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Lorsqu’on évoque la Première Guerre mondiale et la révolution russe, certains épisodes restent dans l’ombre alors qu’ils ont profondément marqué l’histoire des femmes en Russie. Le Bataillon de Mortalité Féminin — souvent appelé aussi Bataillon de la Mort des femmes — est né en 1917, au cœur du chaos, sous l’impulsion de Maria Bochkareva, surnommée à juste titre la « Jeanne d’Arc de la Russie ». À une époque où le front occidental s’enlise et où l’arrière chavire, des femmes russes prennent les armes pour défendre leur pays, mais aussi pour prouver qu’elles peuvent, elles aussi, tenir tête à la guerre.

Ce bataillon féminin n’a pas seulement combattu l’ennemi extérieur. Il a dû affronter, en même temps, la guerre, les bouleversements révolutionnaires et l’hostilité d’une partie des soldats russes eux-mêmes. Obtenir le droit de combattre fut déjà un combat en soi. Pourtant, au milieu de cette violence généralisée, ces femmes ont incarné une forme radicale de courage, au point d’inspirer d’autres Russes à se mobiliser. Dans l’histoire militaire russe, leur trace demeure à la fois brève, dramatique et essentielle.
Le Bataillon de Mortalité Féminin et la lutte pour les droits des femmes
Avant 1917, la Russie offrait peu de place aux femmes dans la vie politique ou militaire. Qu’elles appartiennent à l’élite ou au monde paysan, elles n’avaient ni le droit de vote ni l’accès aux fonctions publiques. Les plus favorisées pouvaient parfois recevoir une éducation limitée, mais la majorité restait prisonnière d’une condition marquée par l’analphabétisme et la dépendance. Même les figures féminines les plus célèbres de l’histoire russe n’échappaient pas toujours aux récits destinés à minimiser leurs accomplissements.
Dans les années 1860 et 1870, beaucoup de femmes russes se tournent vers des idées populistes réclamant davantage de justice sociale. Ce courant nourrira, plus tard, les grands bouleversements révolutionnaires. Avec la Première Guerre mondiale, leur revendication d’égalité s’intensifie encore : tandis que les hommes partent au front, les femmes investissent davantage le monde du travail et réclament leur place dans l’armée. En 1917, à Petrograd, une immense manifestation féminine marque un tournant historique. Plus tard cette année-là, les femmes obtiennent le droit de vote et plusieurs bataillons féminins commencent à se former. Celui de Maria Bochkareva sera le plus célèbre, mais il ne sera pas le seul.
- des femmes prennent part à la mobilisation militaire ;
- le droit de vote ouvre une brèche politique majeure ;
- le Bataillon de Mortalité Féminin devient le symbole le plus marquant de cette époque.

Dans le contexte russe, la question des droits des femmes et celle de la guerre sont donc étroitement liées. Le bataillon féminin n’est pas une anomalie surgie de nulle part : il répond à des décennies d’inégalités, à la tension de la guerre totale et à la volonté de femmes décidées à occuper l’espace que l’histoire leur refusait. C’est précisément ce qui rend l’émergence du Bataillon de Mortalité Féminin si fascinante dans l’histoire de la Première Guerre mondiale.
Maria Bochkareva, fondatrice du bataillon, face à une vie de violence
Tout commence, et sur bien des points tout s’achève, avec Maria Bochkareva. Née en 1889 dans la pauvreté, fille d’un soldat décoré devenu sergent de l’armée, elle décrit un père sombre, égoïste et alcoolique, qui terrorise sa famille avant de l’abandonner pendant cinq ans. Durant cette absence, Maria, sa mère et ses deux sœurs survivent à peine. À son retour, la violence reprend, tandis que la précarité s’aggrave encore avec la naissance d’un quatrième enfant.
À huit ans, Maria dort la nuit dans l’écurie d’un boulanger et doit surveiller un petit garçon pour éviter d’être expulsée. À quinze ans, elle vit dans la cave de ses parents. Son père rentre ivre presque chaque jour et la fouette aussitôt, tandis qu’il oblige sa mère et elle à rester dehors dans la neige et le froid. Pour échapper à cette existence, elle épouse Afanasi Bochkarev, qui se révèle lui aussi violent et alcoolique. Quand elle tente de fuir, il l’attache à un poteau, la fouette pendant des heures et la force à boire sous la menace de la mort. Maria parvient finalement à s’échapper, mais une nouvelle relation amoureuse manque encore de lui coûter la vie.

Avant de commander le premier bataillon féminin de Russie, Maria Bochkareva rejoint d’abord une unité exclusivement masculine. C’est là qu’elle adopte le surnom de « Yashka », en référence à son second compagnon, Yakov Buk. Ce nom l’accompagnera durablement et, selon ses propres mots, lui sauvera même la vie à plusieurs reprises. Mais l’homme derrière ce surnom faillit la tuer. Joueur et ancien détenu, Yasha tenta de la pendre après l’avoir soupçonnée d’infidélité. C’est cette menace de mort qui pousse Maria, en 1914, à demander à combattre pendant la Première Guerre mondiale.
Sa demande d’intégration à l’armée fut d’abord refusée. Il fallut une requête adressée directement au tsar pour qu’elle soit acceptée. Même après cela, se faire admettre parmi les recrues masculines fut une lutte quotidienne. Elle raconte avoir été pincée, bousculée et frôlée sans cesse, puis harcelée la nuit par des mains insistantes. Un soir, un commandant de section la harcela à son tour ; Maria le frappa en retour. Sa punition fut absurde et cruelle : au lieu des 24 heures réglementaires de garde debout, elle dut rester au garde-à-vous pendant 26 heures.
Un bataillon féminin conçu pour humilier les hommes et les pousser à combattre
Maria Bochkareva ne se contente pas de combattre aux côtés des hommes pendant la Première Guerre mondiale : elle se montre souvent plus endurante qu’eux. Lors de son baptême du feu dans les tranchées, son régiment chute de 250 hommes à environ 70 survivants. Entourée de blessés, elle traverse la redoutable zone de no man’s land pour secourir autant de soldats que possible. Elle transporte les victimes jusqu’au bord de la tranchée pour qu’on les mette à l’abri et, dès l’aube suivante, elle affirme avoir sauvé une cinquantaine de vies. Mais la guerre lui laisse aussi ses propres cicatrices.
Un jour, un soldat allemand d’une stature impressionnante lui tire dans la jambe. De retour sur le front occidental, elle est de nouveau touchée, cette fois au dos, par des éclats d’obus, ce qui la paralyse pendant quatre mois. Malgré tout, elle reçoit trois décorations pour bravoure. Au printemps 1917, alors que les soldats russes désertent en masse et refusent de combattre, Bochkareva propose au ministre de la Guerre Alexandre Kérenski de former un bataillon féminin pour leur faire honte et raviver leur sens du devoir. Sa logique est simple et brutale : si les hommes hésitent à mourir pour la patrie, les femmes doivent leur montrer comment le faire pour la Russie et la liberté.

Le projet est aussi moral qu’idéologique. Le Bataillon de Mortalité Féminin ne doit pas seulement combattre : il doit rappeler aux soldats masculins la honte de leur désertion. Dans cette Russie en crise, la présence de femmes en uniforme devient un acte politique, symbolique et militaire à la fois. Le front ne sera plus jamais seulement un espace masculin.
Des serments de chasteté à l’entraînement impitoyable
Le 21 mai 1917, alors que l’armée russe se vide de ses soldats, Maria Bochkareva lance un appel resté célèbre : « Notre mère se meurt. Notre mère, c’est la Russie. Je veux l’aider à la sauver. Je veux des femmes au cœur pur, à l’âme pure, aux élans élevés. » Pour elle, la « pureté » sexuelle est essentielle. Sur les quelque 2 000 femmes attirées par son appel, elle affirme en avoir renvoyé 1 500 pour conduite jugée trop légère, comme le flirt avec les instructeurs.
Dans le bataillon, les femmes doivent prêter serment de chasteté, tout comme les infirmières militaires. Bochkareva prend ce principe si au sérieux qu’en découvrant l’une de ses recrues en train d’aimer un soldat derrière un arbre, elle réagit avec une violence extrême. Selon son propre récit, elle voit alors son sang bouillir, perd presque la raison et poignarde la femme à mort. Ce passage illustre à quel point discipline, morale et autorité se confondent dans cette unité hors norme.
Le serment de mourir plutôt que d’être capturées
Le Bataillon de Mortalité Féminin a porté son nom avec une détermination implacable. Les recrues féminines sont réprimandées pour avoir ri, punies pour le moindre manque de discipline, et soumises à un entraînement éprouvant de six heures par jour, sur le modèle des soldats masculins. À cela s’ajoutent des pénuries d’équipement : beaucoup doivent marcher au combat avec des chaussures ordinaires, faute de bottes militaires. Malgré ces conditions, elles avancent vers le front avec la certitude qu’elles devront se battre jusqu’au bout.
Les femmes transportaient aussi des fioles de cyanure de potassium, destinées à éviter la capture et le viol. Leur réputation est redoutable : une correspondante de l’UPI les décrit en 1917 comme de « bonnes tueuses ». L’une d’elles conserve même en souvenir le casque d’un soldat allemand qu’elle a abattu. L’unité ne se contente pas de se battre : elle capture aussi des combattants ennemis, parfois même des femmes allemandes engagées dans le conflit. Au centre de cette discipline de fer se trouve Maria Bochkareva, inflexible et omniprésente, exhortant ses recrues à combattre et à mourir comme de vraies soldates russes.

La ferveur de ces femmes n’empêche pas l’hostilité de s’accumuler autour d’elles. Elles deviennent un symbole à la fois gênant et dérangeant pour une société militarisée qui peine à accepter qu’une femme puisse tenir un fusil et résister sous le feu. Cette contradiction accompagne toute l’histoire du bataillon féminin russe.
La chute du bataillon et la violence de la désillusion
À Petrograd, un autre bataillon féminin apparaît comme une imitation directe de l’unité de Bochkareva. Anna Shub, qui s’y engage avec sincérité, explique avoir voulu aider des soldats russes épuisés par des années de guerre. Mais lorsqu’elle comprend que ces femmes sont censées humilier les soldats pour les pousser au combat, elle dit avoir ressenti une telle honte qu’elle en aurait voulu mourir. D’autres recrues déplorent aussi d’être méprisées au lieu d’être honorées.
Cette hostilité générale finit par briser l’élan du bataillon. Même lorsque les femmes combattent avec courage, des soldats russes les tournent en dérision et refusent de leur venir en aide. Après la victoire bolchevique, la haine se déchaîne : des hommes crient « Tuez-les toutes ! » et plusieurs femmes sont lynchées. Selon certains témoignages, des instructeurs tentant de les protéger sont eux-mêmes piétinés à mort. Peu après, l’unité de Bochkareva est dissoute dans le plus grand secret.
Les femmes au palais d’Hiver et la bataille des récits
1917 marque un basculement décisif avec la prise du pouvoir par les bolcheviks et l’entrée dans l’ère soviétique. Certaines sources ont affirmé que Bochkareva avait tenu la dernière ligne de défense contre l’Armée rouge lors de l’assaut du palais d’Hiver, à Petrograd. Mais ses propres mémoires indiquent qu’elle se trouvait alors loin de là, déjà trahie par des hommes russes sur le front occidental. En réalité, c’est le bataillon féminin de Petrograd, inspiré par celui de Bochkareva, qui tenta de résister aux bolcheviks.

Mais l’effort était presque perdu d’avance. Au moment de l’attaque, le palais était largement sans défense, car plusieurs des hommes chargés de le garder avaient changé de camp. Le croiseur Aurora ouvre le feu et lance l’assaut. Des récits contemporains affirment que la plupart des femmes furent violées, et que certaines furent même jetées par les fenêtres. Le nouveau pouvoir bolchevique nierait ensuite l’essentiel de ces accusations, dans un contexte où la mémoire de la révolution devenait elle-même un enjeu politique majeur.
Cette période montre à quel point l’histoire du Bataillon de Mortalité Féminin ne se limite pas à un épisode militaire. Elle touche aussi à la lutte pour les droits des femmes, à la propagande, à la mémoire de la révolution russe et à la façon dont les récits officiels réécrivent les traumatismes. C’est cette tension entre héroïsme, violence et oubli qui fait encore aujourd’hui la force de ce chapitre de l’histoire de Russie.
Deux Américains pro-soviétiques et la fabrication du récit
De nombreux témoignages sur la révolution russe ont été filtrés par les convictions politiques de leurs auteurs. John Reed, célèbre journaliste américain, fut l’un des observateurs les plus connus de ces événements. D’après plusieurs sources, il se rallia immédiatement à la cause bolchevique lorsqu’il arriva en Russie. Cette proximité idéologique influença naturellement sa manière de raconter l’histoire, notamment lorsqu’il s’agissait d’accusations graves portées contre l’Armée rouge.
Son épouse, Louise Bryant, interrogea elle aussi des membres du bataillon féminin de Petrograd et publia ses observations dans Six Red Months in Russia. Elle rejeta les accusations de violences sexuelles, tout en déclarant vouloir vérifier par elle-même. Au moins une soldate confirma avoir été jetée par une fenêtre, mais affirma que son agresseur s’en était ensuite voulu au point de « pleurer comme un bébé ». Dans une Russie désormais contrôlée par les bolcheviks, accuser trop ouvertement les vainqueurs n’allait pas de soi. Bryant voyait pourtant la révolution russe comme « l’un des meilleurs arguments en faveur du suffrage féminin ».
Ce contraste entre admiration politique et souffrance des femmes aide à comprendre la complexité du sujet. Le Bataillon de Mortalité Féminin n’est pas seulement une unité combattante : c’est aussi un point de friction entre mémoire, idéologie et récit historique. Et cette bataille des mots prolonge, bien après les combats, la lutte des femmes russes pour exister dans l’histoire.
Maria Bochkareva face à la guerre civile et aux grandes figures du monde
Après la dissolution du bataillon, Maria Bochkareva continue à servir la Russie au milieu d’un pays déchiré. Elle ne veut pas prendre les armes contre d’autres Russes, mais lorsque la guerre civile oppose les Rouges bolcheviques aux Blancs antibolcheviques, elle accepte de transmettre des renseignements aux Blancs. Les Rouges l’arrêtent alors et la condamnent à mort. Elle est toutefois sauvée grâce à un ancien soldat impérial qu’elle avait autrefois secouru au combat, lequel intervient pour obtenir sa libération.
Libérée, Bochkareva tente ensuite d’obtenir l’aide d’alliés étrangers pour vaincre l’Allemagne dans la guerre toujours en cours. Elle rencontre le roi George V, le président Woodrow Wilson et Theodore Roosevelt. Ce dernier n’est pas favorable à l’idée de femmes soldats, mais il admire chez elle une personnalité « remarquable », faite de sagesse naturelle et de détermination. Touché par le sort des femmes du bataillon, Roosevelt lui offre même 1 000 dollars prélevés sur son prix Nobel de la paix afin de les soutenir.

La fin tragique de Maria Bochkareva et l’héritage des bataillons féminins
En 1917, Maria Bochkareva se retrouve prise entre la Première Guerre mondiale, l’approche de la guerre civile et la misogynie militante. Sur le front occidental, des hommes russes en colère finissent par lyncher le Bataillon de Mortalité Féminin, précipitant sa disparition. Plus tard, inspirées par elle, certaines femmes se dressent pourtant aussi contre elle, la qualifiant d’instrument de l’ancien gouvernement provisoire « bourgeois » et l’accusant de les avoir égarées.
Maria Bochkareva réagit avec amertume, allant jusqu’à affirmer que les femmes, à quelques exceptions près, seraient inaptes à la guerre. Elle se fait aussi des ennemis au sommet du nouveau pouvoir. Vladimir Lénine et Léon Trotski la considèrent comme une menace et l’interrogent personnellement. Se présentant comme une simple paysanne sans ambition politique, elle tente de rester à l’écart des luttes idéologiques, mais son soutien aux forces antibolcheviques la condamne progressivement. Elle échappe une fois à l’exécution, mais pas une seconde : arrêtée alors qu’elle tente d’organiser une brigade sanitaire féminine pour l’Armée blanche, elle est exécutée par les bolcheviks en 1920, officiellement désignée comme « ennemie du peuple ».

Ni le Bataillon de Mortalité Féminin ni les unités qui l’imitèrent n’ont réussi à forcer durablement les hommes à combattre ni à relever leur moral. Le gouvernement relégua souvent ces femmes à des tâches non combattantes, comme la garde des voies ferrées, tandis que les hommes dénonçaient à leur tour une concurrence jugée humiliant. Après la prise de pouvoir bolchevique, les bataillons féminins furent progressivement dissous, parfois sans résistance, parfois après un dernier sursaut avant l’effacement total.
Mais l’histoire ne s’arrête jamais vraiment là. Au fil du temps, le Bataillon de Mortalité Féminin est devenu un objet de mémoire, de polémique et même de récupération politique. Dans la Russie contemporaine, cette figure a été réinvestie dans des récits officiels et commémoratifs autour de la Première Guerre mondiale, preuve que cette unité de femmes continue, encore aujourd’hui, de hanter l’histoire russe et l’imaginaire collectif.
