avait achevée lorsqu’il est entré en studio en 1970.
À l’instar de son premier grand succès « A Space Oddity » — l’un des titres les plus controversés de 1969 —, ce morceau retrace un voyage. Mais au lieu de flotter dans l’espace, le protagoniste atterrit sur Terre pour sombrer dans un maelström d’horreur. La voix vulnérable de Bowie raconte une descente aux enfers, rappelant les neuf cercles de Dante, à la rencontre d’une divinité ou d’un démon envoûtant.
Allégorie probable d’une quête spirituelle, la chanson adopte la structure complexe du rock progressif, tout en conservant une approche musicale brute, proche de celle de Black Sabbath. Ses paroles explorent la fluidité des genres et les concepts de masculinité, tout en glissant une référence au poète Khalil Gibran. Contrairement à la décadence théâtrale de « Diamond Dogs », Bowie se montre ici d’un sérieux troublant, rendant ce périple aussi éprouvant que captivant.
Sweet Thing – Candidate – Sweet Thing (Reprise)
Les témoignages des anciens musiciens de David Bowie en disent long sur son génie. Mike Garson, claviériste sur « Diamond Dogs », confiait au média Quartz : « Il avait toujours une vision. Quoi qu’il faille faire pour repousser les limites, peu importe à quel point cela sonnait fou, David était partant. »
Le huitième album studio de Bowie, « Diamond Dogs », est né des cendres d’une adaptation musicale du roman « 1984 » de George Orwell, abandonnée suite au refus de la veuve de l’écrivain. L’artiste s’est alors tourné vers la technique du « cut-up » de William S. Burroughs, qui consiste à réarranger des mots pour créer de nouveaux sens. S’éloignant du producteur Ken Scott et du guitariste Mick Ronson, Bowie a lui-même produit l’album, y jouant de la guitare solo et du saxophone.
Au cœur de cette dystopie théâtrale et post-apocalyptique se trouve la suite de trois chansons « Sweet Thing/Candidate/Sweet Thing ». Avec un chant virtuose qui annonce le rock gothique et un final explosif préfigurant le punk, cette œuvre compte parmi les compositions les plus ambitieuses de Bowie. Porté par le piano free-jazz de Garson, ce récit épique aborde la politique corrompue, l’euphorie éphémère de la cocaïne et un consumérisme brutal, avant de s’achever sur une note de transcendance lorsque deux amants sautent dans une rivière en se tenant par la main.
A New Career In A New Town
Bowie a souvent produit ses meilleures musiques lors de périodes de transition. « A New Career In A New Town » clôt la face A de son onzième album, « Low », marquant le passage de fragments pop avant-gardistes et autobiographiques à une face B dominée par des paysages sonores ambiants. Ce court morceau instrumental évoque le déménagement imminent de l’artiste vers Berlin, la « nouvelle ville » du titre, et dépeint un homme se débarrassant de ses masques, tel que le clivant Thin White Duke.
Influencé par la musique électronique de groupes de krautrock comme Kraftwerk et Neu, ce titre méditatif s’appuie sur un son de batterie robotique et percutant. Ce son a été conçu par le coproducteur Tony Visconti à l’aide d’un processeur d’effets. Dans son autobiographie Bowie, Bolan and the Brooklyn Boy, Visconti raconte que lorsque Bowie lui a demandé à quoi servait cet équipement de studio expérimental, il a répondu qu’il « foutait en l’air le tissu du temps ».
Sur fond de synthétiseurs tourbillonnants, le rythme s’accélère vers un son rock plus dur, accompagné par l’harmonica plaintif de Bowie. La chanson parle de l’abandon de ce qui ne nous sert plus, capturant le sentiment à la fois nostalgique et plein d’espoir de faire ses valises et d’accélérer vers l’horizon.
New Killer Star
Sur fond d’électronique étourdissante et d’une ligne de basse inoubliable, « New Killer Star » ouvre l’album « Reality » sorti en 2003. Chantées avec la fascination engourdie d’une personne en état de choc, les premières paroles font directement référence aux attentats du 11 septembre qui ont dévasté New York, où résidait l’artiste. Bien que Bowie évitait généralement la politique, il a ancré ce titre dans l’actualité : le nom « new killer » imite la prononciation par le président américain des armes « nucléaires » invoquées pour justifier la guerre.
En 2003, Bowie était devenu un père de famille épanoui. Lors d’une interview accordée au journaliste Paul Du Noyer, il expliquait cet optimisme assumé face au désastre : « J’ai une fille de trois ans maintenant… elle va avoir une vie formidable, bon sang. Il ne me convient plus d’être nihiliste, même pour des raisons créatives. »
Malgré son ambiance crépitante, « New Killer Star » s’illumine sur son refrain. La chanson s’émerveille de choses autrefois considérées comme acquises : les arbres, les trottoirs et les bâtiments. Une ligne emprunte même le titre d’une chanson de Fred Astaire, « Let’s face the music and dance », qui avait redonné espoir pendant la Grande Dépression. Lucide et tourné vers l’avenir, ce morceau envisage des jours meilleurs.
Blackstar
Les meilleures chansons de Bowie ont toujours été délicieusement contradictoires, et le titre éponyme de son ultime album « Blackstar » ne fait pas exception. Privilégiant l’émotion à la signification littérale, ce morceau épique de près de dix minutes renoue avec les thèmes occultes et la science-fiction qui ont marqué sa période des années 1970. En physique quantique, une étoile noire est une entité dense formée dans des conditions similaires à celles des trous noirs.
Encadré par ce qui ressemble à des chants rituels, Bowie évoque des concepts mystérieux, mentionnant « la villa d’Ormen ». En norvégien, Ormen signifie « serpent », une créature récurrente dans les écrits de l’occultiste Aleister Crowley, que Bowie lisait assidûment. Sorti le jour de ses 69 ans, seulement deux jours avant son décès des suites d’un cancer, « Blackstar » aborde sans détour ce que Shakespeare appelait « la contrée inexplorée » dans Hamlet.
Avec ce titre, Bowie tire sa révérence en mêlant l’ancien et le nouveau. Entre des orchestrations majestueuses, des batteries martiales, des rythmes jazz syncopés flirtant avec la drum and bass — un clin d’œil à son album « Earthling » — et des envolées de saxophone rappelant « Diamond Dogs », « Blackstar » transporte l’auditeur à travers un voyage musical vertigineux. C’est une œuvre sombre et étrangement romantique, qui n’évoque pas l’effroi, mais le mystère qui s’étend au-delà du voile mortel.
