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Divertissement
Des événements réels qui ont inspiré des épisodes de Star Trek
Depuis ses débuts, Star Trek a toujours été bien plus qu’une simple aventure spatiale. Derrière les voyages de l’Enterprise, de Voyager ou du Defiant, la saga a souvent servi de miroir aux grandes tensions du monde réel : guerre, racisme, justice sociale, censure ou rapports de force politiques. Certaines intrigues, et même certains films, réinterprètent ainsi des faits historiques pour les transposer dans des récits de science-fiction qui restent, aujourd’hui encore, étonnamment pertinents.
Les équipes créatives de Star Trek ont souvent brillamment glissé leurs messages à la vue de tous. Le résultat est double : d’un côté, un public amateur d’aventure peut suivre l’histoire sans y voir autre chose qu’un voyage interstellaire ; de l’autre, ceux qui aiment analyser les sous-textes découvrent des épisodes profondément engagés. Selon les cas, les sources d’inspiration sont discrètes ou au contraire tellement visibles qu’elles sautent aux yeux. Voici quelques-unes des véritables affaires, événements et controverses qui ont nourri Star Trek, des séries classiques aux films plus récents.

Star Trek et la critique de la guerre du Vietnam
Star Trek a souvent parlé de politique et de justice sociale, mais la série originale affichait aussi un charme nettement contradictoire, avec ses femmes placées dans des tenues impossibles à ignorer et dont la plus grande réplique semblait être : « Capitaine ! J’ai peur ! » au moindre imprévu. Si cet aspect a parfois vieilli plus que difficilement, les scénaristes Herb Solow et Robert Justman ont utilisé ce vernis de séduction pour détourner l’attention des censeurs, très sensibles aux sujets jugés osés à l’époque.
C’est notamment le cas de l’épisode de la saison 2 A Private Little War, dans lequel Kirk s’interroge sur la légitimité d’une intervention dans une guerre qui n’est pas la sienne. D’après Brian Winston dans A Right to Offend, Solow et Justman auraient ajouté une scène où Kirk embrasse une femme à demi-dénudée, bouche ouverte à l’appui, précisément pour masquer un propos plus profond : une critique à peine voilée de l’engagement des États-Unis dans la guerre du Vietnam. L’épisode est diffusé en février 1968, peu après l’offensive du Têt, et il illustre parfaitement cette manière qu’a Star Trek de dissimuler des débats brûlants sous les codes du divertissement.
Scotty face à Jack l’Éventreur
Des siècles après ses crimes à Whitechapel, Jack l’Éventreur continue d’alimenter films, séries, bandes dessinées et jeux vidéo. Star Trek puise pourtant d’ordinaire ses idées ailleurs que dans des mythes déjà épuisés, mais l’épisode de 1967 Wolf in the Fold s’inspire bel et bien du célèbre tueur londonien. Selon The A.V. Club, le scénario est signé Robert Bloch, connu pour Psycho, et l’épisode porte clairement la marque d’une fascination pour le crime victorien.
L’histoire commence avec une blessure qui provoque chez Scotty une commotion cérébrale. Kirk et McCoy l’emmènent alors sur une « planète de plaisirs » pour qu’il se détende, ce qui doit, en théorie, éviter qu’il ne développe un ressentiment profond envers les femmes. Sur place, l’atmosphère rappelle étrangement le Londres brumeux de 1888, et des meurtres commencent à s’enchaîner. Scotty se retrouve même à plusieurs reprises avec un couteau ensanglanté à la main, ce qui ne plaide pas vraiment en sa faveur.
Heureusement, il n’est pas le coupable. Le véritable meurtrier n’est autre que Jack l’Éventreur lui-même, présenté ici comme une entité sans forme qui se nourrit de la peur et de la brume. Une relecture sci-fi aussi étrange qu’efficace, typiquement Star Trek.

Little Green Men et le vrai mystère d’Area 51
Tous les épisodes inspirés de faits réels ne cherchent pas à livrer une grande parabole sur la vérité, la justice ou la guerre froide. Certains privilégient simplement l’humour et le plaisir du récit. Dans Deep Space Nine, l’épisode Little Green Men s’empare d’une obsession bien connue de la culture populaire : l’idée que le gouvernement cacherait des extraterrestres à Area 51.
Quark, Rom, Odo et Nog sont envoyés dans le passé et atterrissent précisément sur le site de la base secrète, dans un énième récit de voyage temporel que les fans de Star Trek apprécient souvent. L’épisode réinterprète ainsi l’accident de 1947 qui a nourri des décennies de théories du complot autour de Roswell et d’Area 51. Le tout est transformé en crash d’une navette ferengi, transportant une race d’aliens humanoïdes stéréotypiquement mercantiles aux très grandes oreilles.
Le clin d’œil fonctionne parce qu’il mêle folklore conspirationniste, science-fiction et satire du capitalisme, tout en gardant ce ton léger qui fait aussi le charme de Star Trek.

Les Bell Riots, inspirés de l’émeute d’Attica
Parfois, un événement majeur est nécessaire pour forcer la société à regarder en face des problèmes qu’elle préférait ignorer. L’émeute de la prison d’Attica, en 1971, s’inscrit dans cette logique. Comme le rappelle History, de nombreuses prisons américaines maintenaient alors les détenus dans des conditions indignes. À Attica, les prisonniers avaient droit à une douche par semaine et à un seul rouleau de papier toilette par mois.
La révolte éclate lorsque les détenus prennent des otages et présentent une liste de revendications. Leur objectif n’était pas simplement de « sortir », mais d’obtenir des conditions plus humaines : liberté religieuse, fin de la censure du courrier personnel et amélioration des conditions de vie. L’émeute d’Attica a profondément marqué le traitement carcéral aux États-Unis, et elle a aussi inspiré un incident central de l’épisode en deux parties Past Tense dans Deep Space Nine.
Dans cette intrigue de voyage dans le temps, Ira Behr s’inspire d’Attica pour imaginer les « Bell Riots » de 2024, une rébellion qui éclate dans un « Sanctuary District » réservé aux sans-abri et aux chômeurs. L’épisode reste aujourd’hui l’un des plus politiques de tout Star Trek, tant il lie la science-fiction à des questions sociales très concrètes.

Les échos du conflit nord-irlandais dans The High Ground
Le terme « Troubles » désigne le conflit sectaire qui a déchiré l’Irlande du Nord entre 1968 et 1998. Les unionistes, majoritairement protestants, souhaitaient rester dans le Royaume-Uni, tandis que les nationalistes, majoritairement catholiques et souvent associés à l’IRA, voulaient rejoindre la république d’Irlande. Attentats, fusillades et affrontements ont fait environ 3 600 morts, laissant une trace durable dans l’histoire contemporaine.
L’épisode The High Ground, diffusé dans la saison 3 de Star Trek: The Next Generation, met en scène un conflit violent sur la planète Rutia IV, opposant la population locale à un groupe séparatiste nommé Ansata. Les parallèles avec l’IRA sont si évidents que Data et Picard discutent explicitement à l’écran des ressemblances entre les deux mouvements. Data va même jusqu’à qualifier le conflit nord-irlandais d’exemple de « terrorisme réussi ».
Diffusé en 1990, alors que le conflit réel est encore en cours, l’épisode choque suffisamment pour être fortement coupé au Royaume-Uni et en Irlande. Certaines scènes, dont la conversation entre Data et Picard, sont retirées, et l’épisode n’est toujours pas montré dans son intégralité sur l’île d’Irlande pendant de longues années. Un rappel puissant de la manière dont Star Trek aborde les sujets les plus sensibles.

Une affaire médicale réelle derrière un épisode de Star Trek: Enterprise
Les scénaristes de Star Trek ne se contentent pas de puiser dans les conflits historiques. Ils savent aussi transformer des cas médicaux réels en ressorts dramatiques. L’un des exemples les plus frappants est la ressemblance entre le trouble de la mémoire subi par le capitaine Archer dans l’épisode Twilight et une célèbre affaire médicale de 1953.
Dans l’épisode, Archer souffre d’un dérèglement causé par des parasites vivant dans un temps non linéaire, ce qui efface ses nouveaux souvenirs en quelques heures. Cette intrigue rappelle l’histoire de Henry Molaison, un ouvrier de 27 ans atteint d’épilepsie sévère. Selon Brain Facts, il subit une opération du cerveau visant à retirer son hippocampe ; ses crises cessent, mais il perd aussi la capacité de former de nouveaux souvenirs.
Molaison pouvait encore se rappeler certains éléments de son passé, mais plus rien de ce qui suivait l’opération. Cette perte radicale de mémoire a profondément marqué la neurologie moderne, et l’épisode de Star Trek en reprend la portée humaine avec une grande efficacité narrative.

Et tout cela n’était qu’un rêve
Dans Far Beyond the Stars, Sisko reçoit une vision de la part des étranges extraterrestres qui vivent dans le vortex proche, l’une de celles qui jalonnent la série. Il se retrouve alors dans le Harlem des années 1950, où il travaille comme écrivain de science-fiction. Au fil de cet épisode, il croise des éditeurs racistes qui refusent de publier son texte parce qu’il met en scène un personnage noir, tandis que d’autres figures semblent étrangement familières.
L’épisode paraît très probablement inspiré par la décision prise en 1956 par la Comics Code Authority, qui refusa la publication d’une histoire d’Entertaining Comics intitulée Judgement Day, précisément parce qu’elle mettait en avant un protagoniste noir. Le juge Charles Murphy ne chercha pas à masquer son rejet derrière un prétexte technique : il dit clairement qu’il n’approuverait pas l’histoire si le héros était noir. Malgré tout, Entertaining Comics publia l’histoire, au prix d’une diffusion limitée, puis subit ensuite une véritable vendetta personnelle de la part de Murphy.
La compagnie finit par disparaître quelques années plus tard. Dans Star Trek, cette matière historique devient un récit puissant sur la création, la censure et la difficulté de faire entendre certaines voix dans un monde qui ne veut pas toujours les écouter.

Rules of Engagement et l’affaire du vol Iran Air 655
En 1988, le USS Vincennes abat le vol Iran Air 655. D’après The Washington Post, l’incident survient vers la fin de la guerre Iran-Irak, alors que le navire américain échange des tirs avec des bâtiments iraniens dans le golfe Persique. Selon la version officielle de la marine américaine, l’avion de ligne a été pris pour un appareil ennemi. Peu importe la difficulté à imaginer comment un Airbus A300 aurait pu être confondu avec un F-14 : l’erreur a eu des conséquences dramatiques, puisqu’elle a causé la mort de 290 civils et membres d’équipage.
L’épisode Rules of Engagement, dans Deep Space Nine, reprend une situation comparable : Worf est accusé d’avoir détruit un vaisseau civil transportant 441 personnes. Une large partie de l’épisode prend la forme d’un drame judiciaire, alors que l’Empire klingon cherche à obtenir son extradition pour crimes de guerre, tandis que Sisko tente de l’en empêcher.
Le dénouement révèle qu’il s’agissait d’une mise en scène et que Worf avait en réalité tiré sur un vaisseau rempli de cadavres. L’affaire réelle, elle, demeure beaucoup plus trouble : de vraies personnes sont mortes lors du vol Iran Air 655, et il est probable qu’on ne saura jamais exactement ce qui s’est passé.

Star Trek et l’essor inévitable des ordinateurs
Star Trek a souvent eu cette capacité singulière à anticiper des problèmes que nous débattons encore des décennies plus tard. Un excellent exemple est l’épisode de la série originale The Ultimate Computer. L’Enterprise y reçoit M-5, un nouvel ordinateur capable de gérer tous les systèmes du vaisseau avec un minimum d’intervention humaine. Kirk et McCoy n’y voient pas une avancée rassurante, tandis que Spock s’y intéresse sans surprise avec enthousiasme.
Même sans connaître l’épisode, on devine rapidement la direction prise par l’intrigue. M-5 n’est pas l’ordinateur ultime : c’est une machine de meurtre ultime, incapable de faire la différence entre une vraie bataille et une démonstration censée tester ses capacités. Elle détruit un autre vaisseau avec une force létale, puis s’éteint lorsque Kirk lui fait comprendre qu’elle est responsable d’un meurtre, évitant ainsi une prise de contrôle de la Fédération à la manière de Skynet.
L’histoire reflète une inquiétude très concrète : que se passe-t-il si l’on confie trop de pouvoir aux machines ? L’épisode pose une question qui reste d’une actualité saisissante, celle d’une automatisation totale et de ses conséquences sur l’emploi, l’utilité sociale et la place de l’humain.

Quand Star Trek s’inspire d’un incident militaire
Au fil des ans, Star Trek n’a cessé de questionner la guerre, les frontières et les attaques non provoquées. L’un des exemples les plus clairs est The Enterprise Incident, un épisode de la saison 3 de la série originale, inspiré de l’incident du Pueblo en 1968. À l’époque, un navire américain de surveillance des communications, l’USS Pueblo, croise au large de la Corée du Nord, où des bâtiments de la marine nord-coréenne l’interceptent.
Les Nord-Coréens affirment que le navire se trouve dans leurs eaux, tandis que les États-Unis soutiennent qu’il est en eaux internationales. Après l’ouverture du feu et l’arraisonnement du bâtiment, les militaires découvrent le capitaine en train de détruire du matériel sensible, notamment des documents et des équipements électroniques. L’équipage est emmené en Corée du Nord et subit 11 mois d’interrogatoires et de torture.
Dans la version Star Trek, le schéma est presque identique : l’Enterprise effectue une mission d’observation juste à l’extérieur de la Zone neutre romulienne lorsqu’une escadre romulienne ouvre le feu, forçant Kirk à capituler. Avant d’être capturé, il ordonne la destruction d’équipements top secrets. Lui et Spock sont ensuite conduits dans un poste avancé romulien où ils risquent eux aussi interrogatoires et torture. Le récit bifurque ensuite vers une infiltration plus théâtrale, avec déguisements pointus et faux suicide à la Roméo et Juliette, preuve que Star Trek sait toujours transformer un incident militaire en aventure d’espionnage galactique.

« M. Gorkon, abattez cette base stellaire ! »
Tout le monde connaît Tchernobyl, et si ce n’est pas votre cas, c’est sans doute qu’HBO a mystérieusement manqué votre ordinateur lorsqu’elle a inondé Internet de ses publicités, pardon, de ses rayonnements médiatiques. Quoi qu’il en soit, Star Trek ne pouvait pas laisser passer l’occasion de commenter la guerre froide, ni celle de faire écho à Tchernobyl en particulier. Bien avant que la mini-série Chernobyl ne s’impose dans les discussions télévisées, la franchise proposait déjà une parabole dans Star Trek VI: The Undiscovered Country.
Le film s’ouvre sur une explosion majeure dans une installation énergétique située sur Praxis, la lune klingonne. Comme les Soviétiques face à une catastrophe industrielle, les Klingons minimisent l’incident pour ne pas paraître faibles — ce qui, chez eux, est presque une question de survie politique. Leur chancelier porte un nom qui rappelle immédiatement Gorbatchev : Gorkon. Celui-ci souhaite ouvrir des pourparlers de paix avec la Fédération, avec même l’idée de démanteler les bases stellaires et autres structures militaires autour de la Zone neutre.
À ce stade, la réalité et la fiction se séparent : Gorkon est assassiné, et Kirk se retrouve accusé du crime. Mais la logique reste la même : Star Trek VI transforme le climat de la guerre froide et la peur de la catastrophe en récit politique à grande échelle, où la diplomatie vacille sous le poids des rivalités héritées.

Benedict Cumberbatch et l’ombre d’Osama ben Laden
La guerre froide, le Vietnam et les hippies appartiennent au passé ; les menaces auxquelles l’Amérique moderne se confronte sont plus diffuses, plus insidieuses, et peuvent surgir n’importe où, par n’importe qui — parfois même sous les traits de Benedict Cumberbatch. Avec son redémarrage dans les années 2000, Star Trek a retrouvé son équipage jeune et ultra glamour, prouvant au passage que, dans le futur, la science a éradiqué le terrible fléau des gens qui ne sont pas sortis d’une série CW.
Mais le retour de la franchise ne se limite pas à une esthétique plus lisse : il réactive aussi la dimension allégorique qui a toujours fait la force de Star Trek. Le film Star Trek Into Darkness, sorti en 2013, s’articule autour d’un acte terroriste et réfléchit à la nature du mal ainsi qu’à celles et ceux qui s’emploient à le combattre. Le parallèle avec les événements du 11 septembre est assez lisible : attaque contre une grande ville, puis volonté de lancer une riposte guidée par la vengeance contre un ennemi qui n’est peut-être pas le véritable responsable.
Dans cette lecture, la capitale touchée renvoie à Londres ou New York, tandis que les figures de pouvoir peuvent évoquer différents décideurs de l’ère post-11-Septembre. Si l’on pousse l’analogie plus loin, Benedict Cumberbatch devient alors un équivalent fictionnel d’Osama ben Laden. En tout cas, de son personnage à l’écran. L’acteur, lui, semble plutôt du genre sympathique.

