Parmi tous les tubes des années 1950 qui ont terriblement mal vieilli, peu suscitent autant d’incompréhension que « The Chipmunk Song ». Ce titre, techniquement une chanson de Noël sortie en 1958, s’est hissé au sommet des classements américains malgré une mélodie souvent jugée insupportable.

Crédité au groupe « The Chipmunks with David Seville », le morceau est en réalité l’œuvre d’un seul homme : Ross Bagdasarian. Sous le pseudonyme de David Seville, il a écrit, produit et incarné l’ingénieur du son frustré face à un trio de frères rongeurs fictifs. La chanson, composée de voix aiguës modifiées exprimant des banalités sur Noël et le désir d’obtenir un cerceau (le fameux hula hoop, très en vogue à l’époque), a connu un succès fulgurant. Elle s’est écoulée à 2,5 millions d’exemplaires en seulement trois semaines, a passé quatre semaines à la première place des ventes et a même remporté trois Grammy Awards.
Une recette musicale simpliste et agaçante
Plus tôt en 1958, Ross Bagdasarian avait déjà atteint le sommet des classements avec « Witch Doctor ». C’est sur ce titre qu’il a perfectionné la technique vocale des futurs Chipmunks : enregistrer les voix à une vitesse extrêmement lente pour ensuite les jouer à un tempo normal, créant ainsi cet effet strident caractéristique. L’idée de la chanson de Noël lui est venue après une rencontre avec un tamia (chipmunk en anglais) particulièrement têtu et en entendant son fils, Adam, réclamer la fête de Noël dès l’automne.
Il a alors imaginé trois personnages, baptisés Alvin, Simon et Théodore en hommage à trois employés de son label, Liberty Records. Cependant, l’effort de composition pour « The Chipmunk Song » (parfois sous-titrée « Christmas Don’t Be Late ») est resté minimaliste. L’accompagnement se résume à une simple guitare répétant inlassablement les cinq mêmes notes, tandis que la mélodie vocale peine à s’élever ou à descendre sur l’échelle musicale.
Une dynamique dérangeante en studio

Le seul aspect véritablement astucieux du morceau réside dans sa présentation méta. Les auditeurs n’entendent pas seulement la chanson, mais assistent également à un processus d’enregistrement scénarisé. C’est là que l’ambiance devient quelque peu inconfortable. Entre les couplets, Ross Bagdasarian intervient depuis la cabine pour donner ses directives. S’il félicite Simon et Théodore, il ne montre que du mépris pour Alvin, le trublion du groupe.
Il hurle à plusieurs reprises sur ce qui s’apparente à un enfant, lui reprochant son manque d’attention et de chanter un peu faux, allant jusqu’à le menacer de faire attention. Lorsque les rongeurs commettent l’erreur de vouloir chanter leur amusante chanson de Noël une fois de plus, leur manager s’énerve violemment.
Malgré cette dynamique étrange et cette musique contestable, « The Chipmunk Song » a posé les bases d’un empire. Ce premier coup d’éclat a donné naissance à d’autres tubes du Top 40, à des millions de disques vendus, à un dessin animé diffusé le samedi matin dans les années 1980, et à une série de films à succès au 21e siècle. Tout cela, né d’une drôle d’idée des années 1950, reposant sur la tension permanente entre des enfants innocemment espiègles et un David Seville au tempérament colérique.
