Histoire
Même si les femmes ont exercé le soin et la guérison depuis des millénaires, ce n’est qu’au XIXe siècle qu’une femme a pu obtenir aux États‑Unis un diplôme de médecine délivré par une faculté. C’est dans ce contexte que se situe le parcours d’Elizabeth Blackwell, une figure pionnière dont la trajectoire révèle à la fois les résistances de son époque et les avancées qu’elle contribua à initier.

Issue d’une famille progressiste, Elizabeth Blackwell naît en 1821 et grandit dans un foyer où l’éducation des filles était valorisée et où l’engagement abolitionniste était réel. Après la faillite de l’entreprise familiale et l’émigration vers les États‑Unis, la famille survit grâce notamment à l’ouverture d’un pensionnat pour jeunes filles — un indice précoce de l’esprit d’initiative qui animera Elizabeth.
Le déclic qui la poussera vers la médecine ne fut pas d’emblée un désir professionnel, mais la douleur et la mort d’une amie, Mary Donaldson, dont l’embarras face aux examens masculins avait aggravé la détresse. Cet événement transforma l’aversion initiale de Blackwell pour l’étude du corps en une « grande lutte morale » : elle choisit de devenir médecin afin de répondre à un besoin réel pour des praticiennes femmes.
Les obstacles furent nombreux et souvent idéologiques. À l’époque, on estimait qu’étudier l’anatomie ou pratiquer la médecine dénaturerait la femme. Plusieurs candidates, comme Harriot Hunt, avaient déjà essuyé des refus fondés sur des arguments de « délicatesse ». Blackwell, elle, multiplia les démarches : correspondances avec des médecins, stages informels, et finalement des candidatures à de nombreuses facultés — 29 refus sur 30.
Sa seule admission effective, en 1847 à Geneva Medical College, tient en partie du hasard et d’une mauvaise plaisanterie : le doyen demanda aux étudiants de voter, pensant qu’ils rejetteraient l’idée de l’admettre ; ceux‑ci, croyant à une blague, votèrent unanimement pour. Une fois inscrite, Blackwell supporta hostilité et isolement, mais son travail et son sérieux lui valurent de terminer première de sa promotion.
La réussite de Blackwell provoqua toutefois une vive polémique nationale. Beaucoup considéraient que sa réussite confirmait une anomalie à corriger plutôt qu’une voie à ouvrir. Le débat dépassa la simple question académique pour toucher des présupposés culturels sur la place des femmes dans la société et la profession médicale.
Après son diplôme, Elizabeth Blackwell poursuivit sa formation en Europe. En travaillant notamment dans des établissements de maternité, elle perdit la vue d’un œil à la suite d’un accident lors d’un traitement infantile, ce qui la préclua d’une carrière de chirurgienne mais ne l’empêcha pas de défendre des pratiques d’hygiène révolutionnaires pour l’époque, comme le lavage des mains.
Ses initiatives furent multiples et concrètes :
- Création d’une pratique médicale dédiée aux femmes pauvres à New York (installation d’un cabinet en 1853).
- Ouverture, en 1857, du New York Infirmary for Women and Children, établissement employant des femmes praticiennes et destiné aux patientes féminines.
- Mise en place d’un programme de formation pour infirmières et implication dans l’organisation d’assistance aux soldats durant la guerre de Sécession (contribution à la Women’s Central Association of Relief en 1861).
- Inscription au registre médical du Royaume‑Uni et promotion de l’accès des femmes aux études médicales.
Ses relations avec d’autres figures de la santé, comme Florence Nightingale, montrent les débats internes au mouvement féministe et médical : alliées sur certains points, elles divergeaient sur les stratégies pour promouvoir la professionnalisation des femmes en médecine.
Sur le plan personnel, Elizabeth Blackwell refusa le mariage mais adopta en 1854 une jeune orpheline, Katherine Barry, assurant son éducation et sa protection — décision révélatrice de ses choix de vie, orientés vers l’indépendance et l’engagement professionnel.
Tout au long de sa longue vie (elle meurt en 1910), Blackwell multiplia les premières : première femme aux États‑Unis à obtenir un MD dans une faculté, fondatrice d’un hôpital et d’une école formant des femmes, promotrice de l’hygiène et de la formation infirmière. Son parcours éclaire les résistances et les progrès du XIXe siècle en matière d’accès des femmes à la médecine et reste une référence pour qui s’intéresse à l’histoire des femmes dans la médecine.
