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La progéniture de la reine Victoria

Pour saisir l’envergure familiale du règne, il faut revenir sur la vie de ses enfants. Leur destin éclaire autant la personnalité de la reine que les attentes sociales de l’époque. Voici un aperçu de la manière dont leur naissance et leur rang ont façonné leurs trajectoires.
En toile de fond, même si Victoria était souveraine d’un empire immense, elle n’avait guère de liberté pour choisir son époux. Sa mère et son oncle avaient, dès son jeune âge, désigné son cousin germain, le prince Albert, comme parti convenable. Il fallut plusieurs rencontres avant que Victoria n’accepte finalement l’idée.
Toutefois, lorsqu’elle tomba amoureuse, ce fut avec une intensité remarquable. Le mariage, célébré à vingt ans, inaugura une période durant laquelle, de la nuit de noces jusqu’à peu avant ses 38 ans, la reine fut presque constamment enceinte. C’était le signe de l’affection profonde qu’elle portait à son mari, malgré son aversion pour la grossesse.
- Le couple eut neuf enfants au total : cinq filles et quatre garçons.
- Victoria avouait détester la grossesse, en partie parce qu’elle estimait que cela entravait son travail de monarque.
- Si elle avait vécu à une époque dotée de moyens de contrôle des naissances fiables, elle les aurait probablement envisagés.
En dépit de son règne de 63 ans et de la multitude d’hommages qui portent son nom, les lecteurs moins familiers avec la monarchie britannique connaissent parfois mal les enfants de la reine Victoria. Pourtant, chacun d’eux mena une existence singulière, façonnée par des attentes différentes selon leur sexe et leur place dans la hiérarchie royale. Ces destins contrastés révèlent autant sur la famille que sur l’époque qu’ils ont traversée.
Victoria, impératrice Frédéric d’Allemagne

Dans la suite du récit consacré aux enfants de la reine Victoria, Victoria — surnommée « Vicky » — occupe une place singulière. Première-née en 1840, elle fut destinée dès son enfance à jouer un rôle politique en rejoignant par mariage la cour prussienne, dans l’espoir d’y diffuser des idées plus libérales inspirées par son père.
Le mariage de Vicky fut soigneusement arrangé pour lier la maison royale britannique à la puissance montante de la Prusse. Malgré le peu de liberté de choix, elle tomba follement amoureuse du prince héritier Frédéric. Le couple eut huit enfants au total, bien que deux fils meurent en bas âge, et Vicky entretînt des relations difficiles avec plusieurs de ses autres enfants.
- Union politique et sentimentale : mariage arrangé mais véritable amour avec le prince héritier.
- Famille nombreuse : huit enfants, dont deux morts très jeunes.
- Tensions à la cour : ses idées libérales heurtèrent la haute société prussienne et des figures influentes comme le chancelier Otto von Bismarck.
Au sein de la cour prussienne, Vicky fut mal accueillie et subit un traitement souvent hostile, en grande partie à cause de ses positions. La victoire prussienne lors de la guerre franco-prussienne aboutit à la création de l’Empire allemand, dominé par la maison prussienne — mais pas selon la vision libérale que Vicky espérait.
Le prince Frédéric, atteint d’un cancer de la gorge, ne régna que quatre-vingt-dix-neuf jours avant de succomber. Devenue veuve, Vicky adopta le deuil à la manière de sa mère et garda le noir pour le restant de ses jours. Elle mourut en 1901, quelques mois seulement après le décès de la reine Victoria, à l’âge de 60 ans — et ne vit donc pas son fils Guillaume conduire l’Allemagne en guerre en tant que kaiser lors de la Première Guerre mondiale.
Edward VII

Poursuivant le portrait des enfants de la reine Victoria, le second-né et premier fils suscita un enthousiasme immédiat à sa naissance en 1841 : on espérait ardemment un héritier mâle. Surnommé « Bertie », Albert Edward fut héritier du trône dès sa naissance, mais sa relation avec sa mère resta tendue tout au long de sa vie.
La reine Victoria, longtemps insatisfaite de son fils, lui reprocha à tort une part de la responsabilité dans le décès du prince Albert en 1861. Cette rancune durable domina une partie de leurs rapports et limita les responsabilités publiques que la reine désirait lui confier.
Au quotidien, Bertie manifesta un goût prononcé pour une vie mondaine et frivole. Le mariage avec la très admirée princesse Alexandra de Danemark et la naissance de leurs cinq enfants n’empêchèrent pas ses nombreuses infidélités, parfois au grand jour, parmi lesquelles des liaisons avec des dames de l’aristocratie — y compris la mère de Winston Churchill.
- Caractère : désinvolte, souvent ennuyé par l’inaction.
- Intérêts : mode, réceptions, chasse et vie sociale.
- Cause profonde : la reine Victoria, en l’écartant des tâches officielles, ne le prépara pas suffisamment au rôle qui lui était destiné.
Finalement couronné en 1901 sous le nom d’Edward VII, il usa de sa position pour multiplier les voyages à travers l’Europe et jouer un rôle actif dans la diplomatie continentale, notamment vis‑à‑vis de son redouté neveu, le Kaiser Guillaume II. Après avoir attendu si longtemps pour régner, son règne ne dura que neuf ans : il mourut en 1910 à l’âge de 68 ans.
Enchaînant avec les autres récits familiaux, la section suivante explorera un autre des enfants de la reine Victoria et la façon dont chacun a marqué son époque.
Alice, grande-duchesse de Hesse

Poursuivant le récit des enfants de la reine Victoria, Alice occupe une place tragique dans cette lignée. Née en 1843, elle épouse en 1862 le futur Louis IV, grand-duc de Hesse et du Rhin. Le décès de son père, le prince Albert, survenu sept mois avant le mariage, assombrit la cérémonie et donne le ton d’une vie conjugale souvent marquée par la peine.
Les événements politiques compliquent davantage ses liens familiaux. Lors de la guerre austro-prussienne, sa sœur Victoria, liée par mariage à la maison prussienne, se retrouve théoriquement en état de guerre avec Alice, dont le pays a pris le parti de l’Autriche. Cette situation illustre combien les alliances dynastiques pouvaient transformer des liens personnels en rivalités politiques.
- Alice et Louis eurent sept enfants, plusieurs frappés par des destinées tragiques.
- Un de leurs fils, hémophile, trouva la mort à l’âge de deux ans après une chute par la fenêtre.
- Leur fille Alexandra épousa un membre de la famille impériale russe et devint tsarine ; elle fut assassinée avec son mari et leurs enfants en 1918.
La vie conjugale d’Alice s’enlisa avec le temps, malgré un amour initial sincère pour son époux. Dans des lettres empreintes de douleur, elle écrivait ses tentatives de rapprochement et son sentiment d’échec, confessant notamment : « J’ai essayé maintes et maintes fois de vous parler de choses plus sérieuses, quand j’en ai ressenti le besoin — mais nous ne nous rencontrons jamais… J’ai le sentiment qu’une vraie complicité nous est impossible — puisque nos pensées ne se rejoindront jamais… »
En 1878, presque tous les membres de la famille ducale furent atteints de diphtérie et un enfant succomba. En annonçant cette perte à un autre de ses enfants malades, Alice le réconforta et contracta à son tour la maladie qui l’emporta. Elle mourut à 35 ans, exactement dix-sept ans jour pour jour après la mort de son père, marquant une page sombre dans l’histoire des enfants de la reine Victoria.
Alfred, duc de Saxe-Cobourg et Gotha

Poursuivant le récit des enfants de la reine Victoria, Alfred se distingue par une vie tournée vers la mer et les responsabilités dynastiques. Né en 1844, il manifesta très tôt son goût pour la carrière navale : embarqué à 14 ans, il consacra trois décennies à la Royal Navy et parcourut de nombreuses colonies de l’Empire britannique.
Son destin aurait toutefois pu prendre une autre tournure. À 18 ans, après l’abdication du roi de Grèce en 1862, une élection le désigna comme candidat au trône hellène, mais des raisons politiques et personnelles empêchèrent son accession. Plus tard, en 1893, il hérita du duché de Saxe-Cobourg et Gotha de son oncle Ernest, tandis que la même année il fut élevé au grade d’Amiral de la Flotte.
- Carrière navale : entré à 14 ans et profondément impliqué dans les affaires maritimes de l’Empire.
- Possibilité d’être roi de Grèce en 1862, finalement non réalisée pour des motifs politiques et personnels.
- Titre et honneurs : duc de Saxe-Cobourg et Gotha (1893) et Amiral de la Flotte la même année.
- Vie familiale : marié en 1874 à la grande-duchesse Maria Alexandrovna de Russie, le couple eut cinq enfants, malgré une union peu heureuse.
- Attentat manqué : victime d’une tentative d’assassinat en Australie, il réagit avec sérénité et remercia la population locale pour sa loyauté (lettre de gratitude).
- Fin de vie : Alfred mourut le 30 juillet 1900, à 55 ans, six mois avant le décès de sa mère.
Cette trajectoire — entre devoirs militaires, offres de trônes et obligations familiales — illustre bien la complexité des liens dynastiques et des carrières au sein des enfants de la reine Victoria. La section suivante poursuit l’exploration d’un autre de ses enfants, en montrant comment chacun a façonné à sa manière l’histoire européenne.
Héléna, princesse Christian de Schleswig-Holstein

Poursuivant le portrait des enfants de la reine Victoria, Héléna, née en 1846, se distingue par son engagement philanthropique et son implication concrète dans le domaine de la santé publique. Très active dans les œuvres caritatives, elle incarne l’idéal victorien de service social tout en cherchant à professionnaliser les métiers du soin.
Ses actions se concentrèrent notamment sur le développement des soins infirmiers et le soutien aux initiatives de bienfaisance. Parmi ses engagements :
- participation à la création de la Croix-Rouge britannique ;
- présidence de la Workhouse Infirmary Nursing Association ;
- présidence de la Royal British Nurses’ Association ;
- mécénat et rôle de première présidente pour la School of Art Needlework (aujourd’hui Royal School of Needlework).
Contrairement à certains de ses frères et sœurs, Héléna resta principalement en Grande-Bretagne. Elle épousa le prince Christian de Schleswig-Holstein, qui, sans fortune, accepta de s’installer en Angleterre pour rester proche de la reine, selon le souhait de Victoria. Malgré un écart d’environ quinze ans, leur mariage fut heureux et donna naissance à cinq enfants.
La vie familiale connut cependant des drames : un enfant mourut à huit jours, une dernière grossesse se termina par une mortinaissance, et leur fils aîné trouva la mort de maladie lors de la guerre des Boers en 1900. Ces épreuves marquèrent profondément Héléna.
Dans les années 1890, elle eut des problèmes de dépendance à des opiacés alors légaux, laudanum et opium, ce qui inquiéta sa famille. Après que son médecin l’eut privée d’approvisionnement, elle parvint, difficilement, à surmonter cette dépendance. Héléna s’éteignit le 9 juin 1923, à l’âge de 77 ans, laissant le souvenir d’une princesse engagée pour la santé et la formation des infirmières.
En lien avec les autres récits des enfants de la reine Victoria, son parcours illustre la façon dont les responsabilités royales se mêlaient aux engagements sociaux au tournant du XXe siècle.
Princess Louise, duchesse d’Argyll

Poursuivant le récit des enfants de la reine Victoria, la princesse Louise (née en 1848) se distingue par une modernité hors du commun pour son époque. Artiste accomplie, elle s’est particulièrement illustrée en sculpture, parvenant à rivaliser avec des professionnels et à se forger une place dans les collections publiques.
Parmi ses réalisations et engagements :
- Œuvres conservées dans des institutions reconnues, témoignant de sa maîtrise sculpturale.
- Relations étroites avec des artistes issus d’horizons très variés, ce qui a élargi son influence culturelle.
- Soutien public au suffrage féminin, position rare et audacieuse dans la famille royale de l’époque.
Contrairement aux mariages princiers habituels avec des maisons royales étrangères, Louise choisit d’épouser un sujet britannique : le marquis de Lorne, qui devint plus tard duc d’Argyll. Le couple ne se connaissait guère au moment des noces, et l’union tourna rapidement au désaccord. Il existe des spéculations — non confirmées — sur la sexualité du marquis, et le couple n’eut pas d’enfants, ce qui peut aussi s’expliquer par des raisons médicales.
Lorsque le marquis fut nommé gouverneur général du Canada, les époux passèrent peu de temps ensemble. Après un accident de traîneau, Louise quitta l’Amérique du Nord et rentra en Angleterre sans son mari. Très appréciée au Canada, elle vit même la province de l’Alberta nommée d’après l’un de ses prénoms. La princesse Louise s’éteignit le 3 décembre 1939, à l’âge de 91 ans.
En tant que figure artistique et sociale parmi les enfants de la reine Victoria, son parcours illustre les tensions entre devoirs publics et désirs personnels, une thématique qui se retrouve dans la suite de ces biographies.
Prince Arthur, duc de Connaught et Strathearn

Poursuivant le portrait des enfants de la reine Victoria, le prince Arthur est né en 1850 et porte le nom du célèbre duc de Wellington. Très tôt lié à la tradition militaire britannique, il s’engage dans une académie à 16 ans et, après sa sortie deux ans plus tard, entame une carrière qui durera plus de quarante ans.
Ses affectations le mèneront aux quatre coins de l’Empire britannique, notamment :
- Irlande
- Canada
- Gibraltar
- Égypte
- Inde
Il participe à plusieurs combats et, en 1870, rencontre le président Ulysses S. Grant à Washington, D.C. Bien que bénéficiant d’un statut princier incontestable, Arthur se distingue par son professionnalisme : il est considéré comme un excellent soldat et un chef apprécié de ses hommes.
En 1879, il épouse la princesse Louise Margaret de Prusse. Le couple a trois enfants, dont l’aînée, Margaret, qui épousera par la suite l’héritier du trône de Suède.
En 1911, Arthur est nommé gouverneur général du Canada — un poste qu’il occupe pendant cinq ans. Il manifeste un attachement profond pour le pays, tant pour ses villes de l’Est que pour ses territoires sauvages de l’Ouest. Selon la pamphlétaire mohawk Pauline Johnson (voir Royal Tours 1786–1910), son père aurait fait d’Arthur un chef iroquois lors d’une cérémonie ancienne en 1869, et Johnson défendait vivement son statut d’ami des Premières Nations.
Le prince Arthur s’éteint le 16 janvier 1942 à l’âge de 91 ans. La section suivante poursuit le récit des autres membres de la famille royale et de leurs destinées.
Prince Léopold, duc d’Albany

Poursuivant le récit des enfants de la reine Victoria, le destin du prince Léopold illustre à la fois la fragilité humaine et la volonté de mener une vie active malgré des contraintes lourdes. Né en 1853, Léopold porta toute sa vie les conséquences de l’hémophilie, une maladie récessive qui, chez lui, se manifesta de façon particulièrement sévère.
En dépit du risque permanent qu’une blessure mortelle puisse survenir, et après avoir aussi souffert d’épisodes d’épilepsie, Léopold connut une existence remarquablement remplie. Contrairement à la plupart de ses frères et sœurs, il fit des études supérieures et entra à l’université d’Oxford, où il se lia d’amitié avec Alice Liddell et avec Charles Dodgson — mieux connu sous le nom de Lewis Carroll.
Leur relation resta durable : après la mort du prince, Carroll mentionna à ses nièces qu’il avait séjourné chez un ami où se trouvait également la jeune fille du prince, prénommée Alice. Cette proximité témoigne de liens personnels forts, distincts des considérations de rang et de protocole qui gouvernaient alors la famille royale.
Malgré la possibilité de transmettre une maladie grave à sa descendance, Léopold fut néanmoins encouragé à se marier. Ne pouvant épouser Alice Liddell — qui n’avait pas le rang requis — il prit pour épouse la princesse Hélène de Waldeck et Pyrmont. Le couple eut deux enfants, dont l’un naquit après le décès prématuré du prince.
- Année de naissance : 1853
- Maladies : hémophilie ; épisodes d’épilepsie
- Études : université d’Oxford
- Épouse : princesse Hélène de Waldeck et Pyrmont
- Date et lieu du décès : 1884, Cannes (suite d’une chute)
En 1884, lors d’un séjour à Cannes, Léopold fit une chute dans un escalier ; les blessures furent trop graves pour un hémophile, et il s’éteignit à l’âge de 30 ans. Cette tragédie marque l’un des épisodes les plus poignants de l’histoire des enfants de la reine Victoria.
La section suivante poursuivra l’examen des membres de la fratrie et de l’impact de leur héritage sur l’Europe de l’époque.
Béatrice, princesse Henry de Battenberg

Poursuivant le récit des enfants de la reine Victoria, Béatrice fut la benjamine, née en 1857. La reine voulait que sa plus jeune fille demeure à ses côtés pour toujours : non mariée et remplissant essentiellement le rôle d’auxiliaire personnelle. Cette proximité lui conféra une place importante à la cour, et Béatrice eut même accès à certains documents gouvernementaux que Victoria refusait de communiquer à son héritier, Bertie.
Pendant plusieurs années, Béatrice sembla accepter ce destin, affirmant dans son enfance : « Je ne me marierai jamais. Je resterai auprès de ma mère. » (voir The Last Princess). Parmi les prétendants évoqués figura notamment le grand-duc Louis IV de Hesse, veuf d’Alice, la sœur de Béatrice.
Cependant, en 1884, lors d’un mariage, Béatrice rencontra le prince Henry de Battenberg et souhaita l’épouser. La reine, qui tenait à garder sa fille auprès d’elle, s’y opposa catégoriquement, provoquant plusieurs mois d’impasse entre mère et fille. Elles continuaient à vivre côte à côte mais, pendant cette période, se refusaient à se parler et ne communiquaient parfois qu’en se passant de petits billets à table.
Finalement, Victoria céda, à la condition que le couple emménage auprès d’elle pour que Béatrice reste toujours présente. Le mariage donna naissance à quatre enfants et, selon les sources, fut heureux.
- Naissance : 1857 — benjamine des enfants de la reine Victoria.
- Rôle : compagne proche de la reine, avec accès à des documents confidentiels.
- Mariage : avec le prince Henry de Battenberg après une longue résistance maternelle.
- Descendance : quatre enfants.
- Décès : Béatrice fut la dernière des enfants de Victoria à disparaître, à l’âge de 87 ans en 1944.
Ce chapitre illustre la tension entre devoir filial et désir personnel au sein de la famille royale, un thème récurrent chez les enfants de la reine Victoria.
