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Les mensonges de Braveheart qui ont façonné le mythe de William Wallace
Ils peuvent prendre nos vies, mais jamais notre licence artistique ! Oui, le souffle héroïque de Braveheart a marqué des générations, entre discours enflammé, musique grandiose et silhouette de Mel Gibson le visage peint en bleu, lancé au galop comme une icône de cinéma historique. Mais derrière cette épopée devenue culte, le film prend énormément de libertés avec l’histoire écossaise. Et si le spectacle est au rendez-vous, l’exactitude, elle, passe souvent à l’arrière-plan.
Le long métrage a pourtant séduit la critique et raflé plusieurs Oscars, de la meilleure photographie au meilleur film. Mais lorsqu’on regarde un film inspiré de faits réels, on espère non seulement être diverti, mais aussi apprendre quelque chose. Avec Braveheart, le divertissement est bien là, mais l’histoire, elle, est largement réinventée. Voici quelques-unes des manières les plus marquantes dont Braveheart a déformé la réalité.
Pour mieux mesurer ces écarts, il faut revenir sur plusieurs points clés de l’histoire de William Wallace, de son origine sociale à la bataille du pont de Stirling, en passant par les costumes, les alliances et la romance improbable ajoutée au récit. À chaque fois, le mythe cinématographique s’éloigne un peu plus de la vérité historique.
Commençons par l’une des idées les plus persistantes du film : l’image du héros né dans la misère. Elle est efficace pour faire naître l’empathie, mais elle ne correspond pas au vrai William Wallace. Dans les faits, sa famille appartenait à la petite noblesse écossaise, loin du cliché du paysan écrasé par la pauvreté.
William Wallace n’est pas né dans la pauvreté
Les grandes histoires adorent les outsiders. C’est sans doute pour cela que le scénario a transformé William Wallace en enfant modeste issu d’un milieu très pauvre. Pourtant, son père était un chevalier écossais et un petit propriétaire terrien. La famille ne vivait pas dans l’opulence, mais elle n’était certainement pas réduite à la condition paysanne.
Le film change aussi plusieurs éléments familiaux. William était en réalité le plus jeune fils d’Alan Wallace, et non de Malcolm, comme le montre le cinéma. Son père n’a pas été tué pendant son enfance, et son frère John n’a pas été exécuté à cette période non plus. Quant à l’oncle Argyle, il relève entièrement de l’invention scénaristique. William Wallace a bien eu un oncle influent, mais il s’agissait d’un prêtre, pas d’un instructeur d’escrime.
Les jeunes années de Wallace restant mal documentées, ce flou historique offrait un terrain idéal pour la fiction. Mais il est important de rappeler que le futur chef de guerre n’était pas un sous-dogéro héroïque sorti de nulle part : il appartenait déjà à une certaine élite locale.
Les kilts n’existaient pas encore
Autre image devenue indissociable de Braveheart : les kilts. Pourtant, William Wallace n’en a jamais porté, tout simplement parce que le kilt n’existait pas encore à son époque. Son apparition dans les sources historiques ne remonte qu’au XVIe siècle, soit environ trois siècles après les événements du film.
Les costumes du film projettent donc sur le XIIIe siècle une tenue bien plus tardive. Pire encore, même les versions montrées à l’écran ne sont pas vraiment fidèles aux formes que prendra plus tard le costume écossais. Pour les guerriers médiévaux écossais, la réalité vestimentaire était différente : ils auraient plutôt porté des chemises jaune vif teintes avec de l’urine de cheval.
Les guerriers écossais ne se peignaient pas le visage en bleu
Le visage bleu de William Wallace est l’une des images les plus fortes du film, mais elle ne repose pas sur la réalité du XIIIe siècle écossais. Cette pratique appartient à une époque bien plus ancienne, plusieurs siècles avant Wallace. La substance utilisée, appelée woad, est évoquée dans les descriptions antiques des peuples de Bretagne, et même son usage réel par les anciens Pictes reste discuté par les historiens.
Autrement dit, la peinture bleue du film n’a rien à voir avec les combattants de Wallace. Lorsqu’il surgit en première ligne, le visage couvert de bleu, le personnage de cinéma est déjà entré pleinement dans la légende. Mais sur le plan historique, cette scène relève de la pure fiction.
Les soldats ne portaient pas d’uniformes
Le film montre aussi les soldats anglais vêtus d’uniformes bien assortis. Là encore, cette image est trompeuse pour le XIIIe siècle britannique. À cette époque, il n’existait pas de tenue militaire standardisée pour les simples soldats. Les combattants de rang inférieur devaient souvent se contenter de ce qu’ils trouvaient, ou récupérer du matériel usagé lorsque les modes militaires évoluaient.
On pouvait donc voir des assemblages disparates de casques, de cottes de mailles et d’équipements variés. Pour le spectateur moderne, les uniformes simplifient la lecture visuelle du conflit, mais ils ne correspondent pas à l’histoire militaire médiévale.
Le droit de la première nuit est une invention
Parmi les libertés les plus choquantes du film figure la notion de primae noctis, ce supposé droit seigneurial de passer la nuit de noces avec la jeune mariée. L’idée est dramatique, mais les historiens ne disposent d’aucune preuve crédible qu’un tel droit ait réellement existé dans les régions ou les périodes concernées.
Les références à cette pratique apparaissent surtout dans des œuvres de fiction ou dans des récits historiques romancés. Si elle avait été courante, on s’attendrait à trouver des traces plus nettes : plaintes, affaires judiciaires ou récits contemporains. Or, rien de solide ne vient l’étayer. Sur le plan de l’histoire médiévale, il s’agit donc d’un mythe.
Les cornemuses n’étaient pas interdites à l’époque de Wallace
Dans les premières scènes du film, l’oncle Argyle décrit des musiciens jouant des airs interdits sur des pipes elles-mêmes interdites. C’est efficace pour renforcer la tension dramatique, mais historiquement faux. Les cornemuses existaient bien en Écosse, et elles avaient déjà une place importante dans les traditions de guerre.
Le détail important, toutefois, est chronologique : leur interdiction ne date pas du XIIIe siècle, mais de 1745, soit plusieurs siècles après William Wallace. La célèbre scène sert donc surtout à susciter l’indignation du spectateur face à une injustice imaginaire.
Les Irlandais n’ont pas changé de camp à Falkirk
Le film montre des Irlandais rejoignant les Scots au moment décisif de la bataille de Falkirk. Cette alliance spectaculaire n’a pourtant pas eu lieu de cette manière. Il est possible que des fantassins irlandais aient combattu sur le champ de bataille, mais ils étaient du côté anglais, pas du côté écossais.
Le seul groupe réellement tenté par un changement d’allégeance fut peut-être celui des Gallois, irrités par les violences de l’armée anglaise. Après des affrontements et plusieurs exécutions ordonnées par Édouard, ils envisagèrent de se tourner contre lui. Là encore, le film privilégie la dramaturgie au détriment de la réalité politique et militaire.
Le pont était essentiel à la bataille de Stirling Bridge
L’un des combats les plus célèbres associés à William Wallace est la bataille de Stirling Bridge, et le mot-clé ici est bien “bridge” : le pont. Dans la bataille réelle, les troupes anglaises devaient traverser un passage étroit au-dessus de la rivière Forth, un par un ou presque. Les Écossais attendirent que la moitié de l’armée ennemie ait traversé, puis coupèrent toute retraite avant d’attaquer.
Ce choix tactique fut décisif. Une partie des chevaliers réussit à repasser, puis les Anglais détruisirent le pont pour éviter d’être suivis. Résultat : une grande partie de leur armée resta piégée et fut massacrée de l’autre côté de la rivière. Dans le film, cette stratégie brillante devient un affrontement de plaine beaucoup plus classique, plus spectaculaire, mais moins fidèle à l’histoire écossaise.
La romance entre Wallace et Isabelle de France est fictive
Un autre pilier dramatique de Braveheart est la relation entre William Wallace et Isabelle de France. Dans le film, ce lien romantique ajoute une dimension intime à la lutte contre l’Angleterre. Mais dans la réalité, Isabelle n’a jamais rencontré Wallace, et elle n’avait que dix ans au moment de l’exécution du chef écossais.
Sa véritable vie fut pourtant bien plus complexe et puissante que celle montrée à l’écran. Devenue adulte, elle se lassera d’Édouard II et prendra une part active au renversement de son mari, allant jusqu’à se proclamer régente. Rien de tout cela n’avait de lien avec William Wallace, ce qui montre à quel point le film a superposé les intrigues pour créer une romance de cinéma purement fictive.
Le prince Édouard est présenté de manière très caricaturale
Braveheart s’amuse aussi à dépeindre le prince Édouard sous des traits de stéréotype homosexuel, notamment à travers sa relation avec son proche compagnon. Le film suggère rapidement cette lecture au public, puis accentue encore le trait en faisant précipiter cet homme par la fenêtre.
Dans l’histoire réelle, Édouard II entretenait effectivement des liens étroits avec Piers Gaveston et Hugh Despenser. Le personnage que le film appelle Philip semble inspiré de Gaveston, mais les événements ne correspondent pas. Ce dernier n’a pas été tué par Édouard Ier et ne meurt pas par une chute de fenêtre : il sera exécuté plus tard, en 1312, à Blacklow Hill. Ici encore, le cinéma remplace la complexité historique par une simplification spectaculaire.
Robert the Bruce n’a pas trahi William Wallace de cette façon
L’un des moments les plus forts du film montre Robert the Bruce renversant Wallace avant d’apparaître comme un traître. Cette scène fonctionne très bien sur le plan dramatique, mais elle n’a pas eu lieu ainsi. Robert, au contraire, fut influencé par la résistance de Wallace et par ses premières victoires contre les Anglais.
Selon les sources historiques, c’est John Menteith, un noble écossais qui contrôlait le château de Dumbarton pour le compte des Anglais, qui livra Wallace au roi Édouard. La seule part de vérité dans le soupçon porté sur le Bruce est indirecte : deux ans après la mort de Wallace, Robert captura Menteith et lui demanda de lui prêter allégeance. Il refusa, prétextant ne pouvoir servir deux rois. Robert l’emprisonna, puis Menteith reconnut finalement son autorité après la mort d’Édouard.
Le vrai “Braveheart” était Robert the Bruce
Le surnom “Braveheart” n’appartenait pas à William Wallace, malgré la force de son rôle dans l’imaginaire populaire. Ce titre revenait en réalité à Robert the Bruce. Après sa mort, en 1320, son cœur fut retiré et emporté par son compagnon James Douglas jusqu’en Espagne du Sud, conformément à son souhait d’aller aux croisades.
Lorsque l’armée se trouva face aux Maures, Douglas lança le cœur de Robert au cœur du combat en criant : « En avant, brave heart ! » C’est ainsi que le surnom entra dans la mémoire historique. Paradoxalement, le film a offert à William Wallace le titre le plus célèbre de l’histoire écossaise alors qu’il appartenait à un autre homme.
Et c’est bien là tout le paradoxe de Braveheart : un grand film de cinéma historique, puissant et mémorable, mais qui a préféré la légende à la vérité. Pour qui s’intéresse à l’histoire écossaise, à William Wallace et aux mythes du Moyen Âge, la réalité est souvent moins simple, mais bien plus fascinante.
