La vérité troublante sur Margaret Thatcher : une légende controversée

par Olivier
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La vérité troublante sur Margaret Thatcher : une légende controversée
Royaume-Uni

L’histoire troublante de Margaret Thatcher

Elle compte parmi les dirigeantes les plus marquantes du XXe siècle. Margaret Thatcher, surnommée la « Dame de fer », a gouverné le Royaume-Uni de 1979 à 1990, une période qui a profondément façonné toute une génération. Sur la scène internationale, elle s’est illustrée par son alliance étroite avec Ronald Reagan et par sa fermeté face à l’Union soviétique. Dans son propre pays, elle a incarné le conservatisme libéral et la défense du marché libre, tout en brisant un plafond de verre que beaucoup croyaient infranchissable pour une femme en politique.

Pourtant, derrière cette image de puissance, l’héritage de Margaret Thatcher est bien plus controversé qu’il n’y paraît. À distance, il peut sembler brillant et triomphal ; de plus près, il révèle une succession de décisions lourdes de conséquences. Comme dans Le Magicien d’Oz, où l’apparente grandeur finit par se dissiper, sa légende se fissure lorsqu’on examine ses choix les plus discutés. Voici donc quelques-uns des épisodes les plus marquants de cette histoire britannique.

Margaret Thatcher

Après la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement travailliste avait dû faire face à un problème discret mais réel : une grande partie de la jeunesse britannique souffrait de malnutrition, aggravée par le rationnement. La réponse fut simple et populaire : offrir à chaque enfant d’âge scolaire un verre de lait gratuit chaque jour de classe. Cette mesure, peu coûteuse et très appréciée, devint si emblématique que son abolition, en 1971, provoqua une vive indignation dans le pays.

Cette décision fut prise alors que Margaret Thatcher occupait le poste de secrétaire d’État à l’Éducation, son premier grand rôle gouvernemental. Dans un contexte de coupes budgétaires, elle supprima les subventions au lait pour les enfants de plus de sept ans. L’économie réalisée fut modeste, mais le symbole fut dévastateur : pour beaucoup, cette décision fit d’elle la « voleuse de lait » de l’histoire politique britannique. Le surnom lui colla à la peau et participa durablement à l’hostilité qu’elle suscita dans l’opinion.

La mesure fut si impopulaire que des passants l’interpellaient dans la rue en criant : « Thatcher, voleuse de lait ! » Ce ressentiment dépassa le simple agacement populaire et alla jusqu’au monde universitaire : en 1985, l’université d’Oxford refusa de lui décerner un doctorat honorifique. Dans l’histoire politique britannique, cet épisode reste l’un des exemples les plus parlants de la façon dont une politique éducative peut cristalliser un rejet profond.

Margaret Thatcher

Un autre épisode décisif fut la mise en place de la poll tax, ou « taxe par tête », à la fin des années 1980. Cette réforme remplaçait la taxation fondée sur la valeur locative des biens par un impôt calculé selon le nombre d’adultes vivant dans un logement. En pratique, elle allégeait souvent la charge des plus aisés et l’alourdissait pour le reste de la population. Sans surprise, le ressentiment monta rapidement.

Des signes d’alerte existaient déjà avant son application. Des notes internes du cabinet faisaient état d’une résistance croissante, mais Margaret Thatcher choisit d’avancer malgré tout. Elle imposa d’abord la mesure en Écosse en 1989, ce qui déclencha une forte désobéissance civile, puis l’étendit à l’Angleterre et au pays de Galles l’année suivante. À Londres, une grande manifestation se transforma en la plus violente émeute qu’ait connue la capitale depuis un siècle. Dans tout le pays, des citoyens refusèrent de payer.

La poll tax devint si explosive qu’elle finit par menacer directement le pouvoir de Thatcher. Incapable de la convaincre de reculer, son propre parti la renversa lors d’une lutte interne, mettant fin à son mandat. La taxe honnie ne fut finalement abandonnée qu’après l’arrivée au pouvoir de John Major en 1991. Dans l’histoire politique du Royaume-Uni, cet épisode demeure un tournant majeur.

Margaret Thatcher

La relation de Margaret Thatcher avec le dictateur chilien Augusto Pinochet est, elle aussi, restée profondément controversée. En 1998, l’ancienne Première ministre lui déclara publiquement : « C’est vous qui avez apporté la démocratie au Chili. » Dans la réalité historique, cette formule revenait à blanchir un régime issu d’un coup d’État, marqué par dix-huit années de pouvoir militaire, plus de 3 000 morts et quelque 40 000 personnes torturées.

Le dossier est d’autant plus troublant que le Royaume-Uni avait suspendu ses ventes d’armes au Chili après le coup d’État de 1973. Dès son arrivée au pouvoir, Thatcher relança ces exportations, privilégiant manifestement l’anticommunisme de Pinochet à la violence exercée contre les civils. Lorsque l’ancien dictateur fut arrêté à Londres en vertu d’un mandat international, elle prit publiquement sa défense et lui rendit même visite pour partager un whisky écossais.

Ses partisans ont longtemps affirmé qu’elle voulait remercier le Chili pour une aide secrète pendant la guerre des Malouines. Mais cette explication paraît fragile au regard de la chronologie. Quelles qu’aient été ses raisons, ce rapprochement avec un tyran sanguinaire reste l’un des volets les plus difficiles à défendre dans l’histoire de Margaret Thatcher.

Thatcher Pinochet

Le favoritisme de Margaret Thatcher envers son fils Mark alimente lui aussi de nombreuses critiques. Mark Thatcher, souvent décrit comme brillant surtout par sa capacité à faire valoir le nom de sa mère, a été associé à plusieurs affaires douteuses. Selon plusieurs sources, il aurait profité de ses contacts pour tirer des gains considérables de contrats d’armement et d’accords commerciaux, tandis que sa mère l’aurait fréquemment soutenu, y compris financièrement, lorsqu’il se retrouvait en difficulté.

Ce schéma répété dessine le portrait d’une mère prête à protéger son fils coûte que coûte, même lorsque cela impliquait des soupçons de corruption ou de favoritisme. Dans le même temps, sa relation avec sa fille Carol fut décrite comme froide, au point que cette dernière expliqua plus tard avoir grandi comme si elle n’avait presque pas eu de mère. Dans l’histoire familiale comme dans l’histoire politique, cette dimension intime éclaire une facette plus dure de Margaret Thatcher.

Mark Thatcher

Le nom de Mark Thatcher réapparaît aussi dans l’affaire du coup d’État de Wonga en Guinée équatoriale. En 2004, un groupe de mercenaires sud-africains tenta de renverser le dictateur du pays, avant que l’opération n’échoue et ne conduise la plupart des participants en prison. En 2005, Mark Thatcher admit avoir joué un rôle dans cette tentative, dans le cadre d’un accord avec la justice sud-africaine.

Mais certains témoignages vont plus loin. Le chef du coup d’État, Simon Mann, affirma que Mark aurait d’abord cherché l’approbation de sa mère avant d’aller plus loin. D’après ses déclarations, Margaret Thatcher aurait même été informée du projet et aurait formulé des propos qui laissaient entendre qu’elle en connaissait les détails. Ces allégations n’ont toutefois pas été prouvées, mais si elles contiennent ne serait-ce qu’une part de vérité, elles suggèrent que sa retraite fut loin d’être paisible ou anodine.

Margaret Thatcher

Margaret Thatcher fit aussi part d’un rejet affiché du féminisme. Elle déclara un jour : « Je déteste le féminisme. C’est un poison. » Cette phrase résume bien l’ambivalence de son rapport aux femmes et à l’accès au pouvoir. Première femme à diriger le gouvernement britannique, elle est parfois présentée comme une pionnière ; pourtant, son action n’a pas toujours favorisé l’ascension d’autres femmes.

Durant ses onze années à la tête du pays, elle promut une seule femme au cabinet. Dans le débat public, elle soutint que la bataille pour les droits des femmes avait déjà été « largement gagnée », tout en mettant en œuvre des politiques qui pesèrent durement sur des millions de mères actives au Royaume-Uni. En histoire des femmes et en histoire politique, son parcours reste donc profondément paradoxal : elle a franchi le plafond de verre, mais n’a guère facilité le passage de celles qui venaient après elle.

Margaret Thatcher

Son attitude vis-à-vis des personnes LGBT constitue un autre chapitre sombre. En 1988, le gouvernement conservateur fit adopter la section 28, une disposition interdisant aux autorités locales de « promouvoir l’homosexualité ». Concrètement, cette loi plongea les établissements scolaires dans la peur : tout enseignant évoquant les personnes LGBT sous un jour neutre ou positif risquait des sanctions.

Margaret Thatcher justifia cette orientation en affirmant que des enfants étaient amenés à croire qu’ils avaient « un droit inaliénable d’être homosexuels ». Dans les faits, cette loi encouragea un climat de stigmatisation et de harcèlement homophobe. Les jeunes LGBT qui ont grandi au Royaume-Uni entre 1988 et l’abrogation de la mesure en 2003 ont souvent été privés de protection et de soutien. En matière d’histoire sociale, la portée de cette politique fut durable et profondément néfaste.

Margaret Thatcher

Le soutien de Margaret Thatcher au maintien du siège du Cambodge aux Nations unies pour les Khmers rouges reste l’un des épisodes les plus inquiétants de sa politique étrangère. Sous la direction de Pol Pot, ce mouvement avait mis en place l’année zéro, un projet de terreur qui entraîna la mort d’environ 2,2 millions de personnes, soit près d’un quart de la population cambodgienne. Le massacre ne prit fin que lorsque le Vietnam communiste intervint militairement et renversa le régime.

Malgré cela, et dans le contexte mental de la guerre froide, Thatcher s’allia aux États-Unis et à la Chine pour conserver aux Khmers rouges leur représentation à l’ONU. Le Royaume-Uni alla même jusqu’à fournir une formation militaire à certains de leurs éléments encore engagés dans la lutte armée. Cette logique de guerre idéologique conduisit à soutenir, de fait, les restes d’un régime génocidaire au nom de l’anticommunisme.

Ce choix survécut même au départ de Thatcher. Il ne fut abandonné qu’en 1992, sous le gouvernement de John Major. Pour l’histoire contemporaine, cet épisode illustre jusqu’où certaines logiques de la guerre froide ont pu brouiller les repères moraux les plus élémentaires.

Margaret Thatcher

Dans le dossier de l’apartheid sud-africain, Margaret Thatcher adopta une position tout aussi complexe. D’un côté, elle dénonçait les politiques racistes de Pretoria et la déstabilisation de plusieurs pays africains voisins. De l’autre, elle refusa d’appliquer des sanctions économiques contre le régime, au nom de l’influence diplomatique que le Royaume-Uni devait conserver.

Ses critiques soulignent aussi des éléments plus gênants : elle aurait qualifié l’ANC de Nelson Mandela de « terroriste », tandis que son entourage politique affichait parfois un soutien ouvertement hostile à l’anti-apartheid. Dans les années 1980, alors que Mandela demeurait emprisonné, des membres de la Fédération officielle des étudiants conservateurs furent même photographiés avec des autocollants proclamant « hang Mandela ». Cette contradiction continue de peser sur la mémoire de son action internationale.

Des années plus tard, David Cameron présenterait des excuses pour l’attitude de son parti sur l’apartheid, reconnaissant le malaise durable laissé par cette période. L’héritage de Margaret Thatcher dans l’histoire de l’Afrique australe reste donc à la fois politique, moral et profondément contesté.

Thatcher Mandela

En Irlande du Nord, la gestion des grèves de la faim pendant les Troubles contribua elle aussi à envenimer la situation. Dans les années 1980, le conflit opposant loyalistes et républicains avait déjà fait des milliers de morts. Le gouvernement Thatcher refusa d’accorder aux membres de l’IRA capturés un statut politique, les considérant comme de simples criminels. Cette position provoqua en 1981 une grève de la faim dans la prison du Maze.

Le cas de Bobby Sands marqua particulièrement les esprits : alors qu’il jeûnait, il fut élu député au Parlement britannique. Le gouvernement se retrouva ainsi confronté à la perspective de laisser mourir un élu en détention. Margaret Thatcher refusa de céder, et Sands mourut le 7 mai. Sa disparition fit de lui une figure de ralliement et intensifia le conflit dans toute l’île.

Avec le recul, cette dureté politique apparaît comme l’un des moments où l’inflexibilité du pouvoir a eu les conséquences les plus dramatiques sur l’histoire britannique contemporaine. En fermant la porte à toute concession, Thatcher contribua à prolonger une crise déjà meurtrière.

Margaret Thatcher

Enfin, le bilan de son gouvernement est également terni par le scandale du sang contaminé. Dans les années 1970, le Royaume-Uni manquait de sang pour les transfusions et se tourna vers des importations, notamment venues des États-Unis. Le problème fut que les lots les moins chers provenaient de prisons de l’Arkansas et de donneurs à haut risque, ce qui introduisit dans le circuit médical des produits contaminés par l’hépatite et le VIH.

Le scandale ne prit toute son ampleur que lorsque les autorités eurent connaissance des premiers signes d’alerte. Au lieu de reconnaître l’ampleur du danger, plusieurs responsables cherchèrent à minimiser les faits et à étouffer l’affaire. Des médecins auraient administré des produits potentiellement infectés sans informer pleinement les patients, tandis que le gouvernement s’efforçait de limiter les indemnisations.

Au total, plus de 4 000 Britanniques furent infectés et 2 600 en moururent. Dans l’histoire sanitaire du Royaume-Uni, il s’agit d’une tragédie majeure, comparable par son ampleur à certaines des plus graves catastrophes contemporaines. Même si la responsabilité directe revient surtout au ministre de la Santé de l’époque, il est clair que de nombreux membres du gouvernement connaissaient le problème et n’ont pas agi à temps.

Margaret Thatcher

Les dernières années de Margaret Thatcher furent également marquées par la démence. Durant son passage à Whitehall, elle était connue pour sa mémoire impressionnante et sa maîtrise des détails. Pourtant, après sa retraite, elle déclina rapidement, au point de peiner à suivre les activités ordinaires du quotidien. Ce déclin, douloureux à observer, l’entraîna dans une forme de brouillard mental de plus en plus profond.

Les témoignages les plus précis viennent de sa fille Carol, qui a expliqué que les premiers signes de démence seraient apparus dès 2000. Pendant encore treize ans, les symptômes s’aggravèrent. L’un des aspects les plus pénibles fut sans doute que Margaret Thatcher oubliait régulièrement la mort de son mari en 2003, obligeant sa fille à lui annoncer cette nouvelle à plusieurs reprises.

À la fin, elle n’était parfois plus capable de terminer une phrase sans oublier le sujet qu’elle abordait. Quelle que soit l’opinion que l’on porte sur sa carrière, cette fin de vie fut une conclusion triste et difficile à regarder en face pour l’une des figures les plus célèbres de l’histoire politique britannique.

Margaret Thatcher

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