La Véritable Histoire de Vlad l’Empaleur : Entre Légende et Réalité

par Olivier
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La Véritable Histoire de Vlad l'Empaleur : Entre Légende et Réalité
Roumanie

Parmi les grandes figures de l’histoire médiévale, peu ont laissé une empreinte aussi durable et ambiguë que Vlad l’Empaleur. Grâce à des centaines d’ouvrages, de récits et de films, son nom s’est confondu avec celui du plus célèbre des monstres : le comte Dracula, seigneur de la Transylvanie et terreur du col de Borgo. Pourtant, bien avant de devenir le modèle d’un vampire de fiction, Dracula fut un personnage historique bien réel : Vlad III, souverain de Valachie, et non de Transylvanie, dans l’actuelle Roumanie.

De son vivant, Vlad III acquit une réputation de cruauté sanglante, parfois fondée sur des faits, parfois grossie par la peur et la propagande. C’est de là que lui vient son surnom de Vlad l’Empaleur, en référence à sa méthode d’exécution favorite envers ceux qui le défiaient ou l’offensaient. Mais réduire Vlad III à un simple vampire amateur de supplices serait ignorer une histoire bien plus complexe, faite de luttes de pouvoir, de trahisons familiales et de guerre contre l’Empire ottoman.

vlad the impaler
Wikimedia Commons

Vlad l’Empaleur était le fils du Dragon. Même si son nom est aujourd’hui associé au comte Dracula de Transylvanie, le véritable Vlad n’était pas un comte, et il n’était pas nécessairement originaire de Transylvanie. Certaines sources indiquent qu’il serait né en 1431 dans la résidence de son père en Transylvanie ; d’autres estiment plus probable une naissance en Valachie, au sud de la région. Vlad III et son père y étaient princes, ou plus précisément voïvodes, un titre désignant à peu près un dirigeant local semi-indépendant.

Le lien avec le nom Dracula est pourtant bien réel. Son père, Vlad II, portait le titre honorifique de Dracul, « le dragon », après avoir été admis dans l’Ordre du Dragon par le roi de Hongrie. Vlad III fut alors appelé Drăculea, c’est-à-dire « fils du dragon », origine du nom Dracula. En roumain moderne, ce nom peut aussi être associé au « diable », ce qui a renforcé la réputation sinistre de Vlad. Second fils de Vlad II, il devint néanmoins un prétendant légitime au trône de Valachie après la trahison de son père, assassiné dans un marais, tandis que son frère aîné fut torturé, aveuglé puis enterré vivant.

Vlad l’Empaleur passa son enfance en otage. Avant même ces drames familiaux, il connut très tôt la logique de la trahison. Le grand affrontement de son époque opposait l’Europe chrétienne à l’Empire ottoman, dont l’expansion inquiétait profondément les principautés d’Europe orientale. Vlad II et Vlad III passèrent une grande partie de leur vie à contenir cette avancée.

En 1442, alors que Vlad III n’avait qu’environ 11 ans, son père l’emmena avec son plus jeune frère Radu en mission diplomatique auprès du sultan ottoman. Le voyage se révéla être un piège : les trois hommes furent faits prisonniers par Murad II. Vlad II fut relâché à condition de laisser ses deux fils en otages afin de garantir la neutralité de la Valachie dans la guerre entre la Hongrie et les Ottomans. Les deux garçons reçurent une éducation soignée, dans la philosophie, les sciences, l’équitation et l’art de la guerre. Radu finit par se rapprocher de la cause ottomane, mais Vlad, lui, ne détourna jamais son esprit de la vengeance.

Vlad l’Empaleur vola le trône à son cousin encore adolescent. Vlad III occupa le trône de Valachie à trois reprises, mais son premier règne fut bref. Il était encore adolescent lorsqu’il s’en empara, et la méthode employée fut d’une simplicité presque insolente : il s’installa sur le siège du pouvoir alors qu’il n’y avait personne pour l’en empêcher.

Selon les récits historiques, Vlad était toujours prisonnier des Ottomans lorsque son père fut trahi en 1447 par les boyars de Valachie, ces nobles et chefs de guerre locaux. L’année suivante, Vlad voulut récupérer ce qui lui semblait revenir de droit. Mais le trône était alors occupé par son cousin Vladislav II, qui avait participé à l’assassinat de Vlad II et avait été installé en Valachie par Jean Hunyadi, gouverneur de Hongrie.

Pendant que Vladislav suivait Hunyadi dans les campagnes contre les Ottomans, Vlad s’infiltra en Valachie et s’empara du pouvoir à 17 ans, avec l’appui militaire de gouverneurs ottomans implantés le long du Danube. L’aventure dura peu : Vladislav revint rapidement et, Hunyadi s’opposant à Vlad, ce premier règne ne survécut que deux mois.

Vlad l’Empaleur décapita son cousin traître. Entre son expulsion de Valachie et son retour en 1456, l’histoire de Vlad reste floue, mais une chose est certaine : il changea de camp pour servir ses intérêts. Élevé en partie dans l’Empire ottoman, il était alors soutenu dans sa lutte contre Vladislav par des responsables ottomans du nord de la Bulgarie. Pourtant, avant son retour en Valachie, Vlad se retourna contre ses anciens alliés pour obtenir l’appui du roi Ladislas V de Hongrie.

Ce revirement n’était pas forcément idéologique. Vlad gardait certes une rancune profonde contre les Ottomans, mais Ladislas détestait Vladislav presque autant que lui. Tandis que Constantinople tombait en 1453 et que son prestige grandissait en Hongrie, Vlad profita de sa maîtrise politique et militaire pour reprendre de l’influence. Avec le soutien de Ladislas, il envahit la Valachie et, selon une légende reprise par plusieurs sources, eut même la satisfaction de tuer Vladislav II en combat singulier. En 1456, John Hunyadi lui confia officiellement la défense de la frontière transylvaine contre les Ottomans.

Vlad devient l’Empaleur. En 1456 commença son second règne, le plus long, à la tête de la Valachie. Le pays était alors déchiré par les rivalités politiques et épuisé par des années de guerre. Cette instabilité était en grande partie alimentée par les boyars, ces mêmes nobles qui avaient trahi son père et dont Vlad avait probablement fait sa cible principale depuis longtemps.

Pour consolider son autorité, Vlad lança une purge sanglante contre l’aristocratie valaque. Lors d’un banquet, il fit venir des centaines de boyars, puis, lorsqu’ils contestèrent son pouvoir, ses hommes les poignardèrent avant d’exposer leurs corps sur des pieux de bois. Pour prolonger leurs souffrances, il utilisa parfois des pieux arrondis plutôt qu’aigus.

C’est à cause de cette pratique qu’il reçut, après sa mort, son surnom le plus célèbre : Vlad Țepeș, « l’Empaleur ». De son vivant, il était connu sous le nom de Dracula, mais l’appellation d’Empaleur ne s’imposa qu’ensuite. Sa réputation d’homme qui plantait ses ennemis sur des pieux, et qui aurait même dîné parmi leurs cadavres, se répandit à travers l’Europe de son temps.

Le règne de terreur de Vlad l’Empaleur. En consolidant son pouvoir, Vlad ramena une forme de stabilité en Valachie, mais au prix d’une brutalité extrême. Comme son règne coïncida avec l’essor de l’imprimerie, les récits de ses violences circulèrent rapidement dans toute l’Europe. Il est difficile de distinguer le réel de la légende, mais certaines histoires reposent probablement sur des faits.

Parmi les épisodes les plus souvent attribués à Vlad figure l’empalement de dizaines de marchands saxons à Kronstadt, jadis alliés des boyars valaques. D’anciens récits allemands vont même jusqu’à affirmer qu’il aurait déporté hommes, femmes et enfants d’un village saxon vers la Valachie pour les faire empaler.

Une autre histoire raconte qu’une délégation ottomane, refusant d’ôter son turban devant le voïvode pour des raisons religieuses, reçut de Vlad une réponse ironique : il salua leur piété et promit de veiller à ce qu’ils ne soient jamais amenés à l’enfreindre. Il aurait alors fait clouer leurs turbans sur leur crâne afin qu’ils ne puissent plus jamais les retirer. À la même époque, Vlad affirma lui-même avoir tué « des paysans, des hommes et des femmes, des vieillards et des jeunes », ainsi que des dizaines de milliers de Turcs, exécutés par le feu ou par décapitation.

La forêt de cadavres de Vlad l’Empaleur. En 1461, Vlad avait fait de l’hostilité aux Ottomans une véritable marque de fabrique. Durant les cinq premières années de son second règne, il fit brûler, décapiter, ébouillanter, écorcher et, bien sûr, empaler des dizaines de milliers d’entre eux. Il alla plus loin encore en cessant de verser le tribut annuel exigé par le sultan ottoman aux territoires frontaliers de son empire. Lorsque le sultan envoya des émissaires réclamer le paiement, Vlad les fit tuer et, sans surprise, les empala également.

Pour frapper plus fort encore, il franchit les frontières ottomanes et dévasta tout ce qu’il pouvait atteindre. Furieux, le sultan rassembla une armée d’environ 90 000 hommes, comparable à celle qui avait pris Constantinople, afin d’envahir la Valachie. Les tactiques de guérilla de Vlad — puits empoisonnés et embuscades — ne suffirent pas à arrêter l’avance ottomane. Il décida alors de frapper le camp du sultan pour l’assassiner lui-même, mais se trompa de tente et tua seulement ses principaux conseillers. Lorsque l’armée ottomane arriva devant la ville, elle trouva les portes ouvertes, la cité vide, et, à l’extérieur, une forêt de quelque 20 000 prisonniers de guerre empalés. Le sultan, profondément choqué, rebroussa chemin vers la Turquie.

Vlad l’Empaleur trahi par son meilleur allié. Malgré — ou peut-être à cause de — ses méthodes impitoyables, Vlad impressionna une grande partie de la chrétienté par ses victoires contre les Ottomans. Même le pape se montra favorable à sa cause. Pourtant, les difficultés persistèrent. Alors que le sultan fuyait ce paysage de cadavres, il laissa derrière lui Radu, le jeune frère de Vlad resté fidèle aux Ottomans, pour revendiquer la Valachie. Radu réussit à rallier de nombreux boyars, pour beaucoup déjà durablement marqués par la violence de Vlad à leur encontre.

À cette révolte des nobles et à la trahison fraternelle s’ajouta celle d’un ami supposé, Mathias Corvin, le « roi corbeau » de Hongrie. En 1462, Vlad avait presque épuisé les ressources de la Valachie à force de guerres contre les Ottomans, malgré l’aide financière du pape, et demanda donc le soutien de Corvin. Mais celui-ci fit circuler de faux documents présentant Vlad comme un traître à l’Europe et à la chrétienté, qu’il transmit ensuite au pape. Vlad fut alors placé en résidence surveillée dans un palais hongrois pendant douze ans, où la légende veut qu’il passait le temps à capturer oiseaux et souris pour les décapiter et les empaler. Fidèle à sa réputation, même l’ennui prenait chez lui des airs de supplice.

Le dernier combat de Vlad l’Empaleur. Pendant son exil en Hongrie, Radu occupait le trône de Valachie avec le soutien des Ottomans. Mais à sa mort, en 1475, les boyars se mirent à regretter le règne, pourtant brutal, de Vlad et réclamèrent son retour. En 1476, grâce à l’aide du voïvode de Moldavie, Vlad reprit une dernière fois le pouvoir, chassa Basarab Laiotă, homme du sultan, et le força à se réfugier auprès des Ottomans.

Ce troisième règne fut, comme le premier, très bref. Deux mois après son retour sur le trône, Vlad et ses troupes furent pris dans une embuscade ottomane alors qu’ils se rendaient au combat. Il fut tué par Basarab Laiotă, créature du même sultan qu’il avait autrefois repoussé avec sa forêt de cadavres. Son corps fut mis en pièces et sa tête envoyée au sultan, qui l’exposa sur les remparts de Constantinople en guise de trophée. Le lieu exact de sa sépulture demeure incertain : certains le placent dans un monastère près de Bucarest, d’autres dans un autre monastère plus proche du lieu de sa mort.

La cruauté légendaire de Vlad l’Empaleur. Vlad III Dracula est de ces personnages si célèbres qu’il devient difficile de séparer ce qui relève de l’histoire et ce qui appartient à la légende. Grâce à l’imprimerie, les récits de son règne brutal et de sa conception très personnelle de la justice se diffusèrent rapidement en Europe. Un texte russe contemporain, Le Conte du prince Dracula, rassemble nombre des anecdotes les plus connues sur sa cruauté. Fait intéressant, son auteur semble même nourrir une sorte d’admiration sombre pour la sévérité de l’Empaleur.

Ce récit rapporte notamment qu’au retour des soldats de Vlad après la bataille, ceux qui étaient blessés à l’avant du corps recevaient des honneurs, tandis que ceux qui portaient des blessures dans le dos étaient empalés, car ils auraient fui le combat. Il raconte aussi qu’en Valachie, la peur des châtiments rendait le crime presque inexistant : Vlad aurait même laissé une coupe d’or près d’une source publique sans que personne n’ose la voler. Une autre anecdote décrit un serviteur se plaignant de l’odeur des cadavres empalés autour de la table de Vlad : il fut alors empalé plus haut que les autres, pour ne plus subir cette puanteur. Le texte reprend aussi l’histoire fameuse selon laquelle Vlad aurait brûlé une salle remplie de pauvres afin qu’aucun mendiant ne souffre de la pauvreté en Valachie.

Vlad l’Empaleur, héros national meurtrier de la Roumanie. Dans une grande partie du monde, Vlad est surtout connu pour son lien, réel ou supposé, avec le roi des vampires. En Roumanie, en revanche, son image est tout autre. Lors de la sortie du film de Francis Ford Coppola Dracula en 1992, beaucoup de Roumains découvrirent avec surprise la réputation mondiale du personnage. Là-bas, Vlad n’a jamais été associé aux vampires, en partie parce que le régime communiste interdisait les références au folklore et aux superstitions, mais surtout parce qu’il est considéré comme l’un des plus grands héros de l’histoire roumaine.

Malgré sa cruauté et un bilan humain pouvant aller jusqu’à 80 000 morts, il est célébré comme un défenseur inflexible du monde chrétien. Son sens rigoureux de la justice est également admiré, notamment parce qu’il aurait fait en sorte qu’on n’ose jamais voler la fameuse coupe d’or près de la fontaine.

La Roumanie lui a même consacré son unique grande épopée nationale, Tiganiada, poème du XVIIIe siècle écrit par Ion Budai-Deleanu. On y voit Vlad mener une armée d’anges et de Roms contre les boyars, les Turcs, les démons et, ironiquement, les vampires. Plus tard, le film Vlad Țepeș de 1979 présenta même ses actes les plus cruels comme héroïques, dans une œuvre de propagande nationaliste au service du régime communiste.

Dracula n’est pas directement inspiré de Vlad l’Empaleur. Si vous ne deviez retenir qu’un seul fait sur Vlad l’Empaleur, ce serait sans doute son association avec le roman Dracula de Bram Stoker, publié en 1897, qui transforma les vampires d’une superstition régionale en monstre universel. Pourtant, cette idée est largement trompeuse.

En réalité, rien n’indique vraiment que Stoker connaissait Vlad III. Le roman ne mentionne ni le nom de Vlad, ni les empalements, ni la cruauté légendaire du prince. Les notes de Stoker montrent qu’il avait découvert un ouvrage sur l’histoire de la Valachie mentionnant plusieurs souverains portant le nom de Dracula, associé à l’idée de courage, de cruauté et de ruse. Il écrivit même, en majuscules, que « DRACULA en langue valaque signifie DIABLE ». Tout porte donc à croire qu’il avait trouvé un nom chargé des connotations diaboliques qu’il recherchait, sans connaître les histoires de turbans cloués sur les têtes ou d’autres atrocités du même ordre. Malgré cela, le lien entre Vlad l’Empaleur et Dracula est désormais indissociable, et continue d’attirer des visiteurs dans les Carpates, en quête d’un vampire… ou peut-être seulement du fantôme d’un homme qui détestait profondément les Ottomans.

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